L’Afrique, une terre d’investissement en devenir

L’un des grands cabinets d’audit a récemment publié son index sur l’attractivité de l’Afrique pour 2017[1]. Ce rapport met en perspective l’évolution économique du continent de manière rigoureuse et détaillée, nous permettant d’éviter les deux écueils de l’afro-optimisme ou l’afro-pessimisme.

Il faut tout d’abord noter que 2016 a été la pire année en termes de croissance économique pour l’Afrique subsaharienne depuis 20 ans. Le continent a subi de plein fouet la fin du super cycle des matières premières, impactant particulièrement le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Les soubresauts géopolitiques de l’Occident comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ont aussi contribué à diminuer ou du moins à faire stagner les investissements en provenance de ces pays qui sont d’importants investisseurs en Afrique. Toutefois, si le nombre de projets d’IDE a chuté de 12% en 2016, ils ont augmenté de 32% en valeur (atteignant les 94,1 milliards de dollars), ce qui en fait la seconde région de croissance des IDE au niveau mondial.

Évidemment, l’Afrique n’est pas un bloc homogène et on constate en réalité de grandes disparités entre les pays. Les trois grands pays impactés par la chute des matières premières cités précédemment sont l’arbre qui cache la forêt de jeunes pousses en pleine croissance, en Afrique francophone comme en Afrique de l’Est. Si le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Égypte et le Nigeria captent à eux cinq l’essentiel des projets d’IDE (57%), d’autres hubs d’investissements apparaissent. Ainsi, le Ghana (4e), la Côte d’Ivoire (7e) et le Sénégal (9e) séduisent les investisseurs comme en témoigne leur classement dans cet « Africa Attractiveness Index ». De l’autre côté du continent, la croissance est également très forte avec une moyenne de 6% pour le Kenya, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Ouganda. Ces deux derniers étant dopés par les récentes découvertes de champs pétroliers et gaziers.

La nature ayant horreur du vide, l’Asie-Pacifique, en particulier la Chine, a comblé le recul des investissements en provenance des États-Unis et de la Grande-Bretagne. La Chine est désormais le troisième investisseur en termes de projets d’IDE en Afrique, avec la plus forte croissance en termes d’emplois créés. Notons également la percée du Japon qui a vu son niveau d’investissement et d’emplois créés augmenter de respectivement 757% et 106%.

Ces données, qui témoignent d’un enthousiasme réel des investisseurs pour le continent africain, restent à relativiser et à prendre avec du recul. L’Afrique ne capte encore aujourd’hui qu’une part insuffisante des IDE mondiaux (11,4%) au regard de sa population et de son potentiel. Longtemps convoité pour ses ressources naturelles, la diversification de l’économie africaine est en marche, portée par le dynamisme de secteurs comme les transports et la logistique ou encore l’automobile. Il est également inquiétant de constater que la part des projets d’investissement portés par des investisseurs africains continue à chuter depuis 2013, tombant à 15,5% en 2016. Ce qui contribue à dégrader la résilience de l’Afrique aux chocs externes sur l’économie.

Que l’Afrique soit attractive pour les investisseurs étrangers est une bonne chose, mais elle doit aussi devenir une opportunité pour les investisseurs africains eux-mêmes ! C’est pourquoi il nous faut redoubler d’efforts pour réaliser une intégration régionale renforcée et une politique de réduction des barrières aux échanges entre les pays du continent. L’Histoire a montré que ces choix menaient au développement économique, mais aussi à la stabilité politique, deux objectifs essentiels pour garantir le bien-être des populations.

[1] EY’s Attractiveness Program Africa, « Connectivity redefined », May 2017

Secteur formel contre secteur informel : vers la réconciliation

On oppose souvent, particulièrement en Afrique, secteur formel et secteur informel. N’est-il pas temps de voir l’économie dans toutes ses composantes et d’intégrer de plus en plus les secteurs informels de nos économies par des politiques intelligentes ?

Derrière ce mot un peu négatif de secteur informel – entendu comme toutes les activités échappant au contrôle de l’État, tant au niveau légal que social et fiscal, il y a des artisans, des mécaniciens, des tailleurs, des marchands, des chauffeurs de taxi, des maçons… en somme des gens, qui essaient de survivre tant bien que mal et se débrouillent pour gagner maigrement leur vie.

Pourtant, dans cette logique de survie au jour le jour, ils s’inscrivent aussi dans une précarité à moyen ou long terme. Que faire en effet lorsque l’on tombe malade alors que l’on n’a que son petit boulot pour gagner l’argent qui paiera la nourriture du jour ? Qu’arrive-t-il quand le travailleur informel, trop âgé, n’a plus la force de travailler ? On comprend facilement qu’il faut avant tout sortir de la logique de survie dans laquelle trop de nos concitoyens s’inscrivent, le plus souvent contre leur gré.

Selon la Banque Africaine de Développement (BAD), le secteur informel représenterait en moyenne 55% du PIB cumulé en Afrique subsaharienne. Dans certains de nos pays, les travailleurs qui produisent cette richesse comptent parfois pour la majorité de la population active. Les chiffres manquent, mais dans un rapport consacré au secteur informel publié en mai dernier, le Fonds Monétaire International (FMI)[1] indiquait que l’informel représente entre 30 et 90% de l’emploi non agricole en Afrique subsaharienne.

Rappelons qu’il n’y a pas de frontière claire entre les secteurs formels et informels : des entreprises tout à fait légales peuvent en effet avoir recours à des contractuels informels pour certains travaux, sur un chantier de construction par exemple.

Et même le FMI, ancien pourfendeur du secteur informel, dans le rapport que nous venons de citer, montre que les temps ont changé et que le secteur informel peut être une opportunité de croissance pour nos économies. « Il ressort de l’expérience internationale que la part de l’économie informelle décroît quand le niveau de développement augmente; la plupart des pays subsahariens devraient donc conserver des secteurs informels importants pendant encore de nombreuses années, ce qui est à la fois une chance et un défi pour les responsables de la politique économique », indique le rapport.

Cela est d’autant plus vrai que le nombre de demandeurs d’emplois augmente de façon exponentielle et qu’une « lutte » contre le secteur informel priverait nos États d’une soupape de sécurité importante, surtout pour la jeunesse. Rappelons que pour absorber les nouveaux travailleurs, l’Afrique doit créer 122 millions d’emplois dans les dix prochaines années.

Le FMI ajoute que « pour les dirigeants, le défi consiste donc à créer un environnement dans lequel le secteur formel puisse prospérer, tout en offrant la possibilité aux travailleurs du secteur informel de conserver voire d’améliorer leur niveau de vie ». Faire entrer ces entreprises souvent individuelles ou familiales dans le droit commun n’est pas chose facile, mais il existe des moyens et surtout un argument de poids : entrer dans le système permet de lutter contre la précarité notamment si des politiques saines d’assurance de santé et de retraite accompagnent cette régularisation. En aucun cas les politiques ne doivent apparaître comme une surcharge fiscale des micro et très petites entreprises informelles. Les politiques doivent favoriser l’accès aux services bancaires et la productivité de ces entreprises, afin qu’elles créent plus d’emplois, payent des cotisations pour les salariés, et dans un second temps, viennent abonder les recettes fiscales de l’État.

[1]  Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne, 09 mai 2017.

Le NEPAD publie la carte de la nutrition en Afrique

Les Chefs d’États et de Gouvernements africains sont engagés pour atteindre les objectifs contenus dans la Déclaration de Malabo de 2014, qui reconnait que l’agriculture et la sécurité alimentaire sont des déterminants clés de la nutrition et nécessitent des réponses coordonnées et exhaustives de la part d’autres secteurs, comme la santé, l’éducation, le travail, la protection sociale, ainsi qu’une collaboration concertée avec de multiples parties prenantes.

S’il est bien connu que l’Afrique abrite la moitié des terres arables disponibles dans le monde, l’Afrique en tant que continent souffre encore de la faim de manière disproportionnée et de maladies liées à la faim telles que retard de croissance ou malnutrition.

En marge du 13ème Comprehensive Africa Agriculture Development Programme Partnership Platform (CAADP PP) à Kampala, Ouganda, l’agence du NEPAD a publié la première édition de sa Carte de la nutrition en Afrique. Cette carte est un outil qui indique les points chauds du continent en ce qui concerne la faim, la malnutrition et la sécurité alimentaire. La carte montre également l’augmentation de la prévalence, moins couverte, de maladies de pays riches sur le continent comme l’obésité et le diabète.

« La Carte de la nutrition du NEPAD offre un aperçu du contexte de la nutrition en Afrique à la fin 2016. Trop de personnes souffrent encore de la faim en Afrique. La faim dérive de la pauvreté, mais cette carte présente aussi les fenêtres d’opportunité pour les dirigeants africains afin qu’ils prennent conscience de l’immense potentiel agricole du continent pour assurer la production de nourriture », a déclaré Kefilwe Moalosi, Nutrition Programme Officer pour l’Agence du NEPAD.

L’Afrique importe encore 50 milliards de dollars de nourriture chaque année bien que l’agriculture et la chaine de valeur associée au secteur pourrait fournir à la fois des emplois à sa jeunesse et une sécurité alimentaire à ses citoyens. Le CAADP a été adopté par les dirigeants du continent en tant que cadre visant à relever ces défis, ainsi que d’autres, afin de mettre en place les réformes nécessaires et d’accélérer la révolution verte dont l’Afrique a besoin.

 

Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

L’avenir de l’investissement en Afrique

La Conférence annuelle de l’AVCA, tenue du 3 au 7 avril à Abidjan, a fourni au secteur du capital privé et du capital-risque une plate-forme importante pour discuter des opportunités les plus pertinentes et des enjeux d’investissement en Afrique. Les infrastructures étant insuffisantes en Afrique, ce domaine reste une priorité des grands investisseurs du continent. La Commission économique de l’ONU pour l’Afrique rapporte que, bien que les gouvernements souhaitent développer de nouvelles infrastructures, ils n’ont toujours pas la capacité  d’élaborer des propositions attractives pour des investisseurs institutionnels.

Le rapport stipule que sur un total de 2 trillions de dollars collectés à l’échelle mondiale pour les projets d’infrastructure, seulement 59 milliards de dollars ont été investis en Afrique. Cette somme représente seulement 3% de la totalité. En raison des ressources financières inadéquates de nombreux États souffrent de leur crédibilité pour promouvoir l’investissement dans des projets et des secteurs spécifiques.

Il existe tout de même une raison de rester positif, les investissements ont bien évolué en 2016. Les acteurs du capital privé ont investi 3,8 milliards de dollars dans 145 transactions en Afrique l’année dernière, touchant des entreprises allant de l’agriculture et de l’énergie aux secteurs de la santé et de la finance. Mais au-delà de l’appui des partenaires étrangers et multilatéraux, les pays africains devront également développer des outils financiers nationaux de capital pour déployer l’infrastructure. Il est devenu impératif pour l’Afrique de combler le fossé entre les individus avec une liquidité très élevée d’une part, et un secteur privé et des États qui ont du mal à se financer, d’autre part. Un doublement de l’épargne domestique sur le continent permettrait d’aligner l’Afrique sur d’autres régions émergentes et fournirait au moins 250 milliards de dollars.

Les impôts et les revenus irréguliers des États provenant des produits de base,  n’étant plus suffisant, il est temps d’examiner la solution des fonds de pension afin de soutenir les projets d’infrastructure. Même dans les pays où il y a eu une réforme des fonds de pensions, il n’existe pas assez d’outils financiers pour soutenir les projets d’infrastructure, ce qui limite la capacité d’utiliser ces fonds. Le rôle de l’État est fondamental dans la mise en place des instruments nécessaires pour réinjecter les fonds mobilisés dans l’économie réelle.

Diriger les envois de fonds pour créer des « emprunts diaspora » (diaspora bonds) peut aider à proposer une solution rapide au retard du développement. Le Nigeria est la cinquième plus grande destination mondiale pour les envois de fonds internationaux, avec cinq millions de Nigérians vivant à l’étranger et renvoyant de l’argent à leurs proches, selon Western Union. Le Nigeria prévoit de rassembler 300 millions de dollars en proposant des emprunts diaspora, qui seront publiés en juin 2017 et cibleront les Nigérians vivant à l’étranger.

Le défi est de faire de chaque citoyen un investisseur à part entière qui contribue au développement de son pays. On compte déjà quelques succès dans le domaine de la gestion collective avec le lancement récent d’initiatives promues par des acteurs privés (Amethis de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, est le premier fond d’investissement enregistré en Côte d’Ivoire) ou des acteurs publics (au Rwanda, Agaciro qui vise à capter l’épargne des migrants).

Nous ne devrions pas sous-estimer la place de l’innovation afin de faire prospérer l’industrie financière. Il n’est pas inhabituel que les projets étatiques servent de « cobayes » avant d’atteindre le secteur privé local. Après tout, le barrage de la Renaissance, le plus important d’Afrique, a débuté grâces aux seuls financements apportés par les Éthiopiens.

L’Afrique et la mondialisation : commerce et migration

La mondialisation n’est pas un processus qui a simplement commencé au cours des deux dernières décennies, voire des deux derniers siècles. Son histoire s’étend sur des milliers d’années, et l’Afrique a été au cœur du commerce international depuis beaucoup plus longtemps que ce que nous imaginons. Depuis les caravanes transsahariennes et le commerce triangulaire, des comptoirs coloniaux au coltan du Kivu, le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation, sans toujours pouvoir l’influencer, la maîtriser, encore moins en tirer des bénéfices de long terme.

Que l’on pense que la mondialisation est une « bonne chose » ou non, c’est un élément essentiel de l’histoire économique de l’humanité. Selon Amartya Sen, prix Nobel d’économie, la mondialisation « a enrichi le monde scientifiquement et culturellement et bénéficié aussi à de nombreuses personnes ». Ceux qui sont plus sceptiques quant à la mondialisation l’associent uniquement aux politiques du libre échange et à l’augmentation des inégalités. Il est vrai que l’Afrique, en particulier l’Afrique subsaharienne, est en retard sur d’autres régions dans son intégration à l’économie mondiale, et l’écrasante majorité des Africains n’ont pas bénéficié des prétendues promesses de prospérité mondiale.

Mais la mondialisation englobe aussi l’échange de biens et marchandises, de culture, d’idées, d’informations, de personnes… Les réseaux mondiaux ont créé des possibilités pour les nations et les communautés de fonctionner à plus grande échelle dans le monde entier. Les endroits précédemment disparates sur le globe sont maintenant liés à des systèmes étendus de communication, de migration, de commerce et d’interconnexions. Ce phénomène permet également aux pays émergents de renforcer leurs identités locales et indépendantes tout en travaillant à faire partie d’alliances transnationales plus larges.

Dans ce contexte, quelles sont les questions que l’Afrique devrait se poser pour devenir un acteur plus proactif dans la mondialisation ?

Les accords commerciaux doivent démontrer que les nations sont ouvertes aux entreprises tout en faisant de l’intérêt des peuples, et pas seulement de celui des entreprises, une priorité. Donc que devons-nous mettre en place pour résoudre les tensions entre la démocratie, l’État-nation et l’intégration économique mondiale ?

Une caractéristique clé de la mondialisation est la connectivité, comme en témoigne l’expansion des câbles de fibre optique terrestres et marins. Ils offrent une transmission à haut débit sans précédent et une opportunité de maîtriser la révolution numérique. Comment les technologies, essentielles à la vie économique et sociale de l’Afrique, enrichiront-elles les populations africaines ?

L’Afrique a le potentiel de développer un modèle particulier de mondialisation. Ce modèle est encore plus pertinent dans un contexte mondial marqué par le vote britannique pour sortir de l’Union Européenne et le résultat de la récente élection présidentielle américaine. Ces derniers événements sont un symptôme de désenchantement populaire vis-à-vis de la mondialisation et démontrent un désir de rehausser les barrières nationales. En revanche, les Africains continuent d’être ouverts. Dans ce contexte, le phénomène des migrations sud-sud constitue un capital important pour le continent. Pouvons-nous redéfinir la dynamique de migration loin du débat binaire du « brain drain / brain gain » et la transformer en une formule de développement continental holistique ?

La mondialisation n’est pas un jeu à somme nulle. Il s’agit d’un trafic bidirectionnel impliquant un processus historique de franchissement des frontières et de métissage dont tout le monde devrait bénéficier. L’Afrique, peut encore, grâce à un ensemble particulier et renouvelé de transactions mondiales, influencer positivement l’orientation que la mondialisation prendra dans le futur – et en tirer profit tout en y contribuant plus amplement.

La Plate-forme économique africaine inaugurale

Une nouvelle structure pour renforcer l’axe économique et politique Sud-Sud a été lancée à Maurice le mois dernier. La Plate-forme économique africaine inaugurale (AEP), un programme de l’Agenda 2063, a réuni le président de l’Union africaine (UA), plusieurs Premiers ministres ainsi que des grandes personnalités du continent. L’AEP est une initiative menée par les Africains pour permettre aux Africains de tous les secteurs clés, de définir leur propre agenda, d’explorer les opportunités réalistes et globales du continent, aussi bien que les moyens de mettre en œuvre ce programme. Organisé par la Fondation de l’Union africaine, la Plate-forme économique africaine est un événement qui permet aux décideurs d’analyser les forces et les faiblesses des économies africaines et d’identifier les opportunités dans différents secteurs.

L’AEP a ouvert un dialogue entre le leadership politique africain, les chefs d’entreprise du secteur privé, les universités et les intellectuels. Toutes ces différentes parties prenantes sont essentielles à la conduite du programme de transformation économique. Le secteur privé joue un rôle clé dans l’investissement, l’industrialisation et le commerce intra-africain. Le secteur de l’enseignement supérieur offre un développement des compétences et constitue un lieu de recherche et d’innovation. Les gouvernements assurent la mise en œuvre de politiques fiscales et macroéconomiques et d’autres environnements de transformation économique.

L’idée d’une plate-forme économique axée sur l’Afrique découle de la nécessité de veiller à ce que les rencontres annuelles entre les décideurs africains et les chefs d’entreprise régionaux répondent aux principales priorités en matière de développement et de croissance de l’Afrique. Le lancement a porté sur les défis de l’emploi découlant de la déconnexion entre les compétences des jeunes diplômés et les besoins de l’Afrique en matière de croissance économique. La nécessité de développer une économie africaine intégrée pour permettre au continent de réaliser un potentiel de compétitivité plus forte dans l’économie mondiale était également en jeu. Le résultat de l’AEP inaugural, axé sur la coopération Sud-Sud, un engagement envers le Made in Africa et le commerce intra-africain, est de bon augure pour le continent.

Lors de ce Forum, des étapes mesurables à court et à moyen terme ont été établies par rapport à la promotion du commerce intra-africain axé sur les produits alimentaires et agricoles que le continent produit : le bétail, la volaille, le poisson, les fruits de mer, entre autres. Des stratégies ont été élaborées à la suite de la conférence, y compris la création d’un comité permanent mixte pour faciliter les relations commerciales, éliminer les obstacles à la circulation des biens et des services et promouvoir les efforts conjoints des centres financiers africains pour faciliter l’investissement. L’Afrique a besoin de 200 milliards de dollars par an au cours des quatre prochaines années pour atteindre ses objectifs, tandis que l’investissement direct étranger est de 60 milliards de dollars par an. La connectivité aérienne a également été revue, avec l’élaboration d’un plan directeur pour le continent africain en cours d’élaboration.

Le lancement de l’AEP a permis à des grands penseurs de se réunir pour discuter de la façon dont le continent peut exploiter ses vastes ressources pour améliorer le développement des peuples africains. Il est maintenant temps de proposer des plans concrets pour accélérer l’investissement et la compétitivité en Afrique. Le NEPAD a déjà été actif sur le front du Développement des compétences humaines dans le cadre de son programme Skills Initiative pour l’Afrique, lancé en avril. Le potentiel de la diaspora africaine pour participer à l’intégration et au développement de l’Afrique est un point que nous aborderons la semaine prochaine.

Comment exploiter le dividende démographique africain

Souvent présentée comme un continent surpeuplé, l’Afrique souffre en réalité d’une densité de population très faible, moitié inférieure aux autres pays émergents au poids économique similaire. C’est l’une des conséquences les plus durables du dépeuplement expérimenté du 17e au 19e siècle. Il n’y a que 3 habitants au kilomètre carré en Namibie, moins de 17 en Algérie, 45 en Afrique du Sud, 70 en Côte d’Ivoire et 200 au Nigeria. Mais le continent abritera près de 2,5 milliards de personnes d’ici à 2050 et 4,4 milliards en 2100, selon les Nations unies. À la fin de ce siècle, l’Afrique représentera 39% de la population mondiale. Cette évolution démographique peut, en effet, avoir un impact profond sur la croissance économique du continent et sur le bien-être des sociétés.

Mais le quadruplement de notre population en soi est peu susceptible d’améliorer les choses. Cette explosion démographique aura un impact différent dans chaque pays africain selon la façon dont chacun répond à ce défi aujourd’hui. À moins que nous investissions, dès maintenant dans le renforcement de nos capacités, nous pourrions nous diriger vers un scénario catastrophique où les migrations forcées vers les pays plus riches augmenteraient rapidement. De plus, les pays avec les taux de natalités les plus élevés sont également les pays les plus pauvres et les plus instables tels que le Congo et le Niger. Puisqu’une grande partie de l’Afrique est encore en développement, comprenant certains des pays les plus pauvres de la terre, ces augmentations massives de population doivent être planifiées.

Il ne s’agit pas de savoir s’il faut plus ou moins d’Africains, mais il faut évaluer les taux de croissance et les courbes démographiques par rapport aux capacités et aux niveaux de développement des États de la région.  Derrière la fameuse « transition démographique » se cache une question de dynamique, de gestion de flux et de moyens. Force est de reconnaître que les États et les sociétés n’ont pas, dans leur forme actuelle, la possibilité de s’occuper d’autant d’enfants. Pour 1000 nouveaux nés, il faudra un certain nombre de sages femmes, de médecins, d’instituteurs, de formateurs professionnels, de places en universités, d’emplois, de retraites.

C’est seulement grâce à des politiques et des actions qui peuvent transformer les populations actuelles et futures en une population active, en bonne santé et instruite que nous allons expérimenter une croissance économique réelle et durable qui sortira des Africains de la pauvreté. Surfer sur la vague démographique nécessite la responsabilisation et l’autonomisation des femmes et des filles, en améliorant leur santé, leur éducation, leurs compétences, en leur assurant un plus grand pouvoir social et décisionnel. Cela implique une épargne suffisante pour assurer les retraites et pour aborder la question du vieillissement de la population, un phénomène qui s’accentuera à la fin de la transition démographique. Surfer sur cette vague implique aussi l’amélioration de la sécurité, de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de la vaccination et des mesures préventives contre les pandémies.

Le défi n’est pas la démographie en tant que telle, mais plutôt les infrastructures et personnels d’accueil, de soin, d’accompagnement et de formation. Les États africains sont-ils en capacité de diriger leurs ressources vers leur avenir ?

Des solutions régionales pour nos problématiques nationales

Si le paysage international semble aujourd’hui marqué par une tendance au repli vers l’intérieur de la part des grandes économies mondiales qui érigent murs politiques et économiques, il nous faudra veiller, dans le cadre de notre recherche de solutions africaines aux problématiques africaines, à privilégier une posture transfrontalière.

Il s’agit donc d’opérer une véritable révolution conceptuelle afin de répondre aux défis les plus pressants que sont la sécurité alimentaire, la production de talents, les besoins en infrastructures et la stabilité politique. Seule une meilleure intégration régionale permettra de réussir la quatrième Révolution industrielle et de construire des sociétés plus fortes, plus justes et plus prospères.

Dans le contexte du dérèglement climatique, la sécurité alimentaire est une problématique majeure. En effet, il ne saurait y avoir développement économique durable et prospérité de long terme sans que la sécurité alimentaire des millions de personnes victimes de famine en Afrique soit préalablement garantie.

Se pose alors la question de savoir si notre continent est capable d’anticiper les conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire.

Je pense que la réponse est oui car le changement climatique et ses effets sur la production alimentaire ne sont pas limités par les frontières nationales inventées par l’homme. Les pays d’une même région partagent des écosystèmes et des ressources naturelles qui rendent nécessaire la mise en œuvre d’une résilience aux intempéries reposant sur une meilleure intégration régionale. Ainsi, nous pouvons nous assurer qu’un nombre limité de ressources soit mobilisé et orienté vers les solutions les plus efficaces.

L’UA a identifié la nécessité de renforcer les institutions de gouvernance régionale afin de favoriser des réponses intégrées aux défis du développement de l’Afrique. Nos législateurs devraient être encouragés à envisager un plan d’industrialisation au niveau du continent, en identifiant les industries futures viables dans lesquelles différents pays africains pourront se spécialiser.

Cela signifierait que le plan industriel de chaque pays africain au niveau national s’inscrirait dans un plan régional et continental. Une intégration régionale intelligente nous permettrait de nous appuyer sur nos forces en regroupant les pays autour de leurs spécialités respectives. Quant à la coordination transfrontalière, elle permettrait de réduire les coûts d’adaptation, tout en facilitant les économies d’échelle et en répondant aux besoins en infrastructure de manière plus efficace.

Voici deux modèles d’intégration régionale qui font la différence.

L’Afrique subsaharienne et la zone Afrique australe et orientale éprouvent des difficultés à trouver de la main d’œuvre compétente pour faire progresser la croissance de leur région. Les niveaux d’éducation et de formation actuelles dans le secteur tertiaire sont très bas et portent sur des sujets qui ne sont pas directement en ligne avec les défis de ces régions. Dans ce contexte, le projet de la Banque mondiale intitulé Africa Centers of Excellence (ACE), privilégie une approche régionale dans les domaines des sciences et de la technologie et l’enseignement supérieur. ACE renforce les institutions d’enseignement supérieur africaines existantes sélectionnées afin de produire des formations de niveau mondial pour répondre aux priorités des secteurs économiques. ACE II prévoit d’inscrire plus de 3 500 étudiants diplômés dans leurs domaines de spécialisation d’ici à cinq ans.

La dimension politique de l’intégration régionale ne peut pas être ignorée. Renforcer la confiance des dirigeants et des populations et assurer la stabilité politique à travers les nations africaines sont la clé d’une collaboration efficace. Nous venons de voir une approche commune dans le domaine de la paix et de la sécurité à travers l’intervention militaire de l’ECOWAS en Gambie, le 19 janvier. ECOWAS a démontré que, dans les situations de crise, la stabilité peut être assurée plus efficacement par des forces régionales.