L’industrialisation oui, mais pas à n’importe quelles conditions

Dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008, nombre de gouvernements à travers le monde se sont inquiétés que leur économie soit trop lourdement concentrée sur les services financiers. D’autres ont compris que l’endettement à outrance représentait un risque réel pour les équilibres macroéconomiques de leurs pays. Depuis, et en quelque sorte en parallèle, un discours volontariste sur la planification industrielle a pris forme.. L’idée étant qu’il faut favoriser le développement de l’économie dite réelle, tout particulièrement dans les pays occidentaux, comme l’illustrent de façon presque caricaturale les prises de position du président Trump aux États-Unis.

C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de noter une récente prise de position du FMI, à contre-courant de cette tendance. Que cela nous vienne d’une institution réputée pour la sobriété de ses analyses devrait nous inciter à la prendre très au sérieux. Le FMI vient donc de publier un « chapitre » dans le World Economic Outlook d’avril 2018 qui remet en cause la croyance très répandue sur la contribution du secteur industriel comme meilleure garantie d’une croissance forte s’appuyant sur une importante hausse de la productivité.

Les économistes de l’institution soutiennent que les pays en voie de développement pourraient passer directement d’une économie agricole à une économie de services sans passer par un stade intermédiaire dominé par l’emploi industriel. À ceux qui voudraient opposer les deux secteurs, les auteurs de l’étude rappellent que l’industrie et les services partagent souvent les mêmes besoins : de bonnes infrastructures, y compris dans les télécommunications, une main d’œuvre de qualité ainsi qu’un environnement des affaires attractif.

Il convient à mon sens de considérer les résultats de cette étude avec prudence. D’abord parce que le secteur industriel est un catalyseur de croissance évident pour la plupart des pays africains. Néanmoins, promouvoir les exportations issues de l’industrie locale en jouant sur la dévaluation compétitive et les bas-salaires montre certaines limites. Prendre le risque d’une guerre des monnaie est toujours dangereux sur le plan de la stabilité économique, sans compter que cela est peu praticable pour de nombreux pays africains partageant une monnaie commune.

Mais surtout, l’Afrique doit mettre au cœur de sa stratégie de développement la notion de « travail décent ». La priorité est d’investir dans des secteurs à haute intensité de main-d’œuvre tout en garantissant un seuil minimum de protection sociale aux travailleurs, formels ou informels, ainsi que des formations professionnelles. Miser sur les bas salaires constitue une bombe sociale à retardement si le gouvernement n’accompagne pas cette stratégie d’une politique d’éducation et de formation pour augmenter le niveau général de la main d’œuvre. L’investissement dans les ressources humaines est un levier essentiel de la richesse des nations. Dans l’emploi industriel, la qualification des travailleurs est essentielle pour survivre dans un contexte de compétition économique mondiale.

Les pays africains ne peuvent pas parvenir à un développement durable sans une transformation structurelle de leurs économies. Pour réussir cette transformation, l’industrialisation doit donc être une priorité, en évitant l’écueil de reproduire les approches traditionnelles reposant essentiellement sur « le manufacturier » et l’utilisation massive de main d’œuvre à bas coût.

Par ailleurs cette industrialisation ne sera réussie sans une transformation des économies rurales ou résident encore près de 70% de nos populations.

La troisième révolution industrielle que nous vivons nous oblige à intégrer les nouvelles technologies, comme la fabrication additive (via les imprimantes 3D) ou l’Internet industriel, qui rendent également l’entrepreneuriat industriel plus aisé.

N’étant pas contrainte par les schémas anciens de l’industrialisation comme en Occident ou en Asie, l’Afrique peut trouver l’agilité et la flexibilité nécessaires pour faire évoluer ses entreprises dans cette nouvelle économie en utilisant des modes de gouvernance inédits permettant de valoriser son capital jeunesse. À nous Africains de trouver le paradigme industriel permettant de renforcer la cohérence entre politiques sociale, industrielle et entrepreneuriale qui fera notre succès dans ce XXIe siècle.

Plaidoyer pour un index adapté aux réalités des économies africaines

Une révolution silencieuse est à l’œuvre dans le monde très technique de l’analyse du développement. Son arme est l’analyse statistique, mais ses effets ont vocation à ébranler la manière dont est pensée la trajectoire des économies dites émergentes. Cette offensive, menée entre autres par la Chine, qui a exprimé la nécessité pour les économies non occidentales de se doter de leurs propres instruments de mesure du risque, ouvre une brèche dans la traditionnelle doxa des institutions multilatérales.

Pour la Chine, il s’agit d’évaluer les risques liés à une économie en expansion rapide selon des critères adaptés à sa structure économique et politique spécifique. Ce faisant, elle initie un mouvement de fond auquel ne sont pas indifférentes d’autres économies émergentes, dont les capacités de financement extérieures sont largement affectées par des évaluations parfois trop rigides et par là approximatives. Le Chili notamment, déplore la frilosité des bailleurs internationaux face aux réelles opportunités offertes par son économie.

Dans ce mouvement de fond, les pays africains ont eux aussi une voix à faire entendre. D’ajustement structurel en plan de redressement économique aux résultats mitigés, la question se pose en effet : les indices employés par les institutions multilatérales sont-ils adaptés au pilotage des économies émergentes du continent et aux dynamiques sociales qui voient l’émergence d’acteurs non étatiques imprimant leurs propres stratégies de transformation ?

En effet, les paramètres macro-économiques purement quantitatifs ont leurs limites. La croissance du PIB ne dit rien de sa répartition et donc des effets d’entraînement sur l’économie. De même, une simple mesure de la dette ne permet pas de distinguer ses usages, parfois économiquement non rentables, mais socialement indispensables. Une croissance plus faible mais mieux répartie, réinvestie dans des projets structurants, et des investissements dans un secteur public qui relaie efficacement l’action de l’État, ne sont pas incompatibles avec des économies puissantes : ainsi le montre l’exemple du Japon et des pays scandinaves dans le premier cas, de la Chine dans le second.

Il s’agit donc de mieux prendre en compte les nécessités réelles des économies africaines, afin de les piloter avec efficacité. Développer un index de l’émergence en Afrique, c’est aller au-delà des aspects strictement quantitatifs, et prendre en compte un environnement qualitatif et néanmoins mesurable. Outre l’économie, ce sont les champs de la politique, du développement humain et de la société qu’il convient de convoquer. Et malgré l’absence de certains jeux de données, l’appareil statistique est amené à s’enrichir dès que sont fixés les indicateurs les plus pertinents.

À titre d’exemple, la prise en compte de l’indice d’éducation, de l’émigration des personnes qualifiées, du taux de participation des femmes à la population active, de la part du PIB consacrée aux dépenses de santé, et de l’indice d’inégalité, sont autant de marqueurs qualitatifs indiquant la transformation structurelle d’une économie donnée. Il s’agit en effet de mesurer le bien-être d’une nation, ce qu’ont échoué à faire depuis des décennies les index focalisés exclusivement sur des marqueurs trop abstraits du terrain. L’index de l’émergence en Afrique a pour ambition de proposer une vision aussi proche que possible de la réalité vécue par des millions d’Africains, afin de guider au mieux les dynamiques de transformation qui forgeront les économies africaines de demain.

L’Afrique de l’Ouest face au défi du commerce illicite

Dans un rapport conjoint, l’OCDE et la Banque africaine de développement (BAD) se penchent sur l’économie du commerce illicite en Afrique de l’Ouest[i]. Le Groupe de haut niveau sur les flux financiers de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies avait déjà estimé que les flux financiers illicites (FFI) en provenance du continent africain s’élevaient à 50 milliards de dollars, un chiffre contesté, bien que tous les analystes s’accordent à dire que le volume des FFI dépasse celui de l’aide publique au développement (APD) à destination de l’Afrique (41 milliards USD en 2016). Or ce rapport est intéressant dans la mesure où il analyse les données et faits relatifs à 13 économies criminelles et illicites (allant du trafic de cocaïne au détournement de pétrole en passant par la pêche illicite), les FFI que ces économies produisent et leur impact sur le développement.

Le premier constat est que ces économies se retrouvent au contact d’un large éventail d’acteurs qui comprend aussi bien les réseaux criminels, que le secteur privé (domestique et international) et les responsables publics. Dans l’ensemble de la région, on assiste donc à diverses formes d érosion de l’État de droit et de la bonne gouvernance suite à ces différentes interactions. Le second constat est que certaines de ces économies criminelles et illicites ne sont pas toujours stigmatisées par les communautés des régions où elles opèrent, dans la mesure où elles représentent un moyen de subsistance important. Cet écosystème trouble créé donc une forme de pouvoir local alternatif venant concurrencer directement l’État dont la légitimité s’érode auprès de ces communautés.

La frontière poreuse entre le licite et l’illicite en Afrique de l’Ouest est facilitée par la prépondérance de l’économie informelle, qui représenterait 60 à 70% de l’économie globale de la région. C’est pourquoi il est utile de rappeler ici l’urgence d’investir dans l’inclusion financière. Trop de nos concitoyens n’ont toujours pas accès aux produits et services financiers de base, les obligeant à réaliser toutes leurs transactions en liquide ou encore à utiliser des systèmes informels de transferts de fonds. Il n’est pas étonnant alors que d’importants volumes de transactions échappent aux autorités de l’État et aux institutions internationales, nous empêchant de quantifier l’activité économique réelle de certaines régions.

Ainsi, le détournement de l’or au Ghana priverait selon certaines analyses le pays des recettes d’un tiers de sa production ! Au Nigeria, celui du pétrole représenterait entre 3 et 8 milliards de dollars par an. La contrebande de tabac constituerait une perte de 16,6 milliards de dollars de recettes douanières au Mali, etc. Or les flux financiers de ces activités sont autant d’investissements perdus pour l’éducation et la santé dans des pays qui sont souvent déjà fragilisés au niveau politique et sécuritaire.

Répondre au défi du commerce illicite est une tâche complexe compte tenu de l’enchevêtrement des acteurs impliqués et du sort des populations dépendant de ces activités pour vivre. Nous ne devons pas avoir une approche binaire, mais d’emblée reconnaitre que toutes les activités informelles générant des FFI ne sont pas pour autant de nature criminelle. Nous devons être capable de fournir aux populations qui vivent dans les régions touchées des améliorations à leur conditions de développement.

Il est en effet indispensable d’avoir une réponse sur deux fronts : s’attaquer aux économies criminelles et aux trafiquants d’une part, améliorer les conditions socio-économiques des populations vivant dans le creuset de ces économies d’autre part et rendre nos opinions nationales suffisamment informées. Enfin, cette problématique régionale n’est que le reflet infime d’une économie mondialisée du crime. C’est pourquoi une coopération accrue avec les pays de l’OCDE et les pays d’origine ou de destination de certains trafics est nécessaire pour combattre pleinement et efficacement ces réseaux transnationaux.

Le capital humain, levier essentiel de la richesse des nations

Le PIB et sa croissance, souvent considérés comme les indicateurs de référence quand il s’agit d’évaluer la situation économique d’un pays, font depuis longtemps l’objet de controverses. Déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre à Rio, plusieurs économistes s’étaient penchés sur la notion de « durabilité », estimant que le PIB ne prenait pas en compte l’état des ressources naturelles, indispensables pourtant pour assurer une croissance économique sur le long terme. De même, la crise financière de 2008 nous a rappelés à quel point nos instruments de mesure de la bonne santé économique des pays et entreprises sont approximatifs, voire trompeurs.

Dans une nouvelle étude intitulée « The Changing Wealth of Nations 2018 », la Banque mondiale analyse l’évolution de la richesse de 141 pays entre 1995 et 2014, en prenant en compte quatre éléments. L’évaluation des richesses se base sur le capital naturel (ressources minières, forêts…), le capital produit (infrastructures…), les actifs étrangers nets et surtout le capital humain (revenus d’une personne sur toute sa vie). C’est la première fois que le capital humain est introduit dans une telle étude, illustrant ainsi l’importance de l’investissement dans les individus comme levier essentiel de la richesse des nations.

On constate ainsi que le capital humain constitue pas moins des deux tiers de la richesse mondiale. Dans les pays à revenu élevé, le capital humain représente 70% de la richesse contre seulement 40% dans les pays à faible revenu. Ainsi, lorsque l’on suit la trajectoire de pays à faible revenu devenus des pays à revenu intermédiaire entre 1995 et 2014, on observe un investissement des gains issus du capital naturel dans les infrastructures et dans l’éducation. À l’inverse, dans dix des 24 pays du groupe des pays à faible revenu, le capital naturel représente toujours plus de 50% de la richesse nationale.

À l’échelle mondiale, la richesse mondiale a augmenté, notamment avec le rattrapage des pays à revenu élevé par les pays à revenu intermédiaire. Néanmoins, les inégalités persistent puisque dans les pays de l’OCDE, la richesse par habitant continue d’être 52 fois supérieure à celle d’un habitant d’un pays à faible revenu. De plus, même si les pays à faible revenu affichent un quasi-doublement de leur niveau de richesse entre 1995 et 2014, la pression démographique de nombreux pays, essentiellement d’Afrique subsaharienne, n’a pas permis à la richesse par habitant de progresser autant que la moyenne mondiale.

En lisant ce rapport, on peut conclure que l’Afrique fait face à deux principaux défis : mener la transition d’une richesse issue du capital naturel vers le capital humain et mieux gérer sa pression démographique. Trop souvent frappés par la « malédiction des matières premières », les pays africains doivent réinvestir massivement les recettes liées à l’industrie extractive dans les infrastructures et l’éducation pour mettre en place les conditions nécessaires d’une croissance inclusive et durable. C’est dans ce contexte que les gouvernements africains doivent réfléchir à leurs stratégies de développement en gérant  l’enjeu démographique dans le but que notre jeunesse devienne effectivement la première richesse de notre continent.

Sans ses propres données, l’Afrique est condamnée à avancer à l’aveugle

En déclarant dans une interview au Wall Street Journal que des méthodologies souffrant d’imprécisions, voire d’un biais politique, ont affecté les performances de certains États au classement « Doing Business », le très iconoclaste économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer a déclenché une véritable tempête. L’interview a notamment résonné au Chili, pays particulièrement victime de ce biais. L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet s’est dite très « préoccupée », et appelle à une enquête approfondie de l’institution sur cette dérive.

Si l’Afrique n’est pas au cœur de cette affaire, le cas chilien est une nouvelle occasion de sonner l’alarme. En effet, les pays africains, à l’image de nombreux pays émergents, n’ont pas encore réussi à développer des outils de collecte des données et de production de statistiques fiables. Les gouvernements africains, mais aussi les chercheurs et les citoyens dépendent donc des données fournies par les institutions internationales comme l’ONU, l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale.

Sans vouloir remettre en cause le travail essentiel fourni par ces différentes institutions, il n’en est pas moins fondamental que l’Afrique s’approprie pleinement le sujet des données et des statistiques pour pouvoir élaborer sa propre vision stratégique. Aucune des institutions internationales n’est à l’abri de possibles manipulations, ou tout simplement de partialité structurelle à l’encontre de certains pays ou de certains types de réformes. Or une analyse africaine du développement du continent est indispensable pour poser les bases saines de l’Afrique de demain.

Plusieurs facteurs expliquent ce retard pris par l’Afrique dans ce domaine. Tout d’abord, les faibles moyens mis à disposition des institutions nationales de statistique qui dépendent trop largement des financements extérieurs pour leur fonctionnement. Aussi parce que ces instituts sont trop souvent sous tutelle politique, laissant courir le soupçon d’un possible manque de neutralité. L’indépendance de ces instituts est nécessaire, afin qu’ils établissent eux-mêmes leurs programmes de recherche, indépendamment des agendas politiques et du calendrier électoral.

Les statistiques servent de miroir chiffré à la réalité du quotidien. Or, pour prendre les bonnes décisions politiques et économiques, une réalité déformée peut être source d’erreurs. Sans informations fiables, l’élaboration d’une politique de développement efficace n’est pas possible. Ces statistiques sont indispensables pour une bonne affectation des ressources et une évaluation rigoureuse de l’impact des politiques publiques mises en place. C’est pourquoi les gouvernements doivent comprendre que l’investissement dans les statistiques est rentable, grâce à l’amélioration générale du déploiement des ressources qui en découle.

Surtout, au-delà de l’impératif économique, les gouvernements africains doivent mettre à disposition de leurs citoyens de bonnes statistiques. Elles améliorent la transparence et la responsabilité en matière de gestion publique. C’est seulement dans ces conditions que les citoyens peuvent juger des politiques mises en place par leur gouvernement et ainsi voter de la manière la plus informée.

Plus que jamais, l’open data et la transparence des données doivent être une priorité pour nos sociétés afin de structurer le débat politique. À l’ère des « fake news », il est d’autant plus impératif de combattre les rumeurs et les mensonges en fournissant des données pertinentes et fiables à l’espace public. C’est ainsi que nous favoriserons le développement de la démocratie participative et de sociétés plus apaisées.

Fragilité et résilience des Etats Africains

Si nous voulons que les choses avancent, notamment pour le développement économique et social de nos populations, nous devons parfois reconnaître nos faiblesses, et l’une des plus importantes aujourd’hui reste la faiblesse de l’Etat dans la plupart de nos pays. Cette faiblesse peut vite se transformer en fragilité, comme on l’a vu avec des phénomènes aussi différents que le virus Ebola, ou la progression de Boko Haram, sans parler de la prise en charge des conséquences du réchauffement climatique.

Plus un Etat est faible ou fragile, plus il risque d’être dépassé par les événements et incapable de faire face aux défis de grande ampleur qui se pose à lui. La question de la résilience de nos Etats prend dès lors tout son sens. Il faut rendre à César ce qui est à César. La Banque Africaine de Développement (BAD) a été précurseur dans le domaine sous la présidence de Donald Kaberuka en créant un Département directement chargé de ces questions. Si au départ le focus était placé sur les Etats en transition, notamment post-conflits, il s’est petit à petit déplacé vers le concept de résilience plus général et prenant en compte davantage de scénarios auxquels nos Etats doivent faire face.

En janvier 2017, la BAD avait organisé son premier Forum sur la Résilience en Afrique qui avait été couronné de succès. Il avait permis notamment d’analyser différentes situations de fragilité présentes sur le continent, mais aussi de constater un fait majeur : le continent progresse, et certains Etats extrêmement fragiles parviennent à se consolider. Un autre constat qui suit le premier, c’est que de la fragilité peut justement découler la résilience qui peut dès lors conduire à la stabilité de nos Etats. Il suffit juste de reconnaître nos fragilités.

Parmi les recommandations émises l’an passé, on retiendra la nécessité de forger des partenariats plus solides et axés sur la complémentarité des compétences afin d’obtenir plus d’efficacité des interventions ; et de « répondre de manière concertée aux besoins des personnes situées au bas de la pyramide de la pauvreté en apportant des interventions rapides au niveau communautaire dans les situations de fragilité, afin d’assurer une inclusion accrue tout en donnant de l’espoir aux populations les plus vulnérables ».

C’est justement sur le thème « Construire la résilience et atteindre ceux au bas de la pyramide » que doit plancher la deuxième édition du Forum Africain de la Résilience (FAR) qui doit se tenir à Abidjan les 8 et 9 février prochain. L’objectif de cette nouvelle rencontre est de partager les connaissances sur de nouvelles approches pour fournir un soutien au développement dans des environnements fragiles. Il s’agit également de fournir une plate-forme pour présenter des solutions innovantes et des technologies nouvelles pour fournir des services essentiels aux communautés qui en ont le plus besoin.

L’approche « bottom-up » est ici privilégiée contrairement à ce qui est pratiqué d’habitude, à savoir de grands programmes nationaux trop centralisés dont l’effet ne se fait pas toujours sentir chez les plus pauvres. Cette approche consiste à partir des besoins de la base pour essayer d’améliorer la situation des communautés les plus fragiles en veillant à ce qu’elles participent à la définition des solutions. Pour ce faire il convient je crois de développer de nouveaux types de partenariats, de mieux mobiliser les ressources nationales de chacun de nos Etats États vers un développement au niveau communautaire, sachant que la réalité du développement est d’abord locale.

Pour ma part je souhaiterais aussi que pour atteindre ces objectifs, nous puissions compter sur la participation directe du secteur privé, avec lequel des partenariats sont également possible.

La restauration des terres en Afrique, une urgence qui doit passer par le secteur privé

Je partage avec vous cet article de Mamadou Diakhité, l’administrateur principal du programme Gestion durable des terres et de l’eau au sein de l’agence du Nepad.
Il est urgent de repenser la distribution de l’aide à la lutte contre le réchauffement climatique en Afrique, en s’appuyant notamment sur le secteur privé et en privilégiant les programmes de restauration des terres

À l’heure où l’urgence climatique se manifeste sous tant de formes, que ce soit par la violence des catastrophes naturelles, la baisse des récoltes en milieu rural ou la dégradation de l’air dans les villes, il est plus que jamais difficile d’établir une hiérarchie des priorités entre atténuation des émissions de gaz à effet de serre (GES) et adaptation aux changements climatiques.

Article complet ici.

L’évasion fiscale en Afrique ou la complaisance en face d’une hypocrisie entretenue

L’Union Européenne (UE) publiait au début de mois de décembre une liste de 17 pays considérés désormais comme des paradis fiscaux. Au sein de cette liste, seuls deux pays africains ont été épinglés par Bruxelles : la Tunisie et la Namibie. Une autre liste, dite grise, devrait paraitre prochainement avec les pays qui ont pris des engagements qui devront être suivis, sur laquelle, dit-on, devraient apparaitre le Maroc et le Cap-Vert.

Mon idée n’est évidemment pas de jeter la pierre à tel ou tel pays, d’autant plus que l’établissement de cette liste par les autorités européennes est subjective et dépend de critères plus que discutables. Surtout quand on sait qu’aucun pays européen n’apparait sur la liste, considérant qu’ils sont censés appliquer le droit européen en matière de lutte contre la fraude…

Mais j’aimerai attirer l’attention sur cette question de l’enjeu fiscal pour les Etats africains à travers le fléau de l’évasion fiscale. Alors que l’Afrique est encore trop souvent perçue (pour toute les raisons que nous connaissons), comme un continent dépendant de l’aide publique au développement, notre continent dispose potentiellement de ressources qu’il laisse en réalité s’évaporer chaque année ce qui représente une manne financière non négligeable. Une problématique qui dépasse largement le cadre du continent africain, l’OCDE ayant fait de la question des prix de transfert une de ses priorités depuis quelques années.

Selon le groupe de haut niveau parrainé par la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et l’Union africaine (UA), on estime les flux financiers illicites sortant d’Afrique s’élevant entre 50 et 60 milliards de dollars chaque année. Et encore, cette estimation ne reflète sans doute qu’à la baisse la réalité, compte tenu de la difficulté d’évaluer ces transactions par nature secrètes et du manque de données à ce sujet. Entre 1970 et 2008, les flux financiers illicites ont fait perdre à l’Afrique entre 854 et 1 800 milliards de dollars selon les estimations du groupe de haut niveau chargé de la question des flux financiers illicites en provenance d’Afrique. Une autre organisation, la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés (Icrict), estime que ce sont entre 40 et 80 milliards de dollars qui échappent chaque année au continent africain. Dans tous les cas, ces chiffres donnent le tournis.

Parmi ces flux illicites se trouvent bien évidemment ceux d’activités criminelles de tout genre et des transferts de fonds issus de la corruption, mais ils ne constituent pas la majorité de ces flux. L’essentiel des flux sont issus en réalité du commerce traditionnel, une combinaison d’évasion et d’évitement fiscal. La première désigne la fraude à proprement parler qui est illégale, alors que la seconde consiste pour une entreprise (ou un particulier) à profiter des failles du système fiscal d’un État, afin de réduire le montant de ses prélèvements, ce qui est supposément légal mais profondément immoral. La frontière poreuse entre évasion et évitement fiscal font que ces deux stratégies doivent être ardemment combattus.

Le défi est double. D’un côté, la mise en place d’une coopération interétatique accrue pour répondre à ce défi est indispensable. En effet, les entreprises profitent très logiquement des dissonances entre les différents gouvernements sur le système fiscal international. Plusieurs pays misent ouvertement sur un nivellement vers le bas des incitations fiscales, au détriment de plus grand nombre. De l’autre, les administrations publiques souffrent trop souvent d’un déficit de compétences techniques face à des multinationales soutenues par des cabinets d’avocats internationaux les aidant à mettre en place des stratégies agressives d’évitement fiscal. Afin de lutter contre ce phénomène, la première étape est donc la construction et la rédaction d’une législation renforcée, prenant en compte les diverses pratiques d’évitement fiscal, notamment l’épineux enjeu des prix de transfert.

Cette législation ne vaudra que ce que vaudra la capacité de nos administrations fiscales à les mettre en œuvre.

Ceci est notamment le combat du Forum sur l’administration fiscale africaine (ATAF), plateforme dédiée à la promotion de la coopération mutuelle entre les administrations fiscales africaines (et d’autres parties prenantes concernées et intéressées) et visant à améliorer l’efficacité de leurs législations et administrations fiscales. L’organisation cite souvent le cas de l’Ouganda, qui a pris conscience de cet enjeu et a commencé à mettre en place les réformes nécessaires. En 2015, ces réformes ont ainsi permis à Kampala de remporter un litige l’opposant à la compagnie Heritage Oil pour quelque 400 millions de dollars devant la Commission des Nations unies pour le droit commercial international (CNUDCI).

La fiscalité est un élément essentiel pour le développement économique et social des pays africains. Elle permet de mettre en place un partage juste et équitable des coûts et des bénéfices du développement, contribue à la création d’un environnement stable pour les opérateurs économiques et finance les besoins en infrastructures au niveau matériel et social. C’est pourquoi la réforme des systèmes fiscaux est l’un des meilleurs leviers de financement du développement, permettant de renforcer l’autonomie des gouvernements. Les gouvernements africains doivent donc se saisir de ce chantier en priorité, afin de pouvoir s’appuyer sur le pilier de la fiscalité pour pouvoir disposer des ressources nécessaires à leurs stratégies de développement.

Le cœur du défi migratoire se situe dans les campagnes africaines

Contrairement à ce que beaucoup croient encore en Europe, c’est désormais l’Afrique qui domine les flux migratoires en direction de l’Europe et non le Moyen-Orient. L’accord passé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a fortement contribué à faire chuter le nombre de migrants venus du Levant. L’Afrique est la première terre d’émigration mondiale.

Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), les Subsahariens ont représenté 79% des migrants passés par l’Italie entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2017. Pendant ce temps, l’Espagne redevient également une route migratoire importante puisque le nombre de migrants passés par « la route de la Méditerranée de l’Ouest » a déjà doublé par rapport à 2016.

Si certains de nos concitoyens quittent le continent pour fuir les guerres et les violences politiques, nous ne pouvons pas sous-estimer le poids des migrations économiques. Les causes sont multiples et connues : chômage de masse, surtout chez les jeunes, instabilité politique et mauvaise gouvernance, pression démographique en zones urbaines, abandon des zones rurales par le pouvoir central, injustice sociale et une forme de fantasme sur les promesses de l’Europe.

Parmi toutes les solutions envisageables, de nombreuses études économétriques ont démontré la pertinence du développement agricole dans la lutte contre la pauvreté. Dans un continent qui compte 65% des terres arables disponibles dans le monde, pour une population encore à 50% rurale, c’est le meilleur moyen de leur offrir aux populations une formation et un emploi leur permettant de gagner un revenu décent, et de se stabiliser.

Dans une étude conjointe, la FAO et le CIRAD estiment que c’est près de 380 millions de jeunes, dont 220 millions en zones rurales, qui vont entrer sur le marché du travail africain d’ici à 2030. Si nous n’offrons pas à cette jeunesse des zones rurales des opportunités professionnelles, elle n’aura d’autres choix que de migrer vers les grandes villes africaines dans des conditions précaires ou même vers l’Europe. L’agriculture et le développement rural sont les piliers sur lesquels doit s’appuyer notre réponse au défi migratoire en Afrique.

Alors que 80% des exploitations agricoles en Afrique font moins de deux hectares, il faut renforcer les connections entre les petits exploitants agricoles et les entreprises de l’agrobusiness pour mettre en place un écosystème harmonieux. En mettant en place des chaînes de valeurs intégrées pour capter une plus grande part de la valeur ajoutée et en garantissant l’autosuffisance régionale pour certains produits de base, ces agropoles seront sources d’emplois pour les populations, notamment pour les femmes et les jeunes.

Dans le cadre des perspectives définies par l’Union Africaine l’Agence du NEPAD veille à la mise en place d’agropoles et de corridors d’infrastructures au cœur de l’Agenda 2063 pour la transformation agricole du continent. Une meilleure connexion aux marchés régionaux est clé pour créer un réservoir de consommateurs suffisamment élargi pour justifier les investissements nécessaires

Le danger démographique prend une deuxième forme, plus inattendue : la main d’œuvre agricole est vieillissante en Afrique subsaharienne. En moyenne, les agriculteurs ont soixante ans dans de nombreux pays tandis que la jeunesse est massivement touchée par le chômage. C’est l’occasion de procéder à une transmission générationnelle afin que les agriculteurs expérimentés fassent bénéficier les jeunes de leur savoir-faire. Je dis souvent que la vie d’un agriculteur ne diffère guère de celle d’un chef d’entreprise. L’agriculture est particulièrement transformée par le numérique, que les jeunes sauront mieux exploiter que l’actuelle génération.

Il ne sert à rien de regarder vers la Méditerranée lorsqu’on veut parler de l’enjeu migratoire. C’est déjà trop tard. C’est en agissant directement sur les causes des migrations que les situations inhumaines constatées en Libye et ailleurs cesseront. Commençons par offrir un avenir professionnel à nos concitoyens et à mettre en place les conditions d’une croissance inclusive et durable. Et pour cela, l’agriculture est le pilier essentiel sur lequel nous devons nous appuyer.

L’Agriculture intelligente face au climat à l’heure de la COP 23

Alors que se tient actuellement à Bonn la COP 23, je trouve intéressant de présenter un point sur l’un de nos programmes qui touche à la lutte contre le réchauffement climatique, et vise à davantage de résilience face à ce phénomène dont nos pays sont malheureusement les premières victimes – bien qu’ils ne soient en rien responsables de cette situation.

Lancé en 2014, ce programme, baptisé en anglais Climate Smart Agriculture (CSA) est dérivé des politiques définies et mises en place par l’Union Africaine, notamment le Programme Global de développement de l’agriculture en Afrique (CAADP). Notre organisation, le NEPAD, est en charge de la coordination et de la mise en œuvre de cette plate-forme qui doit bénéficier directement aux États impliqués.

L’Agriculture intelligente face au climat* (CSA, AIC en français) est une agriculture qui augmente durablement la productivité, la résilience et l’adaptation, tout en contribuant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce programme vise donc à la sécurité alimentaire globale et à l’amélioration de la nutrition face au changement climatique. Le programme CSA vise notamment à renforcer les capacités des acteurs de l’agriculture à tous les niveaux, en particulier les petits agriculteurs et les institutions. Il vise un objectif ambitieux : atteindre l’objectif de 25 millions d’agriculteurs africains pratiquant une agriculture intelligente face au climat d’ici 2025.

Pour ce faire, l’Union Africaine avec le NEPAD comme Agence d’exécution, sont à la tête d’une initiative axée sur les pays et intégrée au niveau régional qui fournit les outils d’action et la plate-forme d’accueil des partenariats qui produisent des résultats concrets. La structure a porté ses fruits puisqu’aujourd’hui nous avons développé plusieurs alliances fructueuses avec des ONG internationals comme CARE International, Catholic Relief Services, Concern Worldwide, Oxfam et World Vision, mais aussi avec quatre partenaires techniques dont la FAO, et le Forum pour la recherche Agricole en Afrique (FARA) par exemple.

Chaque année depuis trois ans, l’Agence du NEPAD réunit des experts, des représentants des pays ou des régions membres de notre Alliance, et nos partenaires afin que le rôle important de l’agriculture, dans le cadre du changement climatique, soit adressé et entendu. Aujourd’hui, grâce à ce programme, le NEPAD est considéré comme une source d’information, d’innovation et de production de connaissance sur le changement climatique en Afrique. Notre plate-forme permet aussi de trouver des financements internationaux et des partenariats pour les Etats qui souhaitent développer des politiques efficaces de résilience face au changement climatique, grâce notamment à l’agriculture. Nous nous inscrivons donc dans une action concrète qui porte ses fruits.

Reste à créer les outils pour mesurer les résultats de cette nouvelle approche sur le terrain. La transition des secteurs de l’agriculture (incluant les cultures, l’élevage, la foresterie, les pêches et l’aquaculture) vers des systèmes de production plus durables et intelligents face au climat commence en effet et sans aucun doute sur le terrain. Il nous faut donc d’abord au niveau de chaque Etat africain, évaluer les impacts actuels et futurs du changement climatique, identifier les stratégies d’adaptation actuelles et futures et créer un environnement favorable pour les agriculteurs. Nous devons poursuivre nos efforts et lancer de nouveaux projets comme nous l’avons fait déjà avec un certain succès dans des États comme l’Éthiopie, le Kenya, le Malawi, le Niger, l’Uganda, la Tanzanie et la Zambie.

Nous sommes face à un combat de longue haleine, mais le moment n’est pas venu de baisser les bras. Il en va de notre avenir et de celui de notre planète.

*Dérivé du terme anglais smart agriculture, il s’agit ici d’une agriculture agro écologique qui non seulement s’adapte au changement climatique mais émet également peu de gaz à effet de serre.