Zone de libre-échange continentale : la consécration du panafricanisme

À l’heure où les tensions commerciales augmentent à l’échelle mondiale, l’Afrique préfère opter pour l’intégration économique. Le 30 mai 2019 est désormais une date clé pour le continent. La ZLECAf est officiellement entrée en vigueur. Elle pose la première pierre d’un marché unique  de 1,2 milliard d’habitants, au PIB estimé à 2 500 milliards de dollars. Tous n’ont peut-être pas encore signé, certes, mais pas moins de 49 pays, dont l’Afrique du Sud, ont ratifié l’accord du 21 mars 2018. Les biens et services, mais aussi les personnes et les capitaux, vont théoriquement circuler librement à travers les vastes territoires africains. L’Afrique, sur les questions commerciales qui la concernent, va sur la base de cette logique devoir parler d’une seule voix. 

Il était temps ! Le commerce intra-africain, qui plafonne à 12 % de moyenne, contre 60 % pour l’Europe et 30 % en Asie du Sud-Est, regorge d’opportunités encore inexploitées. Diversifier la production, les exportations, créer des chaînes de valeur régionales… Tous ces leviers représentent les pièces de ce qui sera le moteur d’une croissance africaine inclusive. 

Nos économies, on le sait, restent extraverties. Les trois quarts des exportations portent sur des matières premières non transformées, à destination d’autres continents. S’ouvrir les portes à soi-même relève d’une question de bon sens, mais aussi de survie. Rien ne stimulera mieux les manufactures, l’agriculture, les industries agroalimentaires et donc l’emploi que l’ouverture de notre immense marché intérieur. 

Certaines règles, notamment tarifaires, doivent être précisées sur une première liste de produits lors d’une rencontre des experts de l’Union africaine avec les ministres africains du Commerce, prévue en juin à Kampala. Quant à la phase opérationnelle de la ZLECAf, elle sera lancée le 7 juillet, à l’occasion du sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UA.

Entendons-nous bien cependant : tout ne reste pas à faire, mais bien à concrétiser. Le projet repose sur un socle déjà solide, le Plan d’action pour stimuler le commerce intra-africain (Action for Boosting Intra-African Trade, BIAT), lancé en 2012 par l’UA. Il s’agit de rendre la ZLECAf opérationnelle en levant au plus vite les contraintes au commerce intra-africain, liées notamment aux règles commerciales, aux infrastructures, au financement, à l’information et l’intégration du marché. Ce plan d’action se décline à court, moyen et long terme par pays, région et à l’échelle de l’Afrique.

N’oublions pas, enfin, que l’Afrique n’est pas isolée du reste du monde. Au contraire. Depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’économie mondiale a connu deux tendances transversales : l’essor de chaînes de valeur régionales et la négociation d’importants accords commerciaux régionaux – transatlantique, transpacifique ou continentaux, comme l’accord de partenariat unique entre l’ASEAN, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Les dragons asiatiques ont émergé grâce à leur intégration régionale, entre autres. Dans le même élan, le “Made in Africa”, en ébullition, ne demande qu’à se libérer de ses carcans.

Les transferts de fonds de la diaspora, sources de financement incontournables pour l’Afrique

Les transferts de fonds de la diaspora, qu’ils soient formels ou informels, ont longtemps été sous-estimés. Pourtant, ils caractérisent une large part de la vie financière de l’Afrique. Ces flux financiers entre particuliers contribuent largement à la croissance économique des pays africains : entre 10 % et 20 % du PIB de certains pays, du Sénégal au Lesotho, grâce aux transferts d’argent qui passent par des canaux formels. Selon la Banque mondiale, les transferts d’argent vers l’Afrique subsaharienne représentent 46 milliards de dollars pour l’ensemble du continent en 2018. Cette manne est donc devenue plus importante que l’aide publique au développement.

Les bailleurs de fonds ont mis beaucoup de temps à réaliser l’importance des transferts d’argent en provenance de la diaspora africaine. Le premier rapport de référence a ainsi été publié seulement en 2010 par la Banque mondiale et la BAD. Ce dernier estimait alors que les 30 millions de ressortissants africains qui forment la diaspora, Afrique du Nord incluse, ont procédé à des transferts “formels” par des canaux bancaires classiques. (voir ci-dessous les principaux montants des transferts d’argent en Afrique)*

Autre catégorie de flux moins documentée – pourtant cruciale au quotidien -, sont les fonds qui transitent entre les pays africains, à l’image des opérateurs nigériens qui s’approvisionnent par exemple en intrants agricoles en Côte d’Ivoire, des expatriés somaliens qui subviennent aux besoins de leurs familles depuis l’Afrique du Sud, ou des constructeurs maliens qui s’approvisionnent en ciment au Sénégal. Ces échanges n’impliquent pas forcément des transferts directs. Ils reposent avant tout sur une forme d’économie « relationnelle » propre à notre continent et se fonde sur la confiance.

On constate aussi qu’une partie importante des transferts transitent par des voies informelles. En réalité, cet argent circule à travers des réseaux ingénieux, visant à contourner les réglementations sur le contrôle des changes ou les commissions prélevées sur les virements internationaux. Un simple appel téléphonique entre New York et Dakar suffit, via des banques gérées par les “Modou-Modou”, des petits commerçants appartenant à la communauté musulmane des mourides. Ces transferts dématérialisés reposent sur des réseaux de connaissances et d’intermédiaires prélevant de petites commissions : un opérateur informel au Maroc va par exemple prendre l’argent d’un sénégalais au Maroc qui souhaite le transférer chez lui, mais garder les espèces pour une transaction différente effectuée par un autre client sénégalais au Maroc.  

Les commissions sont deux fois moins élevées que les 10 % environ que facturent certains géants des transferts d’argent très actifs en Afrique et présents dans toutes les villes d’où partent les migrants, comme Louga au Sénégal ou Kayes au Mali. Le marché est immense, dès lors que 80% de la migration africaine s’effectue à l’intérieur du continent selon l’Union africaine. 

Ces agences se partagent l’essentiel d’un secteur en pleine expansion, 61 % des parts d’un marché de 4 milliards de dollars par an d’après la Banque mondiale. Un filon convoité par les banques (32 % des parts de marché), les postes (5 %), mais aussi, de plus en plus, par les opérateurs de téléphonie mobile. Certains opérateurs notamment au Kenya ont changé la donne à l’image du porte-monnaie électronique M-Pesa. La formule a fait des émules un peu partout sur le continent.

Qu’en conclure ? La balle se trouve donc dans le camp des banques et des opérateurs du secteur formel, et non celle des tontines ou des usuriers. Les banques et les opérateurs qui se sont lancés dans le mobile banking devraient être accompagnés par les États, dotés de systèmes de garantie pour les crédits aux ménages et aux PME. 

Deux pays donnent l’exemple. L’Éthiopie a lancé en 2002, un site Internet, l’Ethiopian Diaspora Directorate, qui recense pour les membres de la diaspora les opportunités d’investissement dans le pays. Très active dans leur pays d’origine, la diaspora éthiopienne a investi plus de 56 millions de dollars dans le projet de construction de l’un des plus grands barrages hydroélectriques d’Afrique, le Grand Renaissance. Le Rwanda, lui, a lancé en 2012 le fonds souverain de solidarité Agaciro, qui a rassemblé en quatre ans 51,5 millions d’euros.

De fait, les success stories financières africaines ne manquent pas. Le réseau de transfert de fonds Dahabshiil, fondé en 1970 à Dubaï par l’homme d’affaires somalien Abdirashid Duale, a pris les dimensions d’une multinationale… Il compte plus de 2 000 employés dans 144 pays, qui ont l’avantage de recevoir des salaires déclarés, avec des fiches de paie. Un bon moyen de sortir du secteur informel, tout en tirant parti de l’apport colossal des émigrés, qu’ils soient sur le continent ou ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Source : The Global Knowledge Partnership on Migration and Development, 2019

Journée mondiale de l’Afrique : vers des solutions durables aux déplacements forcés

La Journée de mondiale de l’Afrique nous permet, en tant qu’Africains, de célébrer la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) le 25 mai 1963. Une date qui marque une étape importante dans l’histoire de notre continent, une étape où les fondateurs ont signalé au monde que les Africains étaient prêts à travailler ensemble. La solidarité panafricaine est la clé de notre avenir. 

Kwame Nkrumah, l’un des leaders à l’origine de la création de l’OUA, disait : “Les forces qui nous unissent sont intrinsèques et supérieures aux influences superficielles qui nous séparent”. C’est encore le cas aujourd’hui dans le cadre de l’Union africaine où l’accent est mis non seulement sur les défis politiques, mais aussi sur les défis économiques et le développement, ainsi que sur la création d’opportunités actuelles et futures pour la jeunesse africaine. 

Les personnes déplacées, sujet majeur pour l’Afrique, font l’objet d’une discussion permanente entre les responsables africains et la communauté internationale, en quête de solutions adaptées, transfrontalières et transversales. Cette responsabilité sociétale de premier plan voit aussi les gouvernements africains s’emparer de la question, pour en discuter avec d’autres partenaires du secteur privé et de la société civile à l’intérieur de leurs frontières. 

Priorité de l’Union africaine pour 2019, les réfugiés et les personnes déplacées ont été au coeur des African Dialogue Series (ADS) 2019, du 21 au 23 mai à New York, organisés par le Bureau du conseiller spécial sur l’Afrique (OSAA), en collaboration avec la Commission de l’UA (CUA) et en présence de nombreuses grandes agences des Nations unies.  Ce sujet est tombé à point nommé, juste avant la célébration de la Journée mondiale de l’Afrique, le 25 mai à New York, par la mission permanente de l’UA auprès des Nations unies. 

Les chiffres montrent que l’Afrique subsaharienne abrite près de la moitié des 11,8 millions de nouvelles personnes déplacées dans le monde à cause des conflits pour la seule année 2017, selon l’International Displacement Monitoring Center (IDCM). Le pays le plus touché est la République démocratique du Congo, avec 2,2 millions de nouveaux déplacements en 2017, sur un total de 4,5 millions de personnes déplacées. Viennent ensuite le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la République centrafricaine. Du bassin du Lac Tchad à la Somalie, les conflits sont le plus souvent en cause, de même que la sécheresse et les catastrophes naturelles. On oublie trop souvent que ces phénomènes naturels causent de nombreux déplacements de personnes (2,6 millions de personnes en 2017). 

Cette question complexe interpelle en premier lieu les pays signataires, en 2009, de la Convention de Kampala sur la protection des personnes déplacées. L’Afrique s’est engagée à apporter des réponses, puisque les personnes déplacées relèvent des autorités de leur pays. À New York, un diagnostic très simple a été posé, portant sur la bonne gouvernance. Celle-ci se trouve au cœur des solutions, d’abord et avant tout pour assurer la dignité des citoyens, qui doivent avoir la maîtrise de leur propre destinée. Les bonnes pratiques ont par ailleurs été évoquées, avec l’exemple du Niger, premier pays africain à adopter en 2018 une loi nationale sur la protection et l’assistance des personnes déplacées.

C’est une bonne chose que la célébration de la Journée mondiale de l’Afrique nous permette de réfléchir à la meilleure façon pour le continent et ses partenaires d’assumer leurs responsabilités. C’est pourquoi, en tant qu’Agence de développement de l’Union africaine – NEPAD, nous voudrions transmettre nos meilleurs vœux à tous les Africains partout sur Terre. Ensemble, nous gagnerons ce combat et réaliserons « l’Afrique que nous voulons ».

Statistiques, industrialisation et révolution agricole, 3 défis pour le continent : une lecture de l’Afrique en transformation de Carlos Lopes

L’Afrique et le défi statistique
L’Afrique doit investir dans la production de données de meilleure qualité, car l’absence de systèmes statistiques fiables et indépendants peut compromettre aussi bien le diagnostic que la prévision. Nombre d’analyses sont faussées par l’absence de statistiques fiables. Ainsi, dans de nombreux pays, le Produit intérieur brut serait sous-estimé, avance Carlos Lopes. Mais si l’on mesure mal la richesse, comment mettre en place les politiques fiscales appropriées ? La capacité contributive de l’Afrique est sans doute minorée. Un effort d’imposition de 1% supplémentaire, qui peut sembler marginal, rapporterait pourtant davantage que la totalité de l’aide au développement des pays industrialisés ! Nous le répétons volontiers, mais ce point est essentiel : le renforcement des capacités statistiques de l’Afrique doit être une priorité, tant pour les pays pris séparément que pour l’Union Africaine et les organes qui y sont rattachés. Ce fut un des points clés de la stratégie de Carlos Lopes quand il était à la tête de la CEA.

L’Afrique et le défi de l’industrialisation
Le livre de Carlos Lopes alimentera la réflexion sur le modèle de développement que doit emprunter l’Afrique pour créer les conditions d’une transformation structurelle de son économie. Car, en dépit d’une résilience remarquable observée depuis la crise financière de 2008, en dépit de taux croissance moyens parmi les plus élevés de la planète ces dix dernières années, le Continent n’a pas réussi à créer suffisamment d’emplois ni même à endiguer l’extrême pauvreté. Le dynamisme de ses marchés intérieurs, la bonne tenue de ses exportations et l’augmentation significative des flux d’investissements ne compensent pas l’absence de véritables politiques industrielles.
Les exemples du Brésil de la période 1950-1980, de la Chine qui, après sa révolution agricole, s’est transformée en usine du monde, et, plus récemment, de la Malaisie ou des Émirats Arabes Unis montrent que l’émergence est inséparable du processus d’industrialisation. Le constat que dresse Carlos Lopes est préoccupant : la part de l’Afrique dans la production industrielle mondiale a régressé d’un quart entre 1980 et 2010, passant de 1,9% à 1,5%. L’auteur plaide pour un protectionnisme intelligent, inspiré des politiques mises en place dans les pays devenus émergents, et pour une approche volontariste des pouvoirs publics à ce sujet. L’échec des tentatives d’industrialisation menées dans les années 1960 et 1970 ne doivent plus servir d’excuse à l’inertie car les contextes et les objectifs ont radicalement muté.

L’Afrique et le défi de la productivité agricole
Il est urgent de changer notre regard sur l’agriculture et de reconnaître que « l’agriculteur est un entrepreneur comme un autre », pour reprendre la formule que j’employais dans mon livre L’Afrique à l’heure des choix (Armand Colin, 2017). C’est aussi l’idée martelée avec force par Carlos Lopes qui souligne que les défis de l’industrialisation et de la modernisation du secteur agricole sont intimement liés. Certes, la plupart des pays du continent ont doublé leur taux moyen de transformation après le lancement du PDDAA, en 2003, et l’augmentation de la productivité agricole a atteint 67% en moyenne, mais ce taux masque d’énormes disparités. Les progrès restent insuffisants, même si l’Égypte, la Côte d’Ivoire, le Nigeria ou le Ghana ont accompli des performances remarquables. Le rendement moyen des cultures céréalières en Afrique ne représente que 40% du rendement mondial moyen. L’agriculture de subsistance sur de petites parcelles, caractérisée par une très faible productivité, reste le mode de production dominant (80%). Il ne permet pas de dégager des surplus. Marginalisés, les exploitants ont peu accès aux financements et ne parviennent pas à s’intégrer dans la chaîne de valeur.
Un changement de paradigme est pourtant indispensable. L’agriculture africaine va devoir accompagner la croissance démographique exponentielle et l’urbanisation rapide du continent : dès 2020, 50% des Africains vivront en ville. La révolution de l’agro-business ne saurait être différée plus longtemps et les leaders de cette révolution doivent être ceux qui sont appelés les « petits producteurs ».

La liberté de la presse, pierre angulaire de la démocratie

À l’occasion de la 26e journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée à Addis Abeba les 2-3 mai et organisée conjointement par le gouvernement éthiopien, l’Union africaine et l’Unesco, il est essentiel de rappeler que cette journée a trouvé son origine sur le continent africain. En effet, c’est la Déclaration de Windhoek de 1991 portant sur le combat en faveur du pluralisme et de la liberté des médias qui a poussé, deux ans plus tard, les Nations unies à proclamer le 3 mai comme étant la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Plus que jamais, l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme trouve une résonance particulière en Afrique : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Les médias africains ont en effet connu un essor sans précédent dans les années 1990, à la faveur de la fin de la Guerre froide et de la démocratisation. Ce progrès spectaculaire s’explique par la montée d’un mouvement significatif qui a profondément conduit à des réformes institutionnelles de grande importance comme la création de différentes instances régulatrices et observatoires médiatiques africains. Les mouvements contestataires et le multipartisme, ont d’ailleurs entraîné des modifications politiques, socioéconomiques et institutionnelles mais surtout la reconsidération du rôle et de la place des médias dans le processus du développement des pays.

Cette explosion a également pris une ampleur nouvelle à l’ère digitale. Des sites d’information ont essaimé partout, du Sénégal à la République démocratique du Congo (RDC), contribuant à renforcer le “quatrième pouvoir”. Un contre-pouvoir déterminant, dans la construction d’une opinion publique qui compte, comme on peut l’observer de l’Egypte à l’Afrique du Sud, où les dirigeants doivent rendre des comptes sur leur gestion du pays.

Outre la place désormais faite aux lanceurs d’alerte, qui ont été au Kenya avec le logiciel opensource Uhashidi en avance sur le reste du monde, c’est un autre narratif sur lui-même que le continent s’est approprié. Signe des temps : la même dynamique a saisi les capitales du Nord, où des sites et des chaînes de télévision dédiées à l’Afrique se sont aussi multipliées, choisissant une approche à la fois critique et constructive.

La journée mondiale de la liberté de la presse est célébrée cette année dans une capitale devenue hautement symbolique. L’Ethiopie a en effet accompli un bond spectaculaire en 2018 en termes de liberté d’expression. Le pays a gagné 40 places au classement mondial 2019 de la liberté de la presse publié par l’ONG française Reporters sans frontières (RSF). Journalistes et blogueurs peuvent relayer des critiques adressées aux autorités, sans être inquiétés.

Le millier de participants qui ont afflué à Addis Abeba pour discuter du thème choisi cette année, “Les médias pour la démocratie : journaliste et élections en temps de désinformation”, ont traité sans complaisance du rôle des réseaux sociaux et des “fake news” dans l’information – une tendance globale. Il a été question des entraves qui persistent à la liberté d’informer, avec notamment les coupures des services Internet dans certains pays en période électorale comme ce fut le cas récemment au Bénin durant les élections législatives et en RDC en décembre dernier.

De ce fait, l’environnement médiatique reste encore aujourd’hui cristallisé par de nombreux défis qui ne permettent pas toujours aux journalistes d’exercer leur métier d’une manière professionnelle, libre et indépendante.

Il est donc urgent, dans ce contexte, que nos citoyens se mobilisent. Ils ne doivent pas céder à l’isolement et à la censure. Protéger l’accès à une information indépendante, libre et pluraliste est une condition indispensable pour que les Africains et les citoyens du monde entier se forgent librement une opinion et participent valablement au processus démocratique et à la définition de leur destin.

Le combat à mener pour les Africains est donc d’empêcher la banalisation de pratiques qui constituent une entrave aux libertés car toute forme de développement à long terme est liée à la liberté d’expression.

Quelques conseils aux boursiers Tutu…

Le 29 avril, je me suis rendu à Stellenbosch, dans la province du Cap-Occidental, en Afrique du Sud, pour échanger avec les boursiers Desmond Tutu 2019. Mon ouvrage, l’Afrique à l’heure des choix, a suscité une discussion passionnante et j’ai encouragé les boursiers à essayer, avec diligence, d’allier les solutions techniques aux solutions politiques dans tout ce qu’ils entreprennent. J’ai mis en avant les exemples suivants pour illustrer ce point : si les boursiers, travaillent dans l’agriculture, leur objectif pourrait renforcer une association d’agriculteurs, ou s’ils travaillent dans le domaine de la santé, cela pourrait aider une communauté en matière nutrition.

J’ai également exhorté les boursiers à se créer des réseaux au-delà de leurs domaines actuels, car cela leur permettra de créer des synergies et d’avoir un plus grand impact dans la société. J’ai également encouragé les jeunes dirigeants en affirmant que les changements progressifs apportés à court et à moyen terme contribueront à la réalisation des objectifs à long terme et susciteront ainsi une transformation.

J’ai conclu en disant que la valeur de toute démocratie réside dans ses valeurs inhérentes de dignité, de liberté et d’égalité, qui sont essentielles pour un système démocratique afin d’éviter le développement de conflits.

Education is the only weapon to prepare Africa for the challenge of youth employment

After the successive launches of the Skills Initiative for Africa (SIFA) project in Lomé, Accra and Johannesburg in recent weeks, it seemed important to me to comment on the topic of policies to develop youth employment. Indeed, the SIFA project aims to finance skills development projects in several African countries. 

Because while demographic dynamism represents a great opportunity, it is also a huge challenge, as 440 million young Africans will come to working age in the next fifteen years. High unemployment rates and skills shortages are among the most pressing challenges facing Africa. There is therefore an urgent need to promote industries and economic activities that contribute to new job creations. 

To achieve this, I believe it is crucial to implement new education and training programmes to equip young – and even older – people with the skills they need to live and work in the current context of transition to the digital economy. This transition will affect all sectors, including agriculture. Indeed, more and more farmers will be connected, and access to information will be essential for their success. Similarly, climate-smart agriculture will be based on an increasingly intensive use of new technologies. Let us not forget that the agricultural sector in Africa still employs 60 to 70% of the working population. 

It is also essential to adapt the education system to economic realities: for example, in 2013, 75% of baccalaureate graduates specialized in literature, compared to 25% in science, when we know that the human sciences have little relevance to the economic sectors that hire in Africa. National education plans must therefore be properly adapted to national development priorities. 

We must also disseminate the culture of e-learning in all our technical and vocational education and training (TVET) institutions and promote these institutions as true learning paths. We also need to train teachers so that they can teach the digital skills of the 21st century before they are overtaken by the upheavals associated with the advent of the 4th Industrial Revolution. 

To achieve these objectives, our states will need to invest more in education, by partnering with the private sector, development partners and universities, in order to strengthen curriculum standardization in our learning centres at the higher education level and in technical and vocational education and training. 

It is very important to define clear training strategies adapted to the continent’s development needs, also at the regional level. The continental approach we propose provides a platform to facilitate the implementation of African-wide frameworks and to enable this sharing of experience. Education is our only weapon to prepare for the challenge of youth employment.

L’éducation, seule arme pour préparer l’Afrique au défi de l’emploi des jeunes

Après les lancements successifs du projet Skills Initiative for Africa (SIFA) à Lomé, Accra et Johannesburg ces dernières semaines, il me semblait important de prendre la parole sur le sujet des politiques de développement de l’emploi chez les jeunes. En effet, le projet SIFA a pour objectif de financer des projets de développement des compétences dans plusieurs pays africains. 

Car si le dynamisme démographique représente une grande opportunité, il est aussi un immense défi au moment où 440 millions de jeunes Africains seront en âge de travailler dans les quinze prochaines années. Les taux élevés de chômage et le déficit de compétences font partie des défis les plus pressants auxquels l’Afrique est confrontée. Il est donc urgent de promouvoir les industries et les activités économiques qui contribuent à créer de nouveaux emplois. 

Pour y parvenir, il me paraît essentiel de mettre en œuvre de nouveaux programmes d’éducation et de formation afin de doter les jeunes – et même les moins jeunes – des compétences nécessaires pour vivre et travailler dans le contexte actuel de transition vers l’économie numérique. Cette transition vers le numérique va concerner tous les secteurs, y compris l’agriculture. En effet, de plus en plus nombreux seront les agriculteurs connectés, pour qui l’accès à l’information sera essentiel. De même, l’agriculture intelligente face au climat va reposer sur un usage de plus en plus intensif des nouvelles technologies. N’oublions pas que le secteur agricole emploie en Afrique 60 à 70% de la population active. 

Il est également crucial d’adapter le système éducatif aux réalités économiques : par exemple, en 2013, 75% des bacheliers se sont spécialisés en littérature, contre 25% en science, quand on sait que les sciences humaines correspondent peu aux secteurs économiques qui embauchent en Afrique. Il convient donc de bien adapter les plans nationaux d’éducation en fonction des priorités nationales de développement. 

Nous devons en outre diffuser la culture de l’apprentissage en ligne dans tous nos établissements d’enseignement et de formation techniques et professionnels (EFTP) et promouvoir ces établissements en tant que véritables filières d’apprentissage. Nous devons aussi former les enseignants afin qu’ils puissent enseigner les compétences numériques du XXIe siècle avant d’être dépassés par les bouleversements liés à l’avènement de la 4e Révolution industrielle. 

Pour atteindre ces objectifs, nos États devront investir davantage dans l’éducation, en partenariat avec le secteur privé, les partenaires au développement et les universités afin de renforcer la standardisation des programmes dans nos centres d’apprentissage au niveau de l’enseignement supérieur et dans l’enseignement technique et professionnel. 

Il importe de définir des stratégies de formation claires et adaptées aux besoins de développement du continent, au niveau régional également. L’approche continentale que nous proposons fournit une plate-forme pour faciliter la mise en œuvre de cadres à l’échelle de l’Afrique et pour permettre ce partage d’expérience. In fine, l’éducation est notre seule arme pour nous préparer au défi de l’emploi des jeunes. 

Cette expertise africaine qui fait toute la différence

Les investisseurs internationaux n’ont jamais autant misé sur les jeunes pousses africaines. Selon le rapport annuel du fonds de capital-risque Partech Africa paru fin mars, les investissements étrangers dans les startup africaines ont doublé en 2018 (+102% par rapport à 2017) pour dépasser la barrière symbolique du milliard de dollars pour la première fois. C’est dans cette dynamique que nous avons récompensé des jeunes champions africains pour leur contribution à la réalisation des objectifs de l’Agenda 2063, à l’occasion d’une rencontre organisée par l’AUDA-NEPAD les 9 et 10 avril à Johannesburg.

Par exemple, il y avait parmi ces talentueux entrepreneurs, Silas Adekunle, jeune Nigérian de 27 ans, fondateur de Reach Robotics, qui incarne cette nouvelle génération d’entrepreneurs. Il a mis au point le premier robot intelligent qui permet de combiner les mondes réel et virtuel à partir d’une application pour smartphone. Cette invention trouve de multiples applications, non seulement sur le plan ludique, une industrie en plein essor, ou pour apprendre à coder et acquérir des compétences informatiques. Il a noué des partenariats avec des entreprises aussi prestigieuses qu’Apple et Amazon. Son exemple témoigne que l’Afrique regorge d’un impressionnant vivier de créateurs. Pour qu’ils puissent se développer encore davantage, nous devons fondamentalement encourager ces solutions africaines.

Plus largement, plusieurs initiatives viennent rompre avec les idées reçues sur l’Afrique. À titre d’exemple, nous pouvons citer : M-Pesa, le système de transfert d’argent par téléphone mobile et véritable pilier de l’économie kényane ou encore le logiciel Ushahidi, créé en 2007 au Kenya afin de cartographier les violences politiques, et utilisé aujourd’hui dans le reste du monde pour identifier les victimes de catastrophes naturelles.

L’essor, depuis les années 2000, de formations d’excellence sur le continent s’avère non moins central. Nelson Mandela en a été l’un des pionniers, en parrainant en 2002 une initiative du Rhodes Trust. Ce fonds a alors donné 10 millions de livres sterling à la Fondation Mandela Rhodes, qui sélectionne chaque année depuis 2005 une vingtaine d’étudiants entièrement pris en charge pour suivre un programme d’exception d’une année, axé sur le leadership, l’entrepreneuriat, la réconciliation et l’éducation.

Cette expertise africaine se trouve également au sein des think tanks africains. En effet, comme chaque année, le Tana Forum, organisé par l’Institute for Peace and Security Studies (IPSS) de l’Université d’Addis-Abeba, aborde sans complaisance les questions de sécurité. Citons aussi l’exemple du Nigerian Economic Summit Group, un groupe de réflexion qui investit essentiellement dans la recherche de solutions efficaces, y compris en aidant l’Assemblée nationale à élaborer les lois du pays.

De son côté, l’African Leadership University (ALU), lancée en 2004 par quatre professionnels renommés, dont le consultant ghanéen Fred Swaniker, qui dispense des cours de « pensée critique », « d’auto-leadership » ou de « données numériques et décisions ». Cette université vise à créer un réseau de 25 campus à travers le continent, et s’est déjà implantée à Maurice et au Rwanda. Emblématique d’une Afrique proactive, l’ALU veut devenir « la » référence africaine, à l’instar d’Harvard ou Oxford pour l’Amérique ou l’Europe. L’ALU a pour ambition de devenir « la » référence africaine, à l’instar des universités prestigieuses de l’Amérique ou de l’Europe.

En tant qu’Agence de développement de l’Union africaine, notre devoir est de soutenir ces projets de plus en plus ambitieux et innovants. Ce sont eux qui vont permettre d’offrir de meilleures conditions de vie aux jeunes diplômés Africains qui arrivent sur le marché du travail à un rythme jamais égalé dans notre histoire.

Mon message lors du SOAS African Development Forum 2019

Bonjour à tous,

Merci de cette invitation qui m’honore. C’est toujours un grand plaisir pour moi de revenir à l’université, lieu où j’ai passé de nombreuses années, parmi les meilleures, à apprendre ou à rendre ce qu’on m’avait appris.

Aujourd’hui, c’est en tant que praticien du développement que je viens vous voir.

Je souhaite plus particulièrement intervenir sur les défis posés au développement de notre continent, plus particulièrement du point de vue de « l’in.sécurité », le thème du Forum cette année, qu’il faut comprendre de façon élargie.

Je voudrais évoquer les événements extraordinaires qui ont marqué la politique africaine cette semaine. Je pense tout particulièrement à la situation algérienne. La décision prise par le président Bouteflika est remarquable à de nombreux égards.

Il convient de la saluer en souhaitant la meilleure issue possible au peuple algérien qui a démontré durant ces manifestations toute sa maturité politique. On sait le rôle crucial que les étudiants ont joué dans la mobilisation.

Depuis deux ou trois ans, je dis que 90% des chefs d’État que nous connaissons actuellement ne seront plus là dans dix ans. Ma prévision se réalise un peu plus à chaque élection, ou à chaque renouvellement de l’offre politique. Et ils ont été nombreux en Afrique ces dernières années.

De plus en plus, la démocratie va progresser au rythme de la jeunesse. Par définition, les transitions à venir portent en elles le renouveau, mais elles peuvent aussi être sources d’instabilité, d’insécurité…

Ces changements interviennent alors que l’Afrique est en train de vivre une période charnière de sa mondialisation. Le monde s’éveille à l’importance de l’Afrique, qui abritera un terrien sur quatre en 2050, dans à peine une trentaine d’années. Les théories du Africa rising ont laissé place à la formule non moins bien marquetée du « New scramble for Africa ».

Cette nouvelle appellation me semble plus juste que la précédente. En tout cas, elle permet de mieux refléter le chemin original que peut prendre une Afrique souveraine, libre de ses choix et courtisée par des puissances étrangères et des entreprises venues du monde entier.

Permettez-moi d’insister sur cinq principes généraux qui mêlent économie et politique et qui me semblent quelques clés pour que ce formidable basculement auquel l’Afrique fait face se déroule bien.

Pour être acceptées par les peuples, c’est ma conviction intime que les réformes « technocratiques » que nous devons entreprendre doivent refléter une vision politique partagée par le plus grand nombre, en l’occurrence la jeunesse de nos pays.

C’est un constat particulier au défi démographique africain et aux centaines de millions de jeunes Africains qui vont arriver en âge de travailler dans les 15 prochaines années.

Premièrement, je voudrais aborder la question de la co-production des politiques publiques comme fondement de toutes les grandes décisions qui vont impacter les populations. Tous les événements récents démontrent à quel point la question n’est pas tant de savoir quelle solution technique élégante choisir que celle qui suscitera l’adhésion chez les populations.

Les systèmes institutionnels et législatifs en Afrique souffrent d’une faiblesse majeure et peu étudiée : le manque de consultation de la population. Les citoyens sont appelés à voter tous les cinq ans, sur des slogans plutôt que des programmes dont les détails leur sont, de toute façon, rarement dévoilés.

Il ne s’agit pas d’établir une hypothétique « démocratie directe », mais d’accroître les formes et les canaux de participation des citoyens dans la vie publique en Afrique. Ce serait une sorte de « syncrétisme institutionnel », en ce qui concerne la définition et la mise en œuvre des politiques publiques.

Il nous faut pour cela puiser dans notre tradition et retourner aux sources de l’arbre à palabres ou de l’indaba. L’Afrique du Sud a inventé les commissions vérité et réconciliation, le Rwanda les tribunaux « gacaca »… Nous sommes capables d’augmenter la participation aux grandes décisions qui nous concernent.

Il s’agit de créer des espaces au sein desquelles les populations sont informées, consultées et impliquées dans la sélection et la réalisation des principaux chantiers censés – c’est le but, après tout, de la démocratie – assurer et promouvoir leur bien-être.

Il nous faut formuler notre diagnostic dans nos propres termes. C’est l’absence de diagnostic propre qui a trop souvent été la cause essentielle de l’échec des politiques de développement tentées un peu partout en Afrique, et le manque d’appropriation qui en découle.

Comment voudrions-nous prononcer un diagnostic pertinent si nous ne sommes pas en mesure d’écouter nos populations ?

Deuxième point, il nous faut reconnaître que les réponses optimales à nos grands défis se trouvent aux niveaux régional et national, suivant une approche intégrée. Les États d’Afrique doivent apprendre à fonctionner ensemble au sein des grandes régions, qui en retour devraient être en mesure de les intégrer.

Je constate avec optimisme que la visite du Premier ministre éthiopien au Kenya a permis de relancer l’idée du LAPSSET, un projet de corridor régional de première ampleur qui devrait permettre de désenclaver une immense région et démultiplier le commerce entre ces deux grandes nations d’Afrique de l’Est.

La coopération régionale n’est pas basée sur une vision romanesque du continent ou une ignorance des réalités économiques. Au contraire, c’est précisément en raison de ces réalités économiques que nous devons défendre les vertus de la concertation.

Au-delà des bénéfices évidents de la mutualisation des infrastructures, la coopération régionale est indispensable pour combattre ou renforcer d’autres aspects du développement africain.

Ainsi en est-il de la négociation des accords commerciaux extérieurs, de la mise en place de bourses régionales (l’Afrique orientale montre le chemin avec le segment agricole de la Bourse de Kigali), des règles communes pour différentes professions, de l’homologation des diplômes, de l’harmonisation des qualifications, etc.

Outre les bienfaits liés aux économies d’échelle induits par la mutualisation des efforts de formation, la reconnaissance réciproque, à l’échelle régionale, des diplômes obtenus dans les pays africains a l’avantage de mieux ancrer les populations, d’encourager la mobilité géographique, donc la concurrence, et, partant, les niveaux de rémunération.

Ce ne sont que quelques exemples.

Troisièmement, comment les intérêts privés peuvent participer de façon rentable aux nouveaux défis. Je pense notamment à la manière dont les entreprises agro-alimentaires, avec les moyens qui sont les leurs, peuvent réellement participer à la professionnalisation et à l’émergence d’une classe d’agro-entrepreneurs.

L’Afrique, avec encore près de 60% de sa population toujours rurale, offre l’opportunité d’expérimenter des nouvelles méthodes. Cela reste un défi et une gageure diront certainement beaucoup d’entre vous, mais je crois que certains acteurs internationaux dans le domaine de l’agro-alimentaire prennent conscience de la nécessité de changer de modèle productif et voient l’Afrique comme l’occasion de développer des modèles originaux en accord avec les populations.

Le développement d’une industrie agro-alimentaire de qualité aura des effets bénéfiques d’entraînement sur des secteurs-clés de l’économie. En effet, au-delà de la production, ce sont les filières, les industries de transformation, et plus généralement tout le secteur des sous-traitants, des récoltants aux producteurs et aux distributeurs, qui se verrait dynamisé par une meilleure organisation du secteur alimentaire.

Quatrième point, le recours plus large aux nouvelles technologies pour recenser nos citoyens et d’apporter une identité politique au plus grand nombre, non seulement pour une meilleure gestion statistique, représentativité démographique, mais aussi accès aux services sociaux (versements d’aide de la part de l’État) via un compte associé.

Cette identité financière dont le développement va s’accélérer avec un taux d’équipement en smartphones en constante progression va avoir des effets inimaginables sur le secteur informel.

Rappelons que le secteur informel est une composante essentielle de la plupart des économies subsahariennes, où sa contribution au PIB s’échelonne entre 25% et 65% et où il représente entre 30% et 90% de l’emploi non agricole.

Si le secteur informel était organisé de façon plus efficiente, il pourrait grandement améliorer le sort de centaines de millions de nos concitoyens. Pour l’instant, le secteur informel n’a pas diminué avec la croissance économique. Au contraire, il a eu tendance à croître plus rapidement que le reste de l’économie.

Les nouvelles technologies nous offrent une opportunité de créer le lien entre deux mondes économiques presque parallèles, le formel et l’informel. La conjugaison des forces vives de l’informel avec la capacité presque organique des nouvelles technologies à connecter et à organiser une nouvelle interaction économique peut déclencher le décollage économique de notre continent.

Et pour finir permettez moi quelques mots sur la question plus générale de l’aide. L’aide est par définition transitoire, pour aider à surmonter une période difficile. Quand elle démontre au capital privé que l’investissement est rentable, elle a fini de jouer son rôle. Elle est par nature transitoire, ou bien alors c’est que l’on pense que notre continent est condamné à demeurer sous perfusion.

Je pense que l’aide publique qui vient des pays développés vers les pays du Sud n’existera plus dans dix ans. Cette aide publique est aujourd’hui destinée de moins en moins aux questions de santé, d’éducation… et de plus en plus aux questions de sécurité et de migration. Ce n’est déjà plus l’aide classique à laquelle on pense.

Autre signe de ce « New scramble for Africa », toutes les récentes rencontres du G7 et du G20 mettent en avant le rôle du secteur privé, européen, américain, japonais, dans les projets de développement et sous la forme de partenariats public-privé. Il faut que l’Afrique se rende compte que l’aide, c’est terminé. Les donateurs, qui étaient au centre des politiques de développement il y a vingt ans, n’y sont plus.

Réalisons que cette aide est bien inférieure, deux fois au moins, à ce que le continent reçoit en versements de la diaspora. Si on compare les flux de l’aide, 25 milliards de dollars, aux flux financiers illicites, plus de 50 milliards selon la CEA, on se rend compte que, si on faisait notre travail à travers de meilleurs systèmes de gestion des taxes, des impôts, des systèmes douaniers, on n’aurait pas besoin de cette aide. De même si nous réussissons à être sérieux sur nos mécanismes de mobilisation des ressources internes…

C’est dans cet esprit là que les pères fondateurs du NEPAD, et plus largement de toute l’architecture institutionnelle panafricaine, une génération qui, avec la décision de M. Bouteflika, a d’ailleurs désormais fini de laisser la place à la suivante, c’est pour que l’Afrique parle d’une seule voix à tous ses partenaires, pour qu’elle pèse plus lourd dans les débats.

Avec l’importance que nous acquérons dans le concert des nations, je suis en effet plutôt optimiste quant à la suite de notre trajectoire.

Merci encore de m’avoir donné l’occasion de partager avec vous ces quelques réflexions. J’espère qu’elles vous seront utiles dans la suite de vos choix professionnels et personnels.