Un « leapfrog » alimentaire est possible en Afrique

D’ici à 2050, la planète devra nourrir 10 milliards de personnes en tenant compte de l’impact de la production alimentaire sur le climat. Autrement dit, il s’agira de produire assez pour tous sans épuiser l’eau, la terre et la forêt. Une gageure ? Pas forcément…

C’est ce qu’indiquent 37 experts de 16 pays, qui se sont penchés sur cette question très concrète : quels régimes nutritifs sains peuvent-ils être tirés d’une exploitation agricole durable ? Leurs réponses, assorties de cibles chiffrées à travers le monde, représentent une première. Elles se trouvent dans le rapport sur l’alimentation, la planète et la santé de la commission formée par l’ONG EAT Forum et la revue médicale britannique The Lancet.

Un régime sain pour l’homme et durable pour la planète, selon le rapport, porte pour moitié sur des fruits et légumes, puis des céréales et légumes secs (lentilles, fèves, noix, pistaches, etc) et entre 0 et 186 grammes de viande par jour. Le document est déjà sorti en Australie, aux États-Unis et en Indonésie, où il a fait déjà fait couler de l’encre. Il fait aujourd’hui l’objet d’un lancement africain, en marge du 32esommet de l’Union africaine, en partenariat avec le Nepad.

Les défis restent colossaux, en fonction du contexte de chaque région du monde. En Afrique, le tableau s’avère contrasté. Pas moins de 59 millions d’enfants souffrent de malnutrition chronique, tandis que 9 millions se trouvent au contraire en surpoids. Le Sahel, les Grands lacs et Madagascar restent les régions les plus exposés à l’insécurité alimentaire. En même temps, des maladies de pays riches se répandent à la faveur de l’urbanisation, de l’essor des classes moyennes et du changement des habitudes alimentaires. Obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires et cancer sont en progression.

Bonne nouvelle cependant : l’Afrique est l’une des rares région du monde, souligne le rapport EAT Lancet, où la consommation de légumes s’avère plus importante que le niveau recommandé, et celle de protéines animales inférieure au maximum souhaitable. De l’Égypte à l’Afrique du Sud en passant par le Rwanda, céréales et protéines végétales tirées des fèves, pois, haricots et autres légumes secs entrent déjà dans la composition des plats quotidiens.

Personne n’en a encore pleinement conscience, mais sur le plan alimentaire, un « leapfrog » est possible sur le continent. Ce « saut de grenouille » est déjà bien connu des observateurs du secteur des télécommunications. L’essor de la téléphonie mobile s’est opéré sans passer par l’étape de la généralisation des lignes fixes, comme dans les pays industrialisés. En adaptant dès à présent sa consommation et son agriculture au climat, le continent pourrait sauter une autre étape importante : celle de l’agro-alimentaire industriel des pays du Nord, avec ses effets néfastes pour la santé et l’environnement.

Il sera possible, conclut le rapport EAT Lancet, de nourrir la planète sans dommages sur le climat, à plusieurs conditions. La consommation de protéines végétales doit augmenter partout, pour voir baisser la part des protéines animales. Il faudra aussi réduire de moitié les volumes de nourriture jetée chaque jour dans le monde, ainsi que les récoltes perdues – un problème crucial en Afrique. La recette, désormais, se trouve entre nos mains. À chacun d’entre nous de donner l’exemple.

La présidence de la Banque mondiale doit être confiée à un Africain

Tribune. Si l’annonce de la démission de l’Américain Jim Yong Kim de la présidence de la Banque mondiale, lundi 7 janvier, a pris tout le monde de court, le débat qui en a découlé est resté sans surprise. Très vite, des rumeurs ont commencé à circuler sur son potentiel successeur, avec son lot d’hypothèses, parfois sérieuses, souvent extravagantes. Ces hypothèses avaient néanmoins toutes un point commun : la nationalité américaine des candidats. En effet, une règle non écrite bien connue veut que le président de la Banque mondiale soit un Américain. Une tradition qui reflétait bien le monde du XXe siècle mais qui est un miroir déformant des réalités du XXIe siècle.

Lorsque la Banque mondiale a été fondée, en 1944, l’Occident dominait la mondialisation économique, avec les Etats-Unis en architectes du nouvel ordre mondial. En 1991, la chute de l’URSS semblait confirmer la victoire sans appel du libéralisme politique et économique, consacrant l’hyperpuissance américaine. A l’aube du XXIe siècle, les bailleurs de fonds occidentaux et les institutions de Bretton Woods dictaient encore la voie à suivre pour le développement des pays d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie. Certains observateurs sont allés jusqu’à parler de « fin de l’histoire »…

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Donnons la parole aux jeunes pour réaliser l’Afrique que nous voulons

L’Afrique de demain sera faite des rêves des enfants d’aujourd’hui. À quoi aspirent-ils ? Quelles sources d’inspiration les politiques publiques pourraient-elles tirer de cette force de proposition ? Le concours d’écriture sur « L’Afrique que nous voulons », lancé cette année par le Nepad, vise précisément à puiser dans ce gisement d’énergie créatrice. Les jeunes Africains ont jusqu’au 28 février pour écrire leurs idées et formuler leurs propositions, lesquelles doivent permettre d’impacter positivement les sociétés, dans le droit fil de l’impératif de transformation que s’est fixé l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Les lauréats seront annoncés lors d’une cérémonie qui se tiendra en avril à Johannesburg, en Afrique du Sud.

L’essor de la jeunesse africaine, on le sait, fournit des motifs d’inquiétude au Nord comme au Sud. Le nombre de 15-24 ans passera de 327 à 531 millions entre 2010 et 2065, selon les projections des Nations unies. À lui seul, ce chiffre représente à la fois une promesse de croissance, mais aussi de défis. L’Europe redoute d’importantes vagues migratoires en provenance du continent. De leur côté, les responsables africains savent bien que les jeunes, dans leur immense majorité, rêvent tout simplement d’une vie décente chez eux. Aussi leur arrivée massive sur le marché du travail rend-elle le développement et l’accès à l’emploi plus urgents que jamais. Si l’Afrique veut tirer parti de son dividende démographique, consulter sa jeunesse représente une première étape indispensable.

D’ores et déjà, les 15-25 ans se font de plus en plus entendre, et pas seulement dans les mouvements citoyens que l’on voit essaimer de manière transversale. Quelques exemples, choisis parmi des milliers d’autres, en attestent et ce dans tous les domaines. Chris Chukwu, activiste, se bat ainsi contre la corruption au Nigeria dans le cadre du réseau Young African Leaders Initiative (Yali). Aminata Namasia Bazego, à 25 ans, vient d’entrer au Parlement de la République démocratique du Congo (RDC), où elle est la plus jeune députée. Arthur Zang, ingénieur camerounais, a inventé le Cardiopad en 2014, à 24 ans. Cette tablette tactile à usage médical a fait parler d’elle à travers le monde. Elle permet aux cardiologues, trop rares au Cameroun, de suivre leurs patients à distance.

Ancillar Mangena, une journaliste zimbabwéenne, s’est déjà vue décerner de nombreux prix alors qu’elle n’est pas trentenaire. Elle a repéré pour le magazine Forbes Africa les Africains de moins de 30 ans les plus dynamiques dans les milieux des affaires, de la technologie et des arts. Le résultat de son enquête porte sur une liste de 90 « role models », des exemples de réussite que la journaliste décrit comme les « milliardaires de demain ». C’est pour enclencher et soutenir de tels cycles vertueux qu’il faut dès maintenant transformer les mentalités au sujet de nos « cadets sociaux ». Car les jeunes sont encore trop souvent considérés comme des « petits » n’ayant pas voix au chapitre. Le temps est venu de les écouter. Car les mutations en cours, rapides, dépendent déjà de leur génération.

Perspectives de croissance en Afrique : la qualité importe plus que la quantité

La Banque africaine de développement vient de publier ses Perspectives économiques en Afrique. L’institution panafricaine basée à Abidjan prévoit que le PIB de l’Afrique devrait augmenter de 4 % cette année, contre 3,5 % en 2018. Ce taux devrait s’accélérer pour atteindre 4,1 % en 2020. Si les perspectives macroéconomiques de l’Afrique s’améliorent indubitablement après plusieurs années de vents contraires, je voudrais alerter sur la nécessité de rester prudent.

D’abord parce que les chiffres sont encore bien en deçà de la moyenne de plus de 5 % que le continent a connue au cours de la décennie précédant la crise des matières premières de 2015, et sont insuffisants pour faire reculer la pauvreté et créer des emplois, comme le souligne très justement le rapport. Malheureusement, depuis des années, la croissance du PIB sur le continent ne se traduit pas en développement économique, en raison d’un manque de réformes structurelles. On ne peut éluder le fait que l’Afrique abrite toujours près de 400 millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté. Et que sa part dans le PIB mondial ne dépasse pas les 3%.

En outre, selon l’Indice Ibrahim 2018 de la gouvernance africaine, les opportunités économiques pour les citoyens africains ne se sont améliorées que de 0,2% depuis 2008, malgré une croissance de 40% du PIB du continent. La création d’emplois a augmenté de 1,8% par an entre 2000 et 2014 selon les perspectives de la BAD, soit une croissance inférieure à celle de la population active, estimée à 3% par an. Dans un contexte démographique où 440 millions de jeunes Africains arriveront à l’âge de chercher un emploi dans les quinze prochaines années, il est plus qu’urgent d’agir.

Or il est inquiétant de constater que l’Afrique compte encore trop peu d’exemples de décideurs politiques déterminés sur la voie de la réforme structurelle. La nécessité de réformer s’intensifie dans un contexte de risques croissants liés aux tensions commerciales et à la vulnérabilité de la dette, sujets que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder sur ce blog. Je m’inquiète même que les chiffres de croissance économique favorables présentés par la Banque africaine de développement ne rendent complaisants certains décideurs politiques qui peuvent faire valoir ces bonnes performances pour justifier l’inaction.

Comme le dit l’adage en Afrique : la croissance ne se mange pas. Pourtant, ce n’est pas une fatalité : nombreux sont les pays où la croissance « se mange ». De fait, l’Afrique a besoin d’une meilleure croissance, pas seulement d’une croissance plus forte. Pour l’obtenir, les solutions sont bien connues : réformes structurelles, intégration régionale, investissements dans l’éducation et les infrastructures, pour l’instant largement insuffisants si nous voulons former et donner toutes ses chances à la prochaine génération. C’est une responsabilité collective qu’il nous faut assumer ici.

Enfin, c’est aussi la responsabilité des élites politiques de créer la richesse économique qui nous permettra de nous émanciper de l’aide au développement dont nous sommes encore dépendants. Trop nombreux sont ceux qui l’ignorent, mais 80% de nos États pourraient aujourd’hui s’en passer. Je n’entends pas me placer « contre » cette aide, mais j’aimerais rappeler qu’elle est par définition transitoire. Or la nature de la croissance que nous créons en Afrique risque de nous maintenir dans cet état de dépendance. Il y a aujourd’hui véritablement urgence à réfléchir ensemble à créer les conditions d’une « croissance qui se mange » !

« Avec un « Erasmus » africain, nous pourrions unir la jeunesse autour d’un même projet »

Tribune. Nelson Mandela disait que « l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde ». Cette citation s’applique sans nul doute en premier lieu à l’Afrique. Au-delà des constats habituels sur l’absolue nécessité d’éduquer la jeunesse africaine, domaine dans lequel il nous reste d’immenses progrès à accomplir, je voudrais proposer ici une idée qui permettrait d’enraciner encore plus durablement le projet panafricain, tout en renforçant les opportunités d’emploi pour notre jeunesse : la création d’un programme d’échange étudiant au niveau du continent. Je crois que les effets positifs d’une telle initiative seraient innombrables.

Erasmus, le programme dont l’Afrique pourrait s’inspirer, a été mis en œuvre en Europe il y a un peu plus de trente ans. Le dispositif a permis à plus de 5 millions d’étudiants européens d’étudier durant six mois ou un an dans un autre pays de l’Union européenne (UE). Nommé ainsi en hommage à Erasme, l’une des plus grandes figures intellectuelles européennes, le programme est passé de 11 à 33 pays et s’adresse désormais aussi aux élèves du primaire et du secondaire, aux lycées professionnels et même aux demandeurs d’emplois. L’UE a même déjà commencé à orienter ce programme vers l’Afrique avec l’aide de la France. Le projet vise avant tout à favoriser la mobilité étudiante entre la France et l’Afrique, mais comporte un premier volet d’aide à la coopération régionale intra-Afrique. Il me semble que ce type d’initiative devrait aussi, et même avant tout, émaner de notre continent.

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Favoriser le régionalisme africain à travers le développement des transports

Chaque année, l’Afrique progresse, lentement mais surement, vers une meilleure intégration politique et économique. De nombreux chantiers sont en cours, à l’image de la mise en place de la zone de libre-échange continentale (ZLEC) ou encore du Single African Air Transport Market. Il faut dire qu’aujourd’hui, le potentiel du commerce intra-africain reste encore sous-exploité, représentant seulement 12% du commerce total de l’Afrique. Et l’une des premières causes de la faiblesse de ses échanges commerciaux intracontinentaux reste des coûts de transport plus élevés que dans d’autres régions.

Dans une récente note de recherche, intitulée « Régionalisme en Afrique : Coûts de transport soft and hard », l’Agence française de développement (AFD) illustre justement l’existence d’un lien de causalité entre le niveau des coûts de transports et les faiblesses du régionalisme en Afrique. Sur le plan tarifaire, les chercheurs estiment que si les pays africains ont effectivement baissé les tarifs sur les produits de leurs partenaires commerciaux, leur niveau moyen reste plus élevé en Afrique que dans le reste du monde. Mais de nombreux autres obstacles participent à ces coûts du commerce comme des régulations excessives ainsi que des délais d’attente aux frontières et dans les ports préjudiciables pour les entreprises.

Cette note se focalise principalement sur l’analyse des mesures de facilitation du commerce (soft) et les indices de la performance logistique (hard), deux dimensions distinctes des coûts de transport. Dans le rapport Doing Business de la Banque mondiale, le point de vue des entreprises est présenté à travers leur perception de la régulation et des capacités institutionnelles par exemple, constituant des indices soft. À l’inverse, le Logistic Performance Index (LPI) se base sur six aspects beaucoup plus quantitatifs et concrets (hard) comme la capacité à suivre les transports ou la fréquence à laquelle les envois arrivent en temps et en heure à bonne destination. Mêlant ces différentes données issues de la Banque mondiale, la conclusion est la même sur les deux aspects : l’Afrique est en queue de peloton, même par rapport à d’autres régions émergentes.

Il y a donc urgence à agir pour désenclaver les pays africains entre eux à travers un grand nombre de mesures. Notre continent a tout à gagner à ce que les marchandises « circulent mieux dans un espace plus intégré » et que « des chaînes de valeur » puissent « se mettre en place au niveau africain avant de rejoindre les circuits internationaux ». L’importance à accorder au secteur des transports et à la performance logistique est donc décisive pour permettre à l’Afrique d’augmenter la taille de ses marchés et de réaliser des économies d’échelles.

En parallèle, l’intégration régionale doit prendre corps au niveau institutionnel et réglementaire, pour décongestionner nos frontières et nos ports par l’harmonisation de nos politiques douanières. S’il parvient à combler ce retard, notre continent sera en capacité de générer un surplus d’intégration et donc de croissance économique, dont les gains profiteront à nos populations et à l’amélioration de leurs conditions de vie. Il ne nous reste plus qu’à prendre ensemble, nous pays africains, la route de l’intégration régionale en brisant les barrières qui entravent nos relations commerciales.

Infrastructures, agriculture, tuberculose : une semaine à New York sous le signe de l’action

Je voudrais partager avec vous quelques impressions de New York, où je me suis rendu pour représenter l’Agence du NEPAD à la 73èmesession de l’Assemblée générale des Nations unies. Cette semaine fut riche en événements et en échanges. Ma rencontre avec Rodger Voorhies, le directeur exécutif de la Fondation Bill et Melinda Gates, a permis d’évoquer le programme d’accélération de la croissance agricole en Afrique, porté par l’Agence du NEPAD, et de réfléchir aux opportunités de partenariat autour du projet AATS (Africa Agriculture Transformation Scorecard– les « fiches d’évaluation de la transformation agricole en Afrique). La rencontre avec le Dr Andrew Steer, président du World Resource Institute, qui collabore avec l’Agence du NEPAD sur le programme AFR100 pour restaurer 111 millions d’hectares de terres arables en Afrique à l’horizon 2030, a été l’occasion de faire le point sur l’avancement de ce partenariat stratégique. Enfin, l’approfondissement du dialogue entre l’Agence du NEPAD et le bureau régional du PNUD en Afrique a été au cœur de mes chaleureux échanges avec la nouvelle directrice générale de cette institution, Ahunna Eziakonwa.

Notre continent, l’Afrique, a reçu un hommage particulier à New York. Cette 73èmesession de l’Assemblée générale était en effet dédiée à la mémoire du plus inspirant de nos leaders, Nelson Mandela, dont nous célébrions le centenaire de la naissance. Après l’Union africaine, qui avait honoré « Madiba » lors du sommet de Nouakchott des 1eret 2 juillet dernier, c’était donc au tour de l’ONU d’invoquer l’héritage du père de la Nation sud-africaine : l’Assemblée générale a proclamé la décennie 2019-2028 « Décennie Nelson Mandela pour la paix ». Mandela est devenu un symbole universel, qui transcende les frontières, les continents et les époques. C’est évidemment une fierté pour tous les Africains.

Nous pouvons et devons donner l’exemple : à rebours d’un discours misérabiliste tendant à présenter notre continent comme celui des crises, comment ne pas souligner qu’une des meilleures nouvelles récentes pour la paix est venue d’Afrique : la réconciliation entre l’Ethiopie et l’Erythrée, qui ont décidé de surmonter leur contentieux territorial pour mettre un terme à un conflit vieux de 20 ans. Cette nouvelle ouvre des perspectives pour la relance de l’intégration régionale, qui a connu un coup d’accélérateur avec la création de la ZLEC, la Zone de libre échange continentale. La ZLEC sera un processus long, mais elle apparaît déjà comme une concrétisation tangible de l’idéal panafricain. Le président du Rwanda et président en exercice de l’Union africaine, Paul Kagamé, l’a justement rappelé lors de son discours à la tribune de l’ONU…

Mais l’intégration africaine passera par les infrastructures et, à ce sujet, une rencontre cruciale sur leur financement a été organisée à l’initiative du Nepad, le 25 septembre, au Nasdaq de New York. Notre agence coordonne la participation du secteur privé aux grands projets structurants du PIDA (Program for Infrastructure Development in Africa). Cette réunion a permis de sensibiliser et de mobiliser les secteurs financiers africain et international. Nous encourageons les fonds de pension africains à consacrer au moins 5% de leur portefeuille d’investissements (qui s’élève à 1,1 trillion de $) aux infrastructures, notamment à travers les PPP. Nous devons être exemplaires si nous souhaitons être accompagnés par nos partenaires internationaux !

L’Agence du NEPAD est aussi pleinement engagé dans la lutte contre la tuberculose, qui a tué 2,6 millions d’Africains en 2016. La rencontre de haut niveau « Unis pour mettre un terme à la tuberculose : une réponse continentale », que nous avons organisé le 25 septembre, a permis aux gouvernements africains, à leurs partenaires et aux grands donateurs de renouveler leur engagement à combattre ce fléau à travers la coopération multilatérale. Nous sommes convaincus que seule une réponse continentale et multidimensionnelle, associant étroitement tous les acteurs, publics et privés et les populations, est pertinente pour trouver une solution à ce drame.

Mais il faut également pouvoir réagir face aux urgences et aux crises sanitaires qui se jouent des frontières. C’était l’objet du second dialogue humanitaire organisé sous l’égide de l’Agence du NEPAD, le 28 septembre à New York, dans le cadre de son initiative Move Africa, qui vise à mettre en place des corridors permettant d’accélérer et de faciliter le travail des organisations humanitaires ».

Toutes ces initiatives témoignent de la volonté de l’Union africaine et de l’Agence du NEPAD : agir le plus concrètement possible pour créer les fondations d’un futur meilleur pour notre Continent. Nous y reviendrons.

Que faire pour lutter contre la mortalité infantile en Afrique ?

Alors que la mortalité infantile est en recul dans le monde, il reste encore de nombreux progrès à accomplir dans ce domaine, en particulier en Afrique. Selon le dernier rapport conjoint de l’UNICEF, de l’Organisation mondiale de la Santé, de la Division de la population des Nations Unies et de la Banque mondiale, ce sont encore 6,3 millions d’enfants qui sont morts l’an dernier dans le monde, dont près de la moitié en Afrique subsaharienne. Bien sûr, ce chiffre est à rapporter aux 14,3 millions de décès d’enfants enregistrés dans le monde en 1990, mais il souligne également le fait que l’Afrique, elle, n’a pas beaucoup progressé. Il témoigne des insuffisances existant encore en termes d’accès aux soins d’urgence, de prise en charge des maternités, d’accès aux médicaments de base, et de respect de règles d’hygiène élémentaires.

Il convient de noter qu’au cours de la même période, le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (en dollars constants de 2011) est passé de 47 199 milliards de dollars à 112 261 milliards de dollars, soit 2,37 fois la richesse mondiale en 28 ans. La corrélation entre l’amélioration du niveau de vie et la baisse de la mortalité infantile est à double sens. La baisse de la mortalité infantile se traduit par une augmentation de la population active et de la production nationale. Ce résultat dénote également une constance dans l’application de mesures destinées à améliorer le confort de vie des populations, et s’explique notamment par une transition démographique bien gérée.

 En effet, le taux de mortalité infantile est empiriquement plus élevé dans les sociétés où il y a plus d’enfants, entre lesquels se répartissent des ressources financières et médicales limitées, ce qui entraîne une diminution des ressources disponibles pour chaque enfant. Pour un même revenu, la concentration des ressources sur un plus petit nombre d’enfants permet une prise en charge plus efficace et de meilleures chances pour chaque enfant d’atteindre l’âge adulte dans de bonnes conditions. Mais le facteur clé de la transition démographique a toujours été l’augmentation du niveau de vie et non une baisse contrôlée du taux de natalité, même en Chine.

 En Afrique subsaharienne, où une vaste majorité de la population reste dépendante des travaux des champs non mécanisés (jusqu’à 70%), le nombre d’enfants est étroitement lié à la productivité de l’unité familiale. C’est pourquoi la transition démographique et ses bénéfices en termes de santé infantile tardent à se faire sentir. Cela explique pourquoi l’Afrique subsaharienne porte encore une part disproportionnée des décès d’enfants dans le monde. Alors que le PIB mondial augmentait, le PIB de l’Afrique subsaharienne augmentait plus lentement, passant d’une parité de pouvoir d’achat constante de 1 300 milliard de dollars en 1990 à 3 574 milliards en 2017. Dans les pays à revenu élevé, un enfant sur 185 est mort avant son cinquième anniversaire. Le chiffre est de un enfant sur treize en Afrique subsaharienne.

 Ceci est d’autant plus inacceptable que les solutions à ce fléau sont bien connues et « faciles » à mettre en œuvre. La plupart de ces décès pourraient être évités grâce à la vaccination, l’assainissement et un meilleur accès aux médicaments de base. Il est donc nécessaire de repenser l’ensemble du système sanitaire et hospitalier : l’éducation, l’hygiène, la formation de médecins spécialistes et généralistes compétents. Il faut également compléter la pyramide sanitaire par un maillage plus efficace des territoires en centres de soins, cliniques, hôpitaux régionaux et nationaux.

 L’expérience des pays africains qui ont essayé avec succès telle ou telle solution devrait être reproduite. Apprenons de nos propres expériences ! Par exemple, la propagation des antibiotiques au Niger a permis de réduire de façon significative le taux de mortalité infantile, peut-être jusqu’à 25 %. Au-delà des solutions techniques, ce sont parfois les mentalités qui doivent encore changer, comme l’illustre la crise d’Ebola en Guinée, en Sierra Leone et au Libéria en 2015, où de simples changements dans les rites funéraires ont joué un rôle essentiel dans l’éradication de l’épidémie.

Afrique, Chine et dette : ne nous trompons pas de débat

L’été 2018 du président XI Jinping aura décidément été marqué par l’Afrique. En juillet, le président chinois a choisi l’Afrique comme première destination internationale depuis sa réélection à un nouveau mandat de cinq ans, avec différentes étapes au Sénégal, au Rwanda, en Afrique du Sud – à l’occasion du sommet des BRICS – et à Maurice. Et ce lundi s’ouvre la 7e édition du Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) à Pékin où nombre de chefs d’États africains seront présents.

Certains n’hésitent pas à parler du sommet de la « ChinAfrique » avec tout ce que ce terme comporte de péjoratif. Depuis plusieurs années maintenant, les relations entre la Chine et l’Afrique font l’objet d’une dense littérature, présentant la Chine comme un ogre économique ayant besoin des matières premières africaines pour nourrir sa croissance économique. Depuis près de 10 ans maintenant, la Chine a surpassé les États-Unis comme premier partenaire commercial du continent africain, avec en 2017 près de 170 milliards de dollars d’échanges commerciaux dans les deux sens (soit le quadruple du volume des échanges avec les États-Unis). Souvent accusée de néocolonialisme, la Chine fait désormais face aux critiques longtemps réservées aux puissances occidentales…

Aujourd’hui, c’est la dette contractée par les États africains auprès de la Chine qui fait l’objet de toutes les attentions. D’après le China Africa Research Institute, au moins 132 milliards de dollars ont été empruntés par les États africains depuis 2000. Un chiffre à relativiser à l’échelle d’un continent, mais à scruter de près d’un pays à l’autre, surtout lorsque la Chine représente une part importante de la dette bilatérale. Ainsi, quelques chiffres sont éloquents sur la part de la Chine dans la dette de certains pays : 70% au Cameroun, 72% au Kenya et plus de 80% à Djibouti. Le parallèle avec la situation de certains pays asiatiques qui se sont trop endettés auprès de Pékin comme le Sri Lanka soulèvent des inquiétudes dans certaines capitales africaines quant au risque de perte de souveraineté.

Croire néanmoins que les dirigeants africains ne sont pas conscients des problèmes que peut soulever une trop grande dépendance financière l’égard de Pékin serait naïf. Il faut en outre savoir que même si nombre d’investisseurs se pressent à la porte de l’Afrique, les États africains conservent parfois certaines difficultés à emprunter et les conditions de financements de la Chine restent souvent très attractives. Or tous les pays du continent ont besoin de massivement investir pour se développer. Chaque État doit donc trouver un juste équilibre parmi ses bailleurs, pour ne pas se retrouver en trop grande situation de dépendance avec tel pays ou telle institution internationale.

Prenons l’exemple du Ghana. En ce moment, le président Akufo-Addo négocie une ligne de crédit de deux milliards de dollars auprès de la Chine pour financer les infrastructures du pays, notamment le réseau routier. En parallèle, le Ghana cherche des mécanismes de financement innovants, en choisissant de procéder à un contrat avec China’s Sinohydro Corp mettant une enveloppe de deux milliards de dollars à disposition de l’État ghanéen en échange de produits raffinés de bauxite. Alors que l’opposition dénonce cet accord, elle a choisi de s’appuyer sur l’expertise du FMI en demandant son avis à l’institution de Washington sur l’impact de ce deal sur la dette ghanéenne. Même l’État ghanéen, dont le programme de sauvetage se termine en avril prochain, a choisi de continuer à collaborer avec le FMI pour bénéficier de sa supervision. Diversifier les bailleurs de fonds et recourir au maximum de conseils extérieurs pour continuer à consolider les finances publiques est une voie équilibrée permettant aux États africains de disposer de maximum de cartes en main.

Le vrai sujet n’est donc pas tant la dette chinoise que la gestion de la dette par les pays africains eux-même, sur la base de décisions d’investissement qui répondent à des priorités de développement. Car depuis quelques années, la dette publique africaine s’est emballée, notamment avec la crise des matières premières. Fin 2017, la dette publique moyenne en Afrique subsaharienne atteignait 57% du PIB, l’équivalent d’un quasi-doublement depuis 2012. Certains s’abritent encore derrière le fait que les pays africains ont un niveau de dette bien moins élevé que les pays occidentaux, mais c’est faire fi des différences fondamentales entre leurs économies et les nôtres qui sont souvent caractérisées par une faible capacité de mobilisation des recettes fiscales et des taux d’emprunt plus élevés. Nous sommes responsables vis à vis des générations futures pour bâtir le développement de nos pays sur le long terme en faisant appel à un large éventail d’outils de financement. Cela passe, non seulement  par une gestion budgétaire rigoureuse, mais aussi par un consensus politique minimal sur les choix de sociétés que nous voulons construire. Notre dette vis à vis de la Chine doit rester dans le périmètre de notre souveraineté.

À l’heure où les BRICS affirment leur proximité, le commerce intra-africain doit être notre priorité

Alors que les chefs d’État des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont réunis en Afrique du Sud pour leur dixième sommet, il me semble essentiel de rappeler pourquoi la question du commerce intra-africain est cruciale si nous voulons nous affirmer en tant que continent à jeu égal avec les autres grands émergents du Sud. Il est encourageant de constater que nous avons pour la première fois de notre histoire panafricaine réalisé une avancée politique majeure sur ce sujet. En mars, 44 pays africains ont signé l’accord de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un pas de géant pour notre continent dont l’intégration économique et politique reste encore bien trop faible.

Dans son dernier rapport sur l’état du commerce africain[1], Afreximbank souligne que si le commerce intra-africain pèse 128,25 milliards de dollars, en hausse de 5,6% entre 2016 et 2017, sa part dans le volume total des échanges commerciaux du continent reste faible. En 2017, cette part est d’ailleurs retombée en dessous de la barre des 15% de l’ensemble des échanges commerciaux du continent, s’élevant à 907,63 milliards de dollars.

Or, avec la mise en place de la ZLEC, les experts estiment que l’on peut s’attendre à une croissance de plus de 50% du commerce intra-africain d’ici à 2022. Cette part du commerce des pays africains est d’autant plus importante à développer qu’elle est souvent mieux équilibrée que nos échanges vers l’extérieur du continent. En effet, entre 2012 et 2016, le commerce intra-africain était composé à 43% de biens manufacturés contre seulement 20% vers le reste du monde.

Néanmoins, la mise en place concrète et effective de la zone de libre-échange du continent africain ne sera pas une mince affaire. Tout d’abord une signature n’est pas synonyme de ratification, et l’accord va donc devoir passer par ce stade de la ratification dans un grand nombre de pays. De plus, les immenses disparités entre les pays ne vont pas manquer de causer des difficultés d’harmonisation.

Mais surtout, il manque encore des signataires ! Des pays comme le Nigeria, la Namibie, le Burundi ou encore le Bénin n’ont pas encore adhéré à l’accord. Chacun de ces États exprime des réticences causées par des pressions de certains secteurs économiques, craignant une soudaine concurrence exacerbée avec l’adhésion à la ZLEC. Mais nous devons convaincre les différents gouvernements de l’importance de rejoindre ce projet avec des gains sur le long terme pour tous. Sans compter que des mesures d’accompagnement sont prévues sur le court terme pour préparer les secteurs économiques qui seront fragilisés par l’accord.

La route vers l’intégration du continent est donc encore longue car, malgré les avancées douanières et réglementaires que va permettre la ZLEC, les obstacles restent nombreux. Comment imaginer en effet faire de l’Afrique une zone de libre-échange avec des flux pouvant circuler facilement si le continent pêche toujours par son déficit d’infrastructures ? Nous investissons 45 milliards de dollars par an dans les infrastructures[2], mais c’est le double qui serait nécessaire. Il serait en effet temps que la Banque créée par les BRICS s’intéresse de plus prêts aux projets d’infrastructures régionaux du continent. De plus, pour faire du commerce et exporter, les entreprises ont besoin de financements. Or seulement un tiers du commerce africain est soutenu par les institutions bancaires, et on estime à 90 milliards de dollars les demandes de financements non-satisfaites par les entreprises africaines. Enfin, ce projet d’une Afrique plus intégrée nécessite l’adhésion des Africains eux-mêmes. Nous avons besoin de toutes les forces vives de nos nations, ainsi que de nos diasporas, pour mener à bien ce projet qui peut changer la dimension de notre continent dans les affaires économiques et politiques mondiales.

En nous unissant comme ont su le faire les Européens, malgré les difficultés qu’ils traversent aujourd’hui, nous pouvons radicalement modifier le poids de l’Afrique dans les institutions internationales comme l’OMC. Si le continent africain parlait d’une seule voix, notre influence serait beaucoup plus forte que 55 voix tentant se faire entendre chacune de son côté. C’est seulement en faisant bloc que nous pourrons changer le cours des événements et peser dans les affaires du monde, notamment dans les nouvelles enceintes qui donnent la part belle aux voix du Sud.

[1] African Trade Report 2018, “Boosting Intra-African Trade: Implications of the African Continental Free Trade Area Agreement”, Afreximbank

[2] Moody’s, Sovereigns – Africa, Intra-regional trade can promote growth, but infrastructure and non-tariff barriers limit upside »