Il faut une discrimination positive en faveur des grands groupes africains

Jeune Afrique : Que va changer concrètement la transformation du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique en agence de développement  de l’UA (AUDA) ?

Ibrahim Assane Mayaki : Désormais, l’agence a une autonomie d’exécution et une liberté de mobilisation de ressources, par exemple avec des services de conseil aux États et aux organisations régionales. Ainsi, la Commission de l’Union africaine est délestée de certaines tâches d’exécution de politique de développement et pourra se concentrer sur l’orientation politique, la gouvernance, la paix, la sécurité…

 

Lire la suite de l’interview sur le site de Jeune Afrique.

La nouvelle ère industrielle ne passe plus par les manufactures

L’industrialisation que l’Afrique appelle si ardemment de ses vœux tarde-t-elle vraiment à se produire ? Le continent est-il aujourd’hui susceptible d’entrer dans une nouvelle ère industrielle, sans essor préalable des manufactures ? Ces questions méritent d’être posées. À force de se concentrer sur un modèle qui remonte à l’essor des manufactures en Europe avec l’électricité, à la fin du XIXe siècle, on en oublierait presque de relever ce qui se passe sous nos yeux. L’Afrique, passée directement au téléphone mobile sans développement du réseau de lignes fixes, a fait un bond technologique unique au monde. Son invention du porte-monnaie électronique a changé le quotidien de millions d’utilisateurs de téléphones portables qui ne sont pas forcément bancarisés. 

La « quatrième révolution industrielle », telle que la définit Klaus Shwab, économiste allemand et fondateur du Forum économique mondial (WEF), est tirée par l’intelligence artificielle, l’impression 3D, la réalité virtuelle, la blockchain et la « cobotique », soit l’interaction entre un homme et un système robotique. Elle succède aux trois révolutions précédentes, induites par l’avènement de la machine à vapeur en 1760, puis l’électricité et la production de masse au début du XXe siècle, avant l’informatique dans les années 1960.

On ne compte plus aujourd’hui les remarquables inventions africaines comme celle de Askwar Hilonga, ce tanzanien qui a résolu le problème d’accès à l’eau potable en mettant sur pied le NanoFilter, un filtre à eau bon marché basé sur des nanotechnologies ou encore le service Zimbabwéen qui « ubérise » la collecte d’ordures ménagères. Autrement dit, une plateforme de camions se déplace dans 32 villes du pays, à la demande des usagers qui veulent se débarrasser de leurs déchets, contre une somme modique. De Dakar à Djibouti, des hubs logistiques se développent sur l’ensemble du continent.

Des experts comme Carlos Lopes estiment vain de se lamenter sur l’absence d’usines en Afrique. Car l’industrialisation porte aussi sur les services, le secteur qui domine la plupart des économies en forte croissance sur le continent. Ce n’est pas une mauvaise nouvelle en soi : le tourisme, par exemple, relève de l’industrie, tout comme les industries créatives, non moins créatrices d’emplois. La preuve ? Nollywood, cette immense fabrique du cinéma nigérian, s’impose avec 1 million de personnes au rand de second employeur du pays après l’agriculture. 

« L’industrialisation ne se limite donc pas à la manufacture ou à l’usine. Elle désigne tout un écosystème de transactions modernes, capables de servir des tissus économiques élaborés, ainsi que des chaînes de valeur. »

Les manufactures ne fournissent plus d’emplois en Europe, pas plus qu’en Afrique, à mesure que se développe la robotique. Il faut donc s’interroger sur ce secteur secondaire que l’on considère souvent comme un « passage obligé », une condition sine qua non de développement. Savons-nous quel impact aura demain l’intelligence artificielle, ainsi que des nouvelles technologies qui dépassent encore aujourd’hui notre imagination ? le « leapfrog » qui s’est produit dans les télécommunications pourrait être répliqué dans bien des domaines, y compris ceux sur lesquels les retards actuels jouent comme des entraves – comme l’accès à l’électricité et à la réfrigération. 

L’industrialisation ne se limite donc pas à la manufacture ou à l’usine. Elle désigne tout un écosystème de transactions modernes, capables de servir des tissus économiques élaborés, ainsi que des chaînes de valeur. De ce point de vue, plusieurs pays sont déjà industrialisés en Afrique, en dehors des locomotives que sont l’Égypte et de l’Afrique du Sud. Côte d’Ivoire, Ethiopie, Ghana, Maroc, Maurice, Rwanda et Togo… Voilà autant de pays entrés dans la transformation structurelle de leur économie, avec des investissements massifs dans un tissu productif plus moderne et en partie industrialisé. Quant aux pays à forte population rurale, et qui le resteront encore dans les 30 prochaines années, toute industrialisation devra nécessairement prendre en compte la diversification de l’économie rurale.

Agriculture : réconcilier les mondes pour préserver nos terres

Le changement climatique touche toutes les régions du monde mais l’Afrique est le continent le plus confronté aux impacts négatifs de ce changement climatique à l’image de la hausse des températures, les sécheresses et les inondations.

De ce constat  alarmant, l’urgence de relever les défis posés par ce changement climatique impose plus que jamais une double approche : atténuer les causes et s’adapter aux conséquences.

C’est dans la perspective du Forum international de l’agriculture Planet A, qui se tiendra à  les 27 et 28 juin 2019 à Chalons-en-Champagne (France) que nous avons co-signé une tribune avec M. Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation français et M. Jean-Pierre Rennaud, président du Conseil scientifique de Planet A, afin de rappeler les grands enjeux climatiques et environnementaux de la planète.

Retrouvez l’intégralité de la tribune sur le site de l’Opinion

Hausse des IDE en Afrique : la prime à l’intégration régionale

Le dernier rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) sur les investissements dans le monde confirme l’attractivité retrouvée de l’Afrique en 2018. Alors que les investissements directs à l’étranger (IDE) ont chuté de 13% à l’échelle mondiale l’année dernière, ceux à destination du continent africain ont bondi de 11%. Dans un contexte économique mondial morose, troublé par la menace d’une escalade de la guerre commerciale États-Unis/Chine, l’Afrique échappe à la tempête protectionniste en continuant à capter une part croissante des investissements.

Il est tentant de se concentrer sur l’arbre qui cache la forêt, en se réjouissant de ce chiffre en hausse. Il faut pourtant rappeler que l’Afrique continue de capter une part infime des IDE dans le monde, seulement 3,5%, soit 45,9 milliards de dollars. À titre de comparaison, l’Inde seule a reçu en 2018 près de 42,3 milliards de dollars d’IDE. En 2018, les IDE en Afrique sont restés toujours inférieurs au niveau des années 2014-2015, suite à la chute des cours des matières premières. Les ressources naturelles restent par ailleurs le principal vecteur d’investissement sur notre continent – permettant par exemple à la République du Congo de se hisser à la 3e place du classement africain grâce aux investissements dans l’exploration et la production pétrolière – avec quelques exceptions dans certaines économies plus diversifiées.

« l’Afrique renforce son intégration dans le cadre d’un projet économique et politique commun »

Plusieurs facteurs peuvent contribuer à une hausse des IDE en 2019 : l’hypothèse de la stabilité des cours des matières premières, voire une hausse de certaines d’entre elles dont l’Afrique est riche ; un investissement accru des États-Unis sur le continent africain voulant rivaliser avec la Chine, avec la création notamment de l’U.S. International Development Finance Corporation (USIDFC) qui devrait pouvoir mobiliser 60 milliards essentiellement à destination du continent africain ; la ratification de l’Accord sur la zone de libre-échange continentale africaine qui renforce l’attractivité du continent en tant que vaste espace économique en cours d’intégration.

Alors que les ensembles régionaux sont pour la plupart fragilisés par des tensions internes – même l’Union européenne ne peut plus faire guise de modèle avec le Brexit et la montée des populismes – seule l’Afrique renforce son intégration dans le cadre d’un projet économique et politique commun. Le 30 mai dernier, la ZLECAf est officiellement entrée en vigueur, posant les jalons d’un marché unique de 1,2 milliard d’habitants au PIB estimé à 2 500 milliards de dollars. En parallèle, l’environnement des affaires continue de s’améliorer sur le continent, facilitant les investissements et soutenant le développement des petites et moyennes entreprises. Au classement Doing Business 2019, l’Afrique brille par le nombre de réformes menées, même dans des pays fragilisés par des conflits.

Néanmoins, s’il est vrai que les États africains doivent continuer à améliorer leur attractivité vis-à-vis des investisseurs étrangers, une des priorités doit rester la mobilisation de nos ressources domestiques. Ce ne sont pas les IDE qui amèneront une transformation structurelle de nos économies. Le ratio moyen impôts – PIB du continent africain reste faible comparé au ratio moyen des pays de l’OCDE et des autres régions du monde. Cette perte de revenue est plus que dommageable pour les politiques de développement alors que la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique estime que notre continent pourrait gagner 99 milliards de dollars par an en adoptant de meilleures politiques fiscales.

Notre défi n’est pas sans difficultés pour émerger dans la mondialisation : notre continent mène de front un éventail de réformes sans commune mesure, mais c’est seulement en combinant intégration régionale, amélioration du climat des affaires et diversification de nos économies que nous ferons de l’Afrique une puissance économique qui pèse au niveau mondial.

Pour consulter les articles similaires :

Industrie pharmaceutique : comment répondre aux défis liés à la santé en Afrique ?

Le marché pharmaceutique africain est l’un des marchés qui connaît la croissance la plus rapide au monde et devrait atteindre 52 à 60 milliards de dollars d’ici 2020. La production locale représente un potentiel énorme pour stimuler la croissance économique et industrielle sur le continent, tout en apportant une réponse locale, sûre et durable aux besoins sanitaires de l’Afrique.

La croissance de l’industrie pharmaceutique en Afrique était au cœur de la Conférence Africa Pharma, organisée les 4 et 5 juin à Johannesburg par l’AUDA-NEPAD. Cette rencontre a souligné l’énorme potentiel du marché, avec les avantages qui en découlent pour le développement économique et la sécurité pharmaceutique du continent. A cet égard, la conférence a formulé une série de recommandations claires à l’intention des dirigeants du continent qui sont nécessaires pour que l’industrie locale exploite pleinement son énorme potentiel. Les marchés africains ne sont pas destinés à rester la proie des trafiquants de médicaments périmés ou un terrain concurrentiel pour les entreprises étrangères. La baisse des dons internationaux et des récents chocs d’offre montrent pourquoi il est temps que l’Afrique prenne son destin en main.

Une forte volonté politique a déjà permis à l’Afrique du Nord de montrer l’exemple. Le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte couvrent 60% de leurs besoins en médicaments essentiels et exportent désormais les médicaments qu’ils produisent, y compris vers les marchés hautement réglementés de l’Ouest. L’Afrique du Sud a également ouvert la voie en développant sa production locale de médicaments génériques bon marché en créant à Aspen, l’un des dix premiers fabricants mondiaux de génériques.

Le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Nigeria, la Tanzanie… Tous ces pays développent des capacités de production locale, le Nigeria par exemple a plus de cent cinquante fabricants locaux. Sur 55 pays, l’Afrique compte 37 pays dotés d’industries pharmaceutiques nationales. Il convient également de noter les efforts déployés par les États pour mettre en place des systèmes d’assurance maladie. Du Bénin à la Tunisie, en passant par Djibouti, la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie ou encore le Rwanda sont en train d’améliorer l’accès aux médicaments.

Bien que l’Afrique ne représente que 16 % de la population mondiale, il reste cependant beaucoup à faire sur le continent qui supporte 25 % du fardeau mondial des maladies. Le paludisme représente à lui seul un énorme défi de santé publique. C’est la maladie la plus mortelle en Afrique, devant la tuberculose et le VIH/SIDA. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Afrique subsaharienne représente 90% des 212 millions de cas de paludisme enregistrés en 2015 et 92% des décès causés par cette pandémie à la même année.

« l’Afrique de demain ne dépendra pas des donateurs pour ses besoins en médicaments, mais de ses propres ressources internes »

Comme le dit Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD) : « Le paludisme coûte à l’Afrique 12 milliards de dollars par an, soit 5 ou 6 % du PIB ». Entre 70% et 80% des médicaments consommés en Afrique sont importés, notamment d’Inde et de Chine. D’où la nécessité d’investir dans les industries locales pour approvisionner un marché en pleine croissance, sous l’impulsion du boom démographique et des progrès économiques importants – l’Afrique de demain ne dépendra pas des donateurs pour ses besoins en médicaments, mais de ses propres ressources internes. Par conséquent, elle devrait également être prête à s’approvisionner auprès d’entreprises basées en Afrique pour créer un cercle vertueux de développement économique et de santé.

Les partenariats, notamment avec l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et ONUSIDA, sont essentiels. Même si le partenaire le plus important, en fin de compte, n’est autre que le citoyen africain qui n’a pas accès aux médicaments. Il est nécessaire de restaurer sa confiance dans les produits locaux, et pas seulement importés, qui ne sont pas seulement accessibles, mais dont la qualité est assurée de manière adéquate par les autorités réglementaires.

C’est pourquoi l’AUDA-NEPAD a publié une « loi type » sur la réglementation des produits médicaux pour inspirer les États qui n’ont pas ou ne souhaitent pas compléter leur législation pharmaceutique nationale. L’objectif est d’établir une autorité réglementaire nationale, qui pourra travailler en tandem avec l’Agence africaine des médicaments (AMA), qui sera bientôt créée, lancée en 2018 pour harmoniser les réglementations existantes et améliorer l’accès aux produits sûrs.

Le Plan de fabrication pharmaceutique pour l’Afrique (PMPA), mené depuis 2007 par l’Union africaine et ses partenaires dont l’ONUDI, ONUSIDA et l’OMS, vise également à harmoniser les politiques nationales. C’est ce que les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) se sont engagés en 2013 à créer un marché unique des médicaments. Une avancée concrète vers l’intégration sous-régionale, qui mérite d’être saluée. Le temps est donc venu pour l’Afrique de prendre son destin en main !

 

Pour consulter les articles similaires :

Zone de libre-échange continentale : la consécration du panafricanisme

À l’heure où les tensions commerciales augmentent à l’échelle mondiale, l’Afrique préfère opter pour l’intégration économique. Le 30 mai 2019 est désormais une date clé pour le continent. La ZLECAf est officiellement entrée en vigueur. Elle pose la première pierre d’un marché unique  de 1,2 milliard d’habitants, au PIB estimé à 2 500 milliards de dollars. Tous n’ont peut-être pas encore signé, certes, mais pas moins de 49 pays, dont l’Afrique du Sud, ont ratifié l’accord du 21 mars 2018. Les biens et services, mais aussi les personnes et les capitaux, vont théoriquement circuler librement à travers les vastes territoires africains. L’Afrique, sur les questions commerciales qui la concernent, va sur la base de cette logique devoir parler d’une seule voix. 

Il était temps ! Le commerce intra-africain, qui plafonne à 12 % de moyenne, contre 60 % pour l’Europe et 30 % en Asie du Sud-Est, regorge d’opportunités encore inexploitées. Diversifier la production, les exportations, créer des chaînes de valeur régionales… Tous ces leviers représentent les pièces de ce qui sera le moteur d’une croissance africaine inclusive. 

Nos économies, on le sait, restent extraverties. Les trois quarts des exportations portent sur des matières premières non transformées, à destination d’autres continents. S’ouvrir les portes à soi-même relève d’une question de bon sens, mais aussi de survie. Rien ne stimulera mieux les manufactures, l’agriculture, les industries agroalimentaires et donc l’emploi que l’ouverture de notre immense marché intérieur. 

Certaines règles, notamment tarifaires, doivent être précisées sur une première liste de produits lors d’une rencontre des experts de l’Union africaine avec les ministres africains du Commerce, prévue en juin à Kampala. Quant à la phase opérationnelle de la ZLECAf, elle sera lancée le 7 juillet, à l’occasion du sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UA.

Entendons-nous bien cependant : tout ne reste pas à faire, mais bien à concrétiser. Le projet repose sur un socle déjà solide, le Plan d’action pour stimuler le commerce intra-africain (Action for Boosting Intra-African Trade, BIAT), lancé en 2012 par l’UA. Il s’agit de rendre la ZLECAf opérationnelle en levant au plus vite les contraintes au commerce intra-africain, liées notamment aux règles commerciales, aux infrastructures, au financement, à l’information et l’intégration du marché. Ce plan d’action se décline à court, moyen et long terme par pays, région et à l’échelle de l’Afrique.

N’oublions pas, enfin, que l’Afrique n’est pas isolée du reste du monde. Au contraire. Depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’économie mondiale a connu deux tendances transversales : l’essor de chaînes de valeur régionales et la négociation d’importants accords commerciaux régionaux – transatlantique, transpacifique ou continentaux, comme l’accord de partenariat unique entre l’ASEAN, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Les dragons asiatiques ont émergé grâce à leur intégration régionale, entre autres. Dans le même élan, le “Made in Africa”, en ébullition, ne demande qu’à se libérer de ses carcans.

Les transferts de fonds de la diaspora, sources de financement incontournables pour l’Afrique

Les transferts de fonds de la diaspora, qu’ils soient formels ou informels, ont longtemps été sous-estimés. Pourtant, ils caractérisent une large part de la vie financière de l’Afrique. Ces flux financiers entre particuliers contribuent largement à la croissance économique des pays africains : entre 10 % et 20 % du PIB de certains pays, du Sénégal au Lesotho, grâce aux transferts d’argent qui passent par des canaux formels. Selon la Banque mondiale, les transferts d’argent vers l’Afrique subsaharienne représentent 46 milliards de dollars pour l’ensemble du continent en 2018. Cette manne est donc devenue plus importante que l’aide publique au développement.

Les bailleurs de fonds ont mis beaucoup de temps à réaliser l’importance des transferts d’argent en provenance de la diaspora africaine. Le premier rapport de référence a ainsi été publié seulement en 2010 par la Banque mondiale et la BAD. Ce dernier estimait alors que les 30 millions de ressortissants africains qui forment la diaspora, Afrique du Nord incluse, ont procédé à des transferts “formels” par des canaux bancaires classiques. (voir ci-dessous les principaux montants des transferts d’argent en Afrique)*

Autre catégorie de flux moins documentée – pourtant cruciale au quotidien -, sont les fonds qui transitent entre les pays africains, à l’image des opérateurs nigériens qui s’approvisionnent par exemple en intrants agricoles en Côte d’Ivoire, des expatriés somaliens qui subviennent aux besoins de leurs familles depuis l’Afrique du Sud, ou des constructeurs maliens qui s’approvisionnent en ciment au Sénégal. Ces échanges n’impliquent pas forcément des transferts directs. Ils reposent avant tout sur une forme d’économie « relationnelle » propre à notre continent et se fonde sur la confiance.

On constate aussi qu’une partie importante des transferts transitent par des voies informelles. En réalité, cet argent circule à travers des réseaux ingénieux, visant à contourner les réglementations sur le contrôle des changes ou les commissions prélevées sur les virements internationaux. Un simple appel téléphonique entre New York et Dakar suffit, via des banques gérées par les “Modou-Modou”, des petits commerçants appartenant à la communauté musulmane des mourides. Ces transferts dématérialisés reposent sur des réseaux de connaissances et d’intermédiaires prélevant de petites commissions : un opérateur informel au Maroc va par exemple prendre l’argent d’un sénégalais au Maroc qui souhaite le transférer chez lui, mais garder les espèces pour une transaction différente effectuée par un autre client sénégalais au Maroc.  

Les commissions sont deux fois moins élevées que les 10 % environ que facturent certains géants des transferts d’argent très actifs en Afrique et présents dans toutes les villes d’où partent les migrants, comme Louga au Sénégal ou Kayes au Mali. Le marché est immense, dès lors que 80% de la migration africaine s’effectue à l’intérieur du continent selon l’Union africaine. 

Ces agences se partagent l’essentiel d’un secteur en pleine expansion, 61 % des parts d’un marché de 4 milliards de dollars par an d’après la Banque mondiale. Un filon convoité par les banques (32 % des parts de marché), les postes (5 %), mais aussi, de plus en plus, par les opérateurs de téléphonie mobile. Certains opérateurs notamment au Kenya ont changé la donne à l’image du porte-monnaie électronique M-Pesa. La formule a fait des émules un peu partout sur le continent.

Qu’en conclure ? La balle se trouve donc dans le camp des banques et des opérateurs du secteur formel, et non celle des tontines ou des usuriers. Les banques et les opérateurs qui se sont lancés dans le mobile banking devraient être accompagnés par les États, dotés de systèmes de garantie pour les crédits aux ménages et aux PME. 

Deux pays donnent l’exemple. L’Éthiopie a lancé en 2002, un site Internet, l’Ethiopian Diaspora Directorate, qui recense pour les membres de la diaspora les opportunités d’investissement dans le pays. Très active dans leur pays d’origine, la diaspora éthiopienne a investi plus de 56 millions de dollars dans le projet de construction de l’un des plus grands barrages hydroélectriques d’Afrique, le Grand Renaissance. Le Rwanda, lui, a lancé en 2012 le fonds souverain de solidarité Agaciro, qui a rassemblé en quatre ans 51,5 millions d’euros.

De fait, les success stories financières africaines ne manquent pas. Le réseau de transfert de fonds Dahabshiil, fondé en 1970 à Dubaï par l’homme d’affaires somalien Abdirashid Duale, a pris les dimensions d’une multinationale… Il compte plus de 2 000 employés dans 144 pays, qui ont l’avantage de recevoir des salaires déclarés, avec des fiches de paie. Un bon moyen de sortir du secteur informel, tout en tirant parti de l’apport colossal des émigrés, qu’ils soient sur le continent ou ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Source : The Global Knowledge Partnership on Migration and Development, 2019

Journée mondiale de l’Afrique : vers des solutions durables aux déplacements forcés

La Journée de mondiale de l’Afrique nous permet, en tant qu’Africains, de célébrer la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) le 25 mai 1963. Une date qui marque une étape importante dans l’histoire de notre continent, une étape où les fondateurs ont signalé au monde que les Africains étaient prêts à travailler ensemble. La solidarité panafricaine est la clé de notre avenir. 

Kwame Nkrumah, l’un des leaders à l’origine de la création de l’OUA, disait : “Les forces qui nous unissent sont intrinsèques et supérieures aux influences superficielles qui nous séparent”. C’est encore le cas aujourd’hui dans le cadre de l’Union africaine où l’accent est mis non seulement sur les défis politiques, mais aussi sur les défis économiques et le développement, ainsi que sur la création d’opportunités actuelles et futures pour la jeunesse africaine. 

Les personnes déplacées, sujet majeur pour l’Afrique, font l’objet d’une discussion permanente entre les responsables africains et la communauté internationale, en quête de solutions adaptées, transfrontalières et transversales. Cette responsabilité sociétale de premier plan voit aussi les gouvernements africains s’emparer de la question, pour en discuter avec d’autres partenaires du secteur privé et de la société civile à l’intérieur de leurs frontières. 

Priorité de l’Union africaine pour 2019, les réfugiés et les personnes déplacées ont été au coeur des African Dialogue Series (ADS) 2019, du 21 au 23 mai à New York, organisés par le Bureau du conseiller spécial sur l’Afrique (OSAA), en collaboration avec la Commission de l’UA (CUA) et en présence de nombreuses grandes agences des Nations unies.  Ce sujet est tombé à point nommé, juste avant la célébration de la Journée mondiale de l’Afrique, le 25 mai à New York, par la mission permanente de l’UA auprès des Nations unies. 

Les chiffres montrent que l’Afrique subsaharienne abrite près de la moitié des 11,8 millions de nouvelles personnes déplacées dans le monde à cause des conflits pour la seule année 2017, selon l’International Displacement Monitoring Center (IDCM). Le pays le plus touché est la République démocratique du Congo, avec 2,2 millions de nouveaux déplacements en 2017, sur un total de 4,5 millions de personnes déplacées. Viennent ensuite le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la République centrafricaine. Du bassin du Lac Tchad à la Somalie, les conflits sont le plus souvent en cause, de même que la sécheresse et les catastrophes naturelles. On oublie trop souvent que ces phénomènes naturels causent de nombreux déplacements de personnes (2,6 millions de personnes en 2017). 

Cette question complexe interpelle en premier lieu les pays signataires, en 2009, de la Convention de Kampala sur la protection des personnes déplacées. L’Afrique s’est engagée à apporter des réponses, puisque les personnes déplacées relèvent des autorités de leur pays. À New York, un diagnostic très simple a été posé, portant sur la bonne gouvernance. Celle-ci se trouve au cœur des solutions, d’abord et avant tout pour assurer la dignité des citoyens, qui doivent avoir la maîtrise de leur propre destinée. Les bonnes pratiques ont par ailleurs été évoquées, avec l’exemple du Niger, premier pays africain à adopter en 2018 une loi nationale sur la protection et l’assistance des personnes déplacées.

C’est une bonne chose que la célébration de la Journée mondiale de l’Afrique nous permette de réfléchir à la meilleure façon pour le continent et ses partenaires d’assumer leurs responsabilités. C’est pourquoi, en tant qu’Agence de développement de l’Union africaine – NEPAD, nous voudrions transmettre nos meilleurs vœux à tous les Africains partout sur Terre. Ensemble, nous gagnerons ce combat et réaliserons « l’Afrique que nous voulons ».

Statistiques, industrialisation et révolution agricole, 3 défis pour le continent : une lecture de l’Afrique en transformation de Carlos Lopes

L’Afrique et le défi statistique
L’Afrique doit investir dans la production de données de meilleure qualité, car l’absence de systèmes statistiques fiables et indépendants peut compromettre aussi bien le diagnostic que la prévision. Nombre d’analyses sont faussées par l’absence de statistiques fiables. Ainsi, dans de nombreux pays, le Produit intérieur brut serait sous-estimé, avance Carlos Lopes. Mais si l’on mesure mal la richesse, comment mettre en place les politiques fiscales appropriées ? La capacité contributive de l’Afrique est sans doute minorée. Un effort d’imposition de 1% supplémentaire, qui peut sembler marginal, rapporterait pourtant davantage que la totalité de l’aide au développement des pays industrialisés ! Nous le répétons volontiers, mais ce point est essentiel : le renforcement des capacités statistiques de l’Afrique doit être une priorité, tant pour les pays pris séparément que pour l’Union Africaine et les organes qui y sont rattachés. Ce fut un des points clés de la stratégie de Carlos Lopes quand il était à la tête de la CEA.

L’Afrique et le défi de l’industrialisation
Le livre de Carlos Lopes alimentera la réflexion sur le modèle de développement que doit emprunter l’Afrique pour créer les conditions d’une transformation structurelle de son économie. Car, en dépit d’une résilience remarquable observée depuis la crise financière de 2008, en dépit de taux croissance moyens parmi les plus élevés de la planète ces dix dernières années, le Continent n’a pas réussi à créer suffisamment d’emplois ni même à endiguer l’extrême pauvreté. Le dynamisme de ses marchés intérieurs, la bonne tenue de ses exportations et l’augmentation significative des flux d’investissements ne compensent pas l’absence de véritables politiques industrielles.
Les exemples du Brésil de la période 1950-1980, de la Chine qui, après sa révolution agricole, s’est transformée en usine du monde, et, plus récemment, de la Malaisie ou des Émirats Arabes Unis montrent que l’émergence est inséparable du processus d’industrialisation. Le constat que dresse Carlos Lopes est préoccupant : la part de l’Afrique dans la production industrielle mondiale a régressé d’un quart entre 1980 et 2010, passant de 1,9% à 1,5%. L’auteur plaide pour un protectionnisme intelligent, inspiré des politiques mises en place dans les pays devenus émergents, et pour une approche volontariste des pouvoirs publics à ce sujet. L’échec des tentatives d’industrialisation menées dans les années 1960 et 1970 ne doivent plus servir d’excuse à l’inertie car les contextes et les objectifs ont radicalement muté.

L’Afrique et le défi de la productivité agricole
Il est urgent de changer notre regard sur l’agriculture et de reconnaître que « l’agriculteur est un entrepreneur comme un autre », pour reprendre la formule que j’employais dans mon livre L’Afrique à l’heure des choix (Armand Colin, 2017). C’est aussi l’idée martelée avec force par Carlos Lopes qui souligne que les défis de l’industrialisation et de la modernisation du secteur agricole sont intimement liés. Certes, la plupart des pays du continent ont doublé leur taux moyen de transformation après le lancement du PDDAA, en 2003, et l’augmentation de la productivité agricole a atteint 67% en moyenne, mais ce taux masque d’énormes disparités. Les progrès restent insuffisants, même si l’Égypte, la Côte d’Ivoire, le Nigeria ou le Ghana ont accompli des performances remarquables. Le rendement moyen des cultures céréalières en Afrique ne représente que 40% du rendement mondial moyen. L’agriculture de subsistance sur de petites parcelles, caractérisée par une très faible productivité, reste le mode de production dominant (80%). Il ne permet pas de dégager des surplus. Marginalisés, les exploitants ont peu accès aux financements et ne parviennent pas à s’intégrer dans la chaîne de valeur.
Un changement de paradigme est pourtant indispensable. L’agriculture africaine va devoir accompagner la croissance démographique exponentielle et l’urbanisation rapide du continent : dès 2020, 50% des Africains vivront en ville. La révolution de l’agro-business ne saurait être différée plus longtemps et les leaders de cette révolution doivent être ceux qui sont appelés les « petits producteurs ».

La liberté de la presse, pierre angulaire de la démocratie

À l’occasion de la 26e journée mondiale de la liberté de la presse, célébrée à Addis Abeba les 2-3 mai et organisée conjointement par le gouvernement éthiopien, l’Union africaine et l’Unesco, il est essentiel de rappeler que cette journée a trouvé son origine sur le continent africain. En effet, c’est la Déclaration de Windhoek de 1991 portant sur le combat en faveur du pluralisme et de la liberté des médias qui a poussé, deux ans plus tard, les Nations unies à proclamer le 3 mai comme étant la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Plus que jamais, l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme trouve une résonance particulière en Afrique : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Les médias africains ont en effet connu un essor sans précédent dans les années 1990, à la faveur de la fin de la Guerre froide et de la démocratisation. Ce progrès spectaculaire s’explique par la montée d’un mouvement significatif qui a profondément conduit à des réformes institutionnelles de grande importance comme la création de différentes instances régulatrices et observatoires médiatiques africains. Les mouvements contestataires et le multipartisme, ont d’ailleurs entraîné des modifications politiques, socioéconomiques et institutionnelles mais surtout la reconsidération du rôle et de la place des médias dans le processus du développement des pays.

Cette explosion a également pris une ampleur nouvelle à l’ère digitale. Des sites d’information ont essaimé partout, du Sénégal à la République démocratique du Congo (RDC), contribuant à renforcer le “quatrième pouvoir”. Un contre-pouvoir déterminant, dans la construction d’une opinion publique qui compte, comme on peut l’observer de l’Egypte à l’Afrique du Sud, où les dirigeants doivent rendre des comptes sur leur gestion du pays.

Outre la place désormais faite aux lanceurs d’alerte, qui ont été au Kenya avec le logiciel opensource Uhashidi en avance sur le reste du monde, c’est un autre narratif sur lui-même que le continent s’est approprié. Signe des temps : la même dynamique a saisi les capitales du Nord, où des sites et des chaînes de télévision dédiées à l’Afrique se sont aussi multipliées, choisissant une approche à la fois critique et constructive.

La journée mondiale de la liberté de la presse est célébrée cette année dans une capitale devenue hautement symbolique. L’Ethiopie a en effet accompli un bond spectaculaire en 2018 en termes de liberté d’expression. Le pays a gagné 40 places au classement mondial 2019 de la liberté de la presse publié par l’ONG française Reporters sans frontières (RSF). Journalistes et blogueurs peuvent relayer des critiques adressées aux autorités, sans être inquiétés.

Le millier de participants qui ont afflué à Addis Abeba pour discuter du thème choisi cette année, “Les médias pour la démocratie : journaliste et élections en temps de désinformation”, ont traité sans complaisance du rôle des réseaux sociaux et des “fake news” dans l’information – une tendance globale. Il a été question des entraves qui persistent à la liberté d’informer, avec notamment les coupures des services Internet dans certains pays en période électorale comme ce fut le cas récemment au Bénin durant les élections législatives et en RDC en décembre dernier.

De ce fait, l’environnement médiatique reste encore aujourd’hui cristallisé par de nombreux défis qui ne permettent pas toujours aux journalistes d’exercer leur métier d’une manière professionnelle, libre et indépendante.

Il est donc urgent, dans ce contexte, que nos citoyens se mobilisent. Ils ne doivent pas céder à l’isolement et à la censure. Protéger l’accès à une information indépendante, libre et pluraliste est une condition indispensable pour que les Africains et les citoyens du monde entier se forgent librement une opinion et participent valablement au processus démocratique et à la définition de leur destin.

Le combat à mener pour les Africains est donc d’empêcher la banalisation de pratiques qui constituent une entrave aux libertés car toute forme de développement à long terme est liée à la liberté d’expression.