Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

Les États africains face aux bouleversements climatiques

Si toutes les régions du monde sont concernées par le changement climatique, l’Afrique demeure le continent le plus exposé. Selon l’indice 2015 de vulnérabilité au changement climatique, sept des dix pays les plus menacés sont en Afrique.

Situation injuste et ironique, car le continent africain a joué un rôle minime dans le déclenchement de la crise climatique. Mais la réalité est là : le défi du changement climatique est beaucoup plus redoutable en Afrique qu’ailleurs, du fait de la fragilité de son système agro-alimentaire et de son modèle économique. Constat désolant, mais ce sont les populations les plus éloignées de la mondialisation, tant sur le plan de la responsabilité que de la simple géographie, qui en sont les premières victimes.

L’Afrique subit un réchauffement climatique 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale, avec des conséquences préoccupantes multiples. Son écosystème, déjà fragilisé, rend le continent africain peu résilient aux éventuels chocs climatiques, alors que la fréquence, l’intensité et la durée des phénomènes extrêmes  – sècheresse, inondations et autres – sont accentuées.

Ces bouleversements sont une menace directe pour l’agriculture et l’élevage, des secteurs clés pour l’économie et la sécurité alimentaire. A terme, des millions de personnes pourraient perdre leurs moyens de subsistance.

L’urgence de relever les défis posés par le changement climatique impose une double démarche : atténuer les causes et s’adapter aux conséquences.

Il est difficile pour les pays africains de réduire leurs émissions ; celles produites par les rares industries du continent sont négligeables par rapport à celles des grands pollueurs de la planète. Le continent africain dans son ensemble contribue pour 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, contre 24% pour la Chine et 13%  pour les États-Unis. L’adaptation est une priorité absolue, mais elle a un coût. De 7 à 15 milliards de dollars par an aujourd’hui, il s’élèvera à 35 milliards d’ici 2040. La communauté internationale est-elle prête à accroitre son appui financier pour soutenir l’Afrique ? Le risque est que le continent se retrouve à la case départ… devant affronter les effets dévastateurs, dans tous les sens du terme, du changement climatique.

Il y a eu certes de part et d’autres de la planète, quelques initiatives de philanthropes pour venir en aide au peuple africain, mais les financements consentis s’avèrent nettement insuffisants.

L’Afrique est donc livrée à elle-même, et n’a d’autre choix que de s’adapter. Ce qui pourrait, paradoxalement, s’avérer une opportunité. Les pays africains doivent se regrouper et s’enrichir mutuellement de leurs expériences afin d’adopter de nouvelles approches et développer de nouvelles stratégies, plus efficaces.

Le continent est appelé à revoir son modèle de développement. Il doit planifier et mettre en application des mesures concrètes d’adaptation, renforcer sa résilience,  revoir son système alimentaire, adopter des économies vertes résistantes au changement du climat,  améliorer la veille climatologique et météorologique… C’est aussi une opportunité pour les acteurs politiques et économiques africains de s’unir et d’adopter une position commune dans les négociations internationales en vue d’obtenir un soutien technique et financier adéquat.

L’avenir de l’investissement en Afrique

La Conférence annuelle de l’AVCA, tenue du 3 au 7 avril à Abidjan, a fourni au secteur du capital privé et du capital-risque une plate-forme importante pour discuter des opportunités les plus pertinentes et des enjeux d’investissement en Afrique. Les infrastructures étant insuffisantes en Afrique, ce domaine reste une priorité des grands investisseurs du continent. La Commission économique de l’ONU pour l’Afrique rapporte que, bien que les gouvernements souhaitent développer de nouvelles infrastructures, ils n’ont toujours pas la capacité  d’élaborer des propositions attractives pour des investisseurs institutionnels.

Le rapport stipule que sur un total de 2 trillions de dollars collectés à l’échelle mondiale pour les projets d’infrastructure, seulement 59 milliards de dollars ont été investis en Afrique. Cette somme représente seulement 3% de la totalité. En raison des ressources financières inadéquates de nombreux États souffrent de leur crédibilité pour promouvoir l’investissement dans des projets et des secteurs spécifiques.

Il existe tout de même une raison de rester positif, les investissements ont bien évolué en 2016. Les acteurs du capital privé ont investi 3,8 milliards de dollars dans 145 transactions en Afrique l’année dernière, touchant des entreprises allant de l’agriculture et de l’énergie aux secteurs de la santé et de la finance. Mais au-delà de l’appui des partenaires étrangers et multilatéraux, les pays africains devront également développer des outils financiers nationaux de capital pour déployer l’infrastructure. Il est devenu impératif pour l’Afrique de combler le fossé entre les individus avec une liquidité très élevée d’une part, et un secteur privé et des États qui ont du mal à se financer, d’autre part. Un doublement de l’épargne domestique sur le continent permettrait d’aligner l’Afrique sur d’autres régions émergentes et fournirait au moins 250 milliards de dollars.

Les impôts et les revenus irréguliers des États provenant des produits de base,  n’étant plus suffisant, il est temps d’examiner la solution des fonds de pension afin de soutenir les projets d’infrastructure. Même dans les pays où il y a eu une réforme des fonds de pensions, il n’existe pas assez d’outils financiers pour soutenir les projets d’infrastructure, ce qui limite la capacité d’utiliser ces fonds. Le rôle de l’État est fondamental dans la mise en place des instruments nécessaires pour réinjecter les fonds mobilisés dans l’économie réelle.

Diriger les envois de fonds pour créer des « emprunts diaspora » (diaspora bonds) peut aider à proposer une solution rapide au retard du développement. Le Nigeria est la cinquième plus grande destination mondiale pour les envois de fonds internationaux, avec cinq millions de Nigérians vivant à l’étranger et renvoyant de l’argent à leurs proches, selon Western Union. Le Nigeria prévoit de rassembler 300 millions de dollars en proposant des emprunts diaspora, qui seront publiés en juin 2017 et cibleront les Nigérians vivant à l’étranger.

Le défi est de faire de chaque citoyen un investisseur à part entière qui contribue au développement de son pays. On compte déjà quelques succès dans le domaine de la gestion collective avec le lancement récent d’initiatives promues par des acteurs privés (Amethis de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, est le premier fond d’investissement enregistré en Côte d’Ivoire) ou des acteurs publics (au Rwanda, Agaciro qui vise à capter l’épargne des migrants).

Nous ne devrions pas sous-estimer la place de l’innovation afin de faire prospérer l’industrie financière. Il n’est pas inhabituel que les projets étatiques servent de « cobayes » avant d’atteindre le secteur privé local. Après tout, le barrage de la Renaissance, le plus important d’Afrique, a débuté grâces aux seuls financements apportés par les Éthiopiens.

L’Afrique et la mondialisation : commerce et migration

La mondialisation n’est pas un processus qui a simplement commencé au cours des deux dernières décennies, voire des deux derniers siècles. Son histoire s’étend sur des milliers d’années, et l’Afrique a été au cœur du commerce international depuis beaucoup plus longtemps que ce que nous imaginons. Depuis les caravanes transsahariennes et le commerce triangulaire, des comptoirs coloniaux au coltan du Kivu, le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation, sans toujours pouvoir l’influencer, la maîtriser, encore moins en tirer des bénéfices de long terme.

Que l’on pense que la mondialisation est une « bonne chose » ou non, c’est un élément essentiel de l’histoire économique de l’humanité. Selon Amartya Sen, prix Nobel d’économie, la mondialisation « a enrichi le monde scientifiquement et culturellement et bénéficié aussi à de nombreuses personnes ». Ceux qui sont plus sceptiques quant à la mondialisation l’associent uniquement aux politiques du libre échange et à l’augmentation des inégalités. Il est vrai que l’Afrique, en particulier l’Afrique subsaharienne, est en retard sur d’autres régions dans son intégration à l’économie mondiale, et l’écrasante majorité des Africains n’ont pas bénéficié des prétendues promesses de prospérité mondiale.

Mais la mondialisation englobe aussi l’échange de biens et marchandises, de culture, d’idées, d’informations, de personnes… Les réseaux mondiaux ont créé des possibilités pour les nations et les communautés de fonctionner à plus grande échelle dans le monde entier. Les endroits précédemment disparates sur le globe sont maintenant liés à des systèmes étendus de communication, de migration, de commerce et d’interconnexions. Ce phénomène permet également aux pays émergents de renforcer leurs identités locales et indépendantes tout en travaillant à faire partie d’alliances transnationales plus larges.

Dans ce contexte, quelles sont les questions que l’Afrique devrait se poser pour devenir un acteur plus proactif dans la mondialisation ?

Les accords commerciaux doivent démontrer que les nations sont ouvertes aux entreprises tout en faisant de l’intérêt des peuples, et pas seulement de celui des entreprises, une priorité. Donc que devons-nous mettre en place pour résoudre les tensions entre la démocratie, l’État-nation et l’intégration économique mondiale ?

Une caractéristique clé de la mondialisation est la connectivité, comme en témoigne l’expansion des câbles de fibre optique terrestres et marins. Ils offrent une transmission à haut débit sans précédent et une opportunité de maîtriser la révolution numérique. Comment les technologies, essentielles à la vie économique et sociale de l’Afrique, enrichiront-elles les populations africaines ?

L’Afrique a le potentiel de développer un modèle particulier de mondialisation. Ce modèle est encore plus pertinent dans un contexte mondial marqué par le vote britannique pour sortir de l’Union Européenne et le résultat de la récente élection présidentielle américaine. Ces derniers événements sont un symptôme de désenchantement populaire vis-à-vis de la mondialisation et démontrent un désir de rehausser les barrières nationales. En revanche, les Africains continuent d’être ouverts. Dans ce contexte, le phénomène des migrations sud-sud constitue un capital important pour le continent. Pouvons-nous redéfinir la dynamique de migration loin du débat binaire du « brain drain / brain gain » et la transformer en une formule de développement continental holistique ?

La mondialisation n’est pas un jeu à somme nulle. Il s’agit d’un trafic bidirectionnel impliquant un processus historique de franchissement des frontières et de métissage dont tout le monde devrait bénéficier. L’Afrique, peut encore, grâce à un ensemble particulier et renouvelé de transactions mondiales, influencer positivement l’orientation que la mondialisation prendra dans le futur – et en tirer profit tout en y contribuant plus amplement.

La Plate-forme économique africaine inaugurale

Une nouvelle structure pour renforcer l’axe économique et politique Sud-Sud a été lancée à Maurice le mois dernier. La Plate-forme économique africaine inaugurale (AEP), un programme de l’Agenda 2063, a réuni le président de l’Union africaine (UA), plusieurs Premiers ministres ainsi que des grandes personnalités du continent. L’AEP est une initiative menée par les Africains pour permettre aux Africains de tous les secteurs clés, de définir leur propre agenda, d’explorer les opportunités réalistes et globales du continent, aussi bien que les moyens de mettre en œuvre ce programme. Organisé par la Fondation de l’Union africaine, la Plate-forme économique africaine est un événement qui permet aux décideurs d’analyser les forces et les faiblesses des économies africaines et d’identifier les opportunités dans différents secteurs.

L’AEP a ouvert un dialogue entre le leadership politique africain, les chefs d’entreprise du secteur privé, les universités et les intellectuels. Toutes ces différentes parties prenantes sont essentielles à la conduite du programme de transformation économique. Le secteur privé joue un rôle clé dans l’investissement, l’industrialisation et le commerce intra-africain. Le secteur de l’enseignement supérieur offre un développement des compétences et constitue un lieu de recherche et d’innovation. Les gouvernements assurent la mise en œuvre de politiques fiscales et macroéconomiques et d’autres environnements de transformation économique.

L’idée d’une plate-forme économique axée sur l’Afrique découle de la nécessité de veiller à ce que les rencontres annuelles entre les décideurs africains et les chefs d’entreprise régionaux répondent aux principales priorités en matière de développement et de croissance de l’Afrique. Le lancement a porté sur les défis de l’emploi découlant de la déconnexion entre les compétences des jeunes diplômés et les besoins de l’Afrique en matière de croissance économique. La nécessité de développer une économie africaine intégrée pour permettre au continent de réaliser un potentiel de compétitivité plus forte dans l’économie mondiale était également en jeu. Le résultat de l’AEP inaugural, axé sur la coopération Sud-Sud, un engagement envers le Made in Africa et le commerce intra-africain, est de bon augure pour le continent.

Lors de ce Forum, des étapes mesurables à court et à moyen terme ont été établies par rapport à la promotion du commerce intra-africain axé sur les produits alimentaires et agricoles que le continent produit : le bétail, la volaille, le poisson, les fruits de mer, entre autres. Des stratégies ont été élaborées à la suite de la conférence, y compris la création d’un comité permanent mixte pour faciliter les relations commerciales, éliminer les obstacles à la circulation des biens et des services et promouvoir les efforts conjoints des centres financiers africains pour faciliter l’investissement. L’Afrique a besoin de 200 milliards de dollars par an au cours des quatre prochaines années pour atteindre ses objectifs, tandis que l’investissement direct étranger est de 60 milliards de dollars par an. La connectivité aérienne a également été revue, avec l’élaboration d’un plan directeur pour le continent africain en cours d’élaboration.

Le lancement de l’AEP a permis à des grands penseurs de se réunir pour discuter de la façon dont le continent peut exploiter ses vastes ressources pour améliorer le développement des peuples africains. Il est maintenant temps de proposer des plans concrets pour accélérer l’investissement et la compétitivité en Afrique. Le NEPAD a déjà été actif sur le front du Développement des compétences humaines dans le cadre de son programme Skills Initiative pour l’Afrique, lancé en avril. Le potentiel de la diaspora africaine pour participer à l’intégration et au développement de l’Afrique est un point que nous aborderons la semaine prochaine.

Le spectre de la recolonisation

Parmi les défis auxquels l’Afrique fait face, il en est un qui les résume tous et qui fait écho aux heures tragiques de son histoire : la possible recolonisation du continent  et la hantise que, par des voies détournées, les acteurs étrangers s’accaparent les actifs et la croissance du continent.

Cette crainte est multiforme : peur de ne pas être au niveau, crainte que ce ne soit la dernière chance, le dernier moment pour arrêter l’hémorragie. C’est une peur plus ou moins rationnelle, justifiée, qui traduit une crise de confiance, par rapport aussi aux recettes traditionnelles de développement qui paraissent inadaptées.

Cette peur est dangereuse car elle peut mener à un repli sur soi. Nous avons vu récemment qu’un certain nombre de pays africains menacent de quitter la Cour Pénale Internationale. La CPI a été fondée sur l’idée que les nations doivent travailler en harmonie et avec l’objectif de traduire en justice les auteurs des pires atrocités. Mais la perception que la CPI cible l’Afrique, au moment où le continent affirme son indépendance politique et économique, n’a pas été bien accueillie. La méfiance s’installe, par exemple du côté de l’Ouganda avec le cas de Dominic Ongwen, un chef rebelle ougandais enlevé quand il était enfant. La CPI subit une crise existentielle et le résultat de cette affaire constituera un précédent important pour la justice pénale internationale et déterminera l’allégeance des pays africains.

La question de la recolonisation provient également de la présence des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, du Japon sur le continent, des pays puissants qui ont tous des enjeux importants et de plus en plus concurrentiels sur notre continent. La Chine, en particulier, a une forte présence en Afrique, avec un million de ressortissants et une présence économique en plein essor. Les investissements en capital chinois en Afrique, jusqu’en juillet 2016, ont augmenté de 515% par rapport aux chiffres de l’année 2015 avec plus de 14 milliards de dollars investis en Afrique par des entreprises chinoises. La Chine acquiert les matières premières telles que l’huile, le fer, le cuivre et le zinc, qu’il lui faut impérativement pour alimenter sa propre économie et, en contre partie, elle construit et améliore les infrastructures telles que les routes, les chemins de fer et les systèmes de télécommunications qui sont nécessaires au secteur manufacturier africain. Cela ne peut être une situation gagnant-gagnant que si les gouvernements africains sont en mesure de négocier les transactions d’une manière qui sauvegarde les intérêts financiers, juridiques et économiques de leurs pays respectifs.

Dans nos relations avec les pays étrangers, la mauvaise application des lois environnementales s’est faite à notre détriment à travers l’exploitation illégale qui épuise nos forêts, la non-réglementation et la surpêche de nos mers par d’autres pays et le braconnage des espèces protégées. Les investissements multinationaux croissants dans les plantations industrielles contribuent également à la déforestation. Sommes-nous en train d’approvisionner le reste du monde en cacao, en sucre et en thé au détriment de notre environnement ? Est-ce que l’abondance de terres, une réglementation flexible et une main-d’œuvre bon marché, que nous troquons si facilement, ne vont pas à l’encontre de notre capacité à déterminer notre propre destinée ?

L’indépendance que nous avons acquise il y a environ 50 ans nécessite une attention continue à travers les questions difficiles auxquelles nous devons nous confronter. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour un développement accéléré ?

Entre société traditionnelle et référentiel moderne, quelle voie pour la jeunesse ?

La question de la démographie, souvent présentée comme une simple donnée quantitative, se traduit par un autre décalage, qualitatif celui-ci : celui qui éloigne de plus en plus la jeunesse, qui forme une majorité écrasante des populations des pays africains, de ses représentants politiques et autres figures morales. Il s’agit d’une jeunesse connectée et exposée quotidiennement à une réalité étrangère, à travers la télévision, l’internet et la radio.

Les jeunes en Afrique ne se limitent plus à développer leur identité et leurs aspirations en fonction du lieu où ils vivent ou des réponses que les aînés veulent bien leur donner. Ils ont pris une certaine autonomie par rapport aux modes de vie traditionnels. En revanche, le leadership traditionnel demeure souvent problématique en Afrique. Les personnages politiques et les anciens ont souvent du mal à composer avec des identités de plus en plus fluides et avec une autorité fragmentée dans l’état africain moderne. Finalement, cet état de fait pourrait conduire à l’effondrement progressif du cadre normatif qui a régi l’Afrique jusque là. Certes, ce processus a eu lieu dans d’autres parties du monde, mais on pourrait se demander s’il n’est pas en train de se produire à un rythme tellement accéléré qu’il est susceptible de mettre en danger la trajectoire de développement de l’Afrique.

Néanmoins, voici une autre façon d’examiner la question au-delà d’une simple juxtaposition. La culture n’est jamais statique mais évolue constamment, alors que chaque génération y contribue par son expérience du monde tout en se défaisant des éléments qui ne lui paraissent plus « utiles ». Les pays africains sont déjà, en grande partie, des pays multinationaux, multiethniques et multi-religieux construits pour beaucoup sur les idées européennes de l’État moderne. La source de l’autorité traditionnelle et de la légitimité, découlant du sang et de la terre, a été remplacée chez la plupart par des idées civiques de démocratie. Aujourd’hui, cette démocratie cherche un renouvellement, comme ailleurs dans le monde.

Pour pouvoir exploiter l’énergie et les ambitions de notre jeunesse, nous devons lui ouvrir un espace pour lui permettre de « co-créer » l’avenir.

L’explosion démographique des jeunes en Afrique subsaharienne ne s’est pas traduite, encore, par des accès de violence politique. Mais nous ne devrions pas attendre qu’un climat de « nous-contre-eux » s’instaure. Les gouvernements doivent continuer à investir dans tous les niveaux de l’éducation, dans la formation professionnelle et, surtout, dans les politiques qui incitent à des investissements plus élevés pour absorber les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi.

Les styles de leadership traditionnel doivent bien céder pour laisser la place à la transparence, permettant l’accès à l’information publique, à l’open data et à la création d’une participation plus significative des jeunes dans le processus politique. Il nous faut construire les ponts nécessaires pour permettre à la voix des jeunes Africains de façonner le futur des partis politiques et de contribuer au dialogue sur la construction de la nation. Alors qu’elle vit une période unique de son histoire démographique, l’Afrique est à la croisée des chemins. Mettons en place les conditions d’un véritable partenariat avec les jeunes pour signaler que leur participation fait partie intégrante de la transformation du continent.

Comment exploiter le dividende démographique africain

Souvent présentée comme un continent surpeuplé, l’Afrique souffre en réalité d’une densité de population très faible, moitié inférieure aux autres pays émergents au poids économique similaire. C’est l’une des conséquences les plus durables du dépeuplement expérimenté du 17e au 19e siècle. Il n’y a que 3 habitants au kilomètre carré en Namibie, moins de 17 en Algérie, 45 en Afrique du Sud, 70 en Côte d’Ivoire et 200 au Nigeria. Mais le continent abritera près de 2,5 milliards de personnes d’ici à 2050 et 4,4 milliards en 2100, selon les Nations unies. À la fin de ce siècle, l’Afrique représentera 39% de la population mondiale. Cette évolution démographique peut, en effet, avoir un impact profond sur la croissance économique du continent et sur le bien-être des sociétés.

Mais le quadruplement de notre population en soi est peu susceptible d’améliorer les choses. Cette explosion démographique aura un impact différent dans chaque pays africain selon la façon dont chacun répond à ce défi aujourd’hui. À moins que nous investissions, dès maintenant dans le renforcement de nos capacités, nous pourrions nous diriger vers un scénario catastrophique où les migrations forcées vers les pays plus riches augmenteraient rapidement. De plus, les pays avec les taux de natalités les plus élevés sont également les pays les plus pauvres et les plus instables tels que le Congo et le Niger. Puisqu’une grande partie de l’Afrique est encore en développement, comprenant certains des pays les plus pauvres de la terre, ces augmentations massives de population doivent être planifiées.

Il ne s’agit pas de savoir s’il faut plus ou moins d’Africains, mais il faut évaluer les taux de croissance et les courbes démographiques par rapport aux capacités et aux niveaux de développement des États de la région.  Derrière la fameuse « transition démographique » se cache une question de dynamique, de gestion de flux et de moyens. Force est de reconnaître que les États et les sociétés n’ont pas, dans leur forme actuelle, la possibilité de s’occuper d’autant d’enfants. Pour 1000 nouveaux nés, il faudra un certain nombre de sages femmes, de médecins, d’instituteurs, de formateurs professionnels, de places en universités, d’emplois, de retraites.

C’est seulement grâce à des politiques et des actions qui peuvent transformer les populations actuelles et futures en une population active, en bonne santé et instruite que nous allons expérimenter une croissance économique réelle et durable qui sortira des Africains de la pauvreté. Surfer sur la vague démographique nécessite la responsabilisation et l’autonomisation des femmes et des filles, en améliorant leur santé, leur éducation, leurs compétences, en leur assurant un plus grand pouvoir social et décisionnel. Cela implique une épargne suffisante pour assurer les retraites et pour aborder la question du vieillissement de la population, un phénomène qui s’accentuera à la fin de la transition démographique. Surfer sur cette vague implique aussi l’amélioration de la sécurité, de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de la vaccination et des mesures préventives contre les pandémies.

Le défi n’est pas la démographie en tant que telle, mais plutôt les infrastructures et personnels d’accueil, de soin, d’accompagnement et de formation. Les États africains sont-ils en capacité de diriger leurs ressources vers leur avenir ?

Des solutions régionales pour nos problématiques nationales

Si le paysage international semble aujourd’hui marqué par une tendance au repli vers l’intérieur de la part des grandes économies mondiales qui érigent murs politiques et économiques, il nous faudra veiller, dans le cadre de notre recherche de solutions africaines aux problématiques africaines, à privilégier une posture transfrontalière.

Il s’agit donc d’opérer une véritable révolution conceptuelle afin de répondre aux défis les plus pressants que sont la sécurité alimentaire, la production de talents, les besoins en infrastructures et la stabilité politique. Seule une meilleure intégration régionale permettra de réussir la quatrième Révolution industrielle et de construire des sociétés plus fortes, plus justes et plus prospères.

Dans le contexte du dérèglement climatique, la sécurité alimentaire est une problématique majeure. En effet, il ne saurait y avoir développement économique durable et prospérité de long terme sans que la sécurité alimentaire des millions de personnes victimes de famine en Afrique soit préalablement garantie.

Se pose alors la question de savoir si notre continent est capable d’anticiper les conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire.

Je pense que la réponse est oui car le changement climatique et ses effets sur la production alimentaire ne sont pas limités par les frontières nationales inventées par l’homme. Les pays d’une même région partagent des écosystèmes et des ressources naturelles qui rendent nécessaire la mise en œuvre d’une résilience aux intempéries reposant sur une meilleure intégration régionale. Ainsi, nous pouvons nous assurer qu’un nombre limité de ressources soit mobilisé et orienté vers les solutions les plus efficaces.

L’UA a identifié la nécessité de renforcer les institutions de gouvernance régionale afin de favoriser des réponses intégrées aux défis du développement de l’Afrique. Nos législateurs devraient être encouragés à envisager un plan d’industrialisation au niveau du continent, en identifiant les industries futures viables dans lesquelles différents pays africains pourront se spécialiser.

Cela signifierait que le plan industriel de chaque pays africain au niveau national s’inscrirait dans un plan régional et continental. Une intégration régionale intelligente nous permettrait de nous appuyer sur nos forces en regroupant les pays autour de leurs spécialités respectives. Quant à la coordination transfrontalière, elle permettrait de réduire les coûts d’adaptation, tout en facilitant les économies d’échelle et en répondant aux besoins en infrastructure de manière plus efficace.

Voici deux modèles d’intégration régionale qui font la différence.

L’Afrique subsaharienne et la zone Afrique australe et orientale éprouvent des difficultés à trouver de la main d’œuvre compétente pour faire progresser la croissance de leur région. Les niveaux d’éducation et de formation actuelles dans le secteur tertiaire sont très bas et portent sur des sujets qui ne sont pas directement en ligne avec les défis de ces régions. Dans ce contexte, le projet de la Banque mondiale intitulé Africa Centers of Excellence (ACE), privilégie une approche régionale dans les domaines des sciences et de la technologie et l’enseignement supérieur. ACE renforce les institutions d’enseignement supérieur africaines existantes sélectionnées afin de produire des formations de niveau mondial pour répondre aux priorités des secteurs économiques. ACE II prévoit d’inscrire plus de 3 500 étudiants diplômés dans leurs domaines de spécialisation d’ici à cinq ans.

La dimension politique de l’intégration régionale ne peut pas être ignorée. Renforcer la confiance des dirigeants et des populations et assurer la stabilité politique à travers les nations africaines sont la clé d’une collaboration efficace. Nous venons de voir une approche commune dans le domaine de la paix et de la sécurité à travers l’intervention militaire de l’ECOWAS en Gambie, le 19 janvier. ECOWAS a démontré que, dans les situations de crise, la stabilité peut être assurée plus efficacement par des forces régionales.

Ruralisation des villes et urbanisation de la campagne, le potentiel du continuum

Le modèle de l’urbanisation africaine est un modèle de développement idiosyncratique. La population urbaine africaine devrait croître à un taux annuel de 3,09 % d’ici 2030, le taux de croissance le plus élevé au monde. À ce rythme, il y aura plus d’un milliard de personnes vivant dans les villes africaines en 2063.

L’urbanisation offre des possibilités de croissance économique, sociale et culturelle mais elle a aussi apporté son lot de défis. Il est bien établi que nos villes ont besoin d’une planification et d’un aménagement urbains intégrés et à long terme, de cadres de financement adéquats, et la coopération de tous les ordres de gouvernement pour un changement de paradigme en matière de durabilité urbaine. De même donc, les régions rurales de l’Afrique exigent de nous un nouveau regard sur le plan de l’extension de son potentiel et de ses installations. Ville et pays font, en fait, partie d’un continuum où différentes activités économiques ont lieu. Le succès de ces activités est lié à l’accès aux marchés et à la proximité des centres urbains. Nous avons donc besoin de politiques de développement plus inclusif pour les habitants urbains et ruraux ainsi qu’une bonne circulation des personnes et des marchandises au moyen de liens entre ville et campagne. Ce continuum doit impérativement être cultivé parce qu’il a le potentiel de transformer l’agro-industrie.

La transformation agro-industrielle demeure la voie de développement la plus stable et la plus durable du continent. Ce secteur qui emploie la majorité des Africains et qui compte pour le tiers du PIB de l’Afrique, est 11 fois plus efficace pour réduire la pauvreté que d’autres secteurs. L’effet d’entraînement d’une économie agricole convenablement soutenue et financée ne doit pas être sous-estimé. Les petits agriculteurs ont besoin d’un appui financier pour passer à un stade supérieur qui fonctionne. Il leur faut aussi des moyens pour traiter l’agriculture comme une entreprise. Les femmes africaines représentent près de 70 % des actifs agricoles, l’intégration de leur participation et habilitation dans la révolution agricole de l’Afrique est donc essentielle.

Au-delà de la production agricole, d’autres emplois peuvent être créés dans les zones rurales, des coiffeurs aux médecins, en passant par les mécaniciens, les notaires, les agronomes. De nombreuses zones rurales abritent également des industries touristiques qui sont en train de modifier radicalement les structures de l’emploi. Le renforcement de l’agro-industrie, des caractéristiques urbaines et des installations dans les zones rurales peut ainsi réduire les différences entre les villages et les villes, et ce sans altérer le cachet rural si nous veillons à ce que les pressions exercées sur l’environnement soient réduites au minimum.

Notre attention doit également être sur les couloirs urbains, ces zones à la périphérie des villes qui facilitent la circulation des personnes dans et hors de la ville et qui nécessitent une extension des installations. Nombre de ces régions hébergent une multiplicité d’entreprises non agricoles et une proportion considérable de la population économiquement active.

Les liens entre régions rurales et urbaines permettent la circulation des personnes, des biens, des capitaux, de la technologie, des connaissances et de l’information. Ainsi, les produits agricoles s’écoulent vers les zones urbaines, et les marchandises des zones de production urbaines s’acheminent vers les régions rurales. Si elles sont bien gérées, les interactions entre les villes et la campagne sont porteuses d’un développement régional équilibré qui est économiquement, socialement et écologiquement durable. Il est temps de repenser le continuum ville-campagne en misant sur les complémentarités, les solidarités, la gouvernance, une meilleure qualité de vie et l’amélioration de l’environnement pour tous.