Contrôle des naissances ou meilleures politiques de développement ?

L’heure est au débat sur la démographie de l’Afrique. Rapports, experts, responsables politiques, s’expriment depuis quelques semaines sur le sujet, sensible dans la plupart de nos pays, de la démographie galopante et du contrôle des naissances. Certains reprennent de vieilles théories malthusiennes et comparent, selon une certaine logique, le taux de croissance démographique au taux de croissance de l’économie. D’autres voient dans l’accroissement démographique un signe de vivacité et de richesses futures.

Regardons d’abord les chiffres : le dernier rapport du Département des affaires économiques et sociales de l’Onu (DESA), « Perspectives de la population mondiale, la révision de 2017 », indique que l’Afrique comptera près de 4,5 milliards d’habitants d’ici 2100, soit 40% de l’humanité contre 1,3 milliard aujourd’hui (17% de la population globale). L’Afrique aura une population comparable à celle de l’Asie, qui selon la même source, devrait voir sa population se stabiliser à 4,8 milliards, alors qu’elle est de 4,5 milliards aujourd’hui (60% de la population mondiale). La population mondiale devrait alors être de 11,2 milliards d’habitants contre 7,5 aujourd’hui.

Dès 2030, le Nigeria devrait compter 410 millions d’habitants, soit plus que les Etats Unis. Le rapport onusien ajoute un point intéressant : l’essentiel de la croissance démographique mondiale devrait se concentrer dans seulement neuf pays, la plupart africains, dont le Nigéria, la République Démocratique du Congo, l’Ethiopie, la Tanzanie, et l’Ouganda.[1] Actuellement, la population africaine croit de 2,5% par an contre 1,7 au niveau mondial.

La croissance de la population tient à plusieurs facteurs : le taux de fécondité (5,5 en 2006 contre 5,0 en 2016) élevé – avec l’exemple extrême du Niger qui compte 7,4 enfants par femmes en âge de procréer -, mais aussi l’augmentation de l’espérance de vie qui a gagné 20 ans en Afrique depuis 1950 et se situant aujourd’hui à 57 ans. Un point à rappeler aussi : la densité de population en Afrique est l’une des plus faibles du monde.

On ne peut bien sûr être aussi précis sur les taux de croissance économique. Mais les projections optimistes indiquent pour les années à venir une progression de 4 à 6 points de croissance par an en Afrique. Un chiffre envié par la plupart des autres régions du monde. Nous avons déjà dit combien par ailleurs, ces taux de croissance ne prenaient pas en compte toute la réalité économique de nos pays, le secteur informel notamment, et qu’ils étaient bien souvent déformés dans un sens ou dans l’autre.

Face à cette situation, quel parti choisir ? Faut-il même choisir un camp ? Est-ce possible ? A l’heure où la Chine est revenue sur sa politique forcée de limitation des naissances, l’Afrique doit-elle à son tour tenter de limiter par la contrainte les naissances alors que des études montrent le nombre désiré d’enfants par femme en Afrique subsaharienne est supérieur à cinq[2] ?

Les enfants sont encore vus en Afrique comme une source de richesse et une soupape de sécurité économique : main d’œuvre pour les travaux agricole et autres, mais aussi assurance retraite dans des pays qui n’en connaissent pas. Autant de facteurs à prendre en compte et qui rendent selon nous impossible les politiques contraignantes. D’ailleurs personne ne juge que la Chine a été handicapée dans son développement économique par sa forte démographie et ses 1,3 milliards d’habitants.

En revanche, faire de la santé et de l’éducation des femmes une priorité, favoriser l’accès aux moyens de contraception modernes tout en créant les conditions d’une émancipation réelle des femmes et des jeunes filles, afin qu’elles puissent choisir et non subir leurs grossesses, voilà qui pourrait permettre de faire baisser le taux de fécondité.

[1] Le rapport souligne par ailleurs que de 2017 à 2050, la moitié de la croissance de la population mondiale sera concentrée dans seulement neuf pays: l’Inde, le Nigeria, la République démocratique du Congo, le Pakistan, l’Ethiopie, la Tanzanie, les Etats-Unis, l’Ouganda et l’Indonésie.

[2] USAID, « Desired number of children: 2000-2008 », DHS Comparative Reports, n°25, Février 2010.

Investir de manière stratégique dans l’éducation supérieure

Le développement démographique de l’Afrique pose d’importants problèmes d’infrastructures et d’équipements à nos États. C’est particulièrement vrai pour le domaine de l’éducation. La nature ayant horreur du vide, là où les Etats n’arrivent pas ou plus à accueillir des centaines de milliers, voire des millions d’étudiants du supérieur, des institutions non étatiques prennent le relais. Il en va ainsi des universités chrétiennes qui se multiplient ou des écoles coraniques qui concernent davantage le niveau primaire.

Pour nos États, l’éducation de la jeunesse doit bien sûr être une priorité, mais les moyens, en dépit d’une croissance économique globalement forte, manquent souvent. Pourtant, l’éducation est l’un des droits premiers de l’Homme. Le quatrième Objectif de développement durable de l’Onu prévoit d’assurer « l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ». L’augmentation du taux de scolarisation représente un succès indéniable, surtout pour les filles trop souvent exclues de l’école. Mais cela pose aussi un problème pour l’enseignement supérieur qui peine à accueillir ceux qui souhaitent poursuivre leurs études. Ils sont trop rares encore, mais les universités africaines nationales n’arrivent pas à répondre à la demande. D’où le vide que nous évoquions à l’instant.

Dans les années 50, il n’y avait que 41 institutions d’enseignement supérieur en Afrique qui regroupaient 16.500 étudiants. En 2010, 5,2 millions d’étudiants sont inscrits dans 668 universités en Afrique subsaharienne, un nombre qui a plus que doublé depuis 2000. Face à ce raz-de-marée, on comprend que les États aient du mal à maintenir à flot des institutions universitaires dignes de ce nom, capables d’accueillir dans des conditions confortables les étudiants, et de leur dispenser un enseignement varié et de qualité, adapté aussi et surtout aux futurs besoins en ressources humaines.

Car l’éducation est partie d’un tout et participe normalement du déploiement d’une stratégie de long terme de développement des pays en fixant des axes de formation. Par exemple, l’Afrique de l’Ouest aujourd’hui manque cruellement de main d’œuvre qualifiée ou d’ingénieur des mines, alors que la région connaît un boum minier sans précédent. Les compagnies minières internationales sont donc obligées de faire appel à des expatriés dans un certain nombre de domaines, et parfois dans le meilleur des cas, forment des Ouest-africains pour les remplacer. Mais l’idéal serait d’avoir des instituts de formation, des écoles des Mines, par exemple au niveau régional (CEDEAO) qui formeraient les jeunes à ces métiers aux débouchés de plus en plus nombreux.

La réalité de nos jours, c’est que des institutions privées, souvent rattachées à une obédience religieuse répondent à la place de l’État aux besoins en éducation supérieure. De l’autre côté du spectre, cette situation d’indigence universitaire pousse également certains des meilleurs éléments à partir à l’étranger, souvent en Occident mais aussi et de plus en plus dans certains pays arabes, pour étudier. Cela participe de la fuite des cerveaux et du déficit de compétences. L’exemple des médecins est sans doute le plus parlant. C’est tout aussi vrai des professeurs d’université, souvent découragés par le manque de moyens, de reconnaissance, d’investissement public et d’infrastructures adaptées pour accueillir toujours plus d’étudiants.

Les gouvernements africains ont donc laissé se développer les universités privées, majoritairement chrétiennes. Au Ghana par exemple, on dénombrait seulement deux universités privées en 1999, elles sont aujourd’hui 28. Le Nigeria a autorisé 61 institutions privées depuis 1999 dont 31 sont chrétiennes. Cette situation pose bien sûr la question du contrôle de l’État sur l’éducation supérieure, tant en terme de contenu des enseignements que d’intégration de l’éducation dans une culture républicaine traditionnelle indépendante des confessions religieuses. Sans parler de la possibilité que l’éducation soit prise en otage d’une lutte politique qui n’a rien à voir avec le pays d’implantation de l’université privée, comme ça a été le cas récemment en Afrique de l’Est[1].

En ce qui concerne l’éducation, l’Agenda 2063 de l’Union Africaine (UA) prévoit qu’au moins 70% de tous les lycéens africains aient accès à l’enseignement supérieur, ce qui représente une multiplication par huit du taux actuel d’inscription. Pour atteindre ces objectifs, nos États devront donc investir davantage dans l’éducation, en partenariat avec le privé, augmenter l’uniformisation des programmes et les contrôles des institutions privées, et définir des stratégies claires de formation en adéquation avec leurs besoins.

[1] Voir : http://www.agenceecofin.com/international/2501-44202-l-economie-et-les-reseaux-lies-a-l-imam-gulen-au-menu-de-la-tournee-du-president-turc-en-afrique-de-l-est

Les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence

Je remercie le Cercle des économistes de m’avoir invité à cette nouvelle édition des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence. Invités exceptionnels et débat passionnant.

La vidéo de mon intervention lors de la table ronde : D’un monde d’inégalités à un monde de solidarités – coordonnée par Pierre Jacquet, membre du Cercle des économistes, et modérée par Béatrice Mathieu, Adjointe au rédacteur en chef du journal L’Express, avec Jacques Attali, Président de Positive Planet, Pierre-André Chalendar, Président Directeur Général de Saint-Gobain, Esther Duflo, Professeure à l’Institut de technologie de Massachusetts et Geoffrey Lamb, Conseiller Sénior de la Fondation Bill & Merinda Gates, est disponible en cliquant ici.

À défis mondiaux, solutions continentales ?

À l’heure où de plus en plus de voix se font entendre pour remettre en question l’Union européenne (UE), l’idée d’unité du Vieux continent, et surtout le fonctionnement de ses institutions, l’Union Africaine (UA) vient d’accepter un nouveau membre : le Maroc.

Cela démontre le pouvoir d’attraction de l’organisation continentale sise à Addis Abeba, laquelle a tout de même à son actif de nombreuses réalisations porteuses de stabilité et de développement. Il faut dire que l’UA a su se renouveler. De l’OUA des indépendances jusqu’à l’UA que nous connaissons aujourd’hui – en grande partie d’ailleurs inspirée de l’UE – il y a eu un véritable saut qualitatif dont on doit se féliciter.

Aujourd’hui, l’UA est un interlocuteur incontournable de la communauté internationale. Par elle, l’Afrique est capable de parler d’une seule voix dans les grandes arènes internationales, que ce soit sur le climat ou le commerce. L’union fait la force, comme dit l’adage, et il est incontestable que l’on est plus intelligent à plusieurs que seul. Mais l’union, surtout quand elle dépasse le simple cadre économique, n’est pas chose aisée : on le voit dans d’autres régions du monde au Moyen-Orient par exemple, mais aussi en Amérique du Nord où les divisions se multiplient…

En Afrique au contraire, l’unité continentale est aujourd’hui renforcée. Il est intéressant de souligner que même lorsque des pays se divisent, à aucun moment les nouvelles entités étatiques n’envisagent de quitter l’UA. Je pense notamment au cas le plus récent du Soudan du Sud. Le Maroc l’a bien compris qui revient dans le giron idéologique des pères fondateurs de l’Afrique, eux qui au lendemain des indépendances avaient voulu cette unité africaine parce qu’ils se rêvaient une communauté de destin et d’intérêts.

Déjà, avec le NEPAD ou la Banque africaine de développement (BAD), la vision du développement, les projets, les engagements sont envisagés à l’échelle du continent Nous avons réussi à produire un projet global africain où chaque pays voit son intérêt et peut espérer participer à son niveau à l’effort général. C’est vrai pour les infrastructures – rail, électricité – mais aussi pour la question sociale grâce à l’Agenda 2063. Celui-ci prévoit des mesures sur 50 ans pour stimuler une transformation socio-économique sur l’ensemble du continent. Un élément clé de cette transformation consiste à tirer pleinement profit du « dividende démographique » afin de faire en sorte que le progrès économique améliore la croissance, le développement social et le partage des richesses. C’est aussi le cas pour la santé avec la « Stratégie africaine pour la santé » et le « Cadre catalytique pour éliminer le Sida, la tuberculose et le paludisme en Afrique à l’horizon 2030 », mis en place par l’UA.

Il reste des progrès à faire notamment dans l’intégration, la libre circulation des personnes et des biens, mais en 15 ans, les progrès de l’UA sont assez extraordinaires.

Forte de ses valeurs, de ses ambitions et de ses atouts – croissance économique et démographique, ressources importantes, jeunesse dynamique -, l’Afrique aujourd’hui peut faire face aux défis que lui impose un monde en perpétuel changement en faisant front commun. À l’Onu par exemple les pays africains pèsent lorsqu’ils sont unis. Et c’est avec cette unité que nous pouvons aussi nous ouvrir au reste du monde. L’UA est notre maison, notre foyer, notre port d’attache. On peut se tourner vers d’autres zones géographiques, comme l’UE par exemple pour le Maroc et la Tunisie, ou bien comme les BRICS pour l’Afrique du Sud, mais à la fin nous savons d’où nous venons. C’est notre force.

Ces extensions de l’Afrique vers le reste du monde via des pays individuels, mais aussi grâce aux diasporas, est une force. Reste à faire en sorte que soit inscrit un principe de « partage diplomatique » ou d’accès préférentiel au sein des instances panafricaines. Nos partenaires sont déjà très présents : par exemple au conseil d’administration de la BAD, on trouve la France, le Royaume-Uni, les États Unis, le Japon et la Chine, entre autres. Ces États partenaires et amis de l’Afrique participent donc directement aux projets mis en œuvre par la banque continentale. Cela facilite l’action et rend plus efficace le partenariat.

Nos inégalités peuvent aussi être des forces : si les banques marocaines et sud-africaines en l’occurrence jouent leur rôle de répartiteur du capital, cela peut profiter aux autres pays et à leurs secteurs privés respectifs.

Intégrer la perspective panafricaine dans la réflexion ne peut que bénéficier aux acteurs sur ce marché immense qu’est devenu l’Afrique.

L’Afrique peut redéfinir sa place dans le monde, si elle joue collectif

Alors que s’achève le 29e sommet de l’Union africaine, qui a rassemblé pendant quelques jours tous les États de l’Afrique, je voudrais rappeler pourquoi il est essentiel de préserver et d’amplifier les liens qui nous unissent. Il y va tout simplement de la place de notre continent dans une mondialisation en pleine redéfinition. Depuis trop longtemps, ses populations et ses richesses ont été dispersées de par le monde sans qu’elle en tire un bénéfice durable. Il est impératif pour l’Afrique de s’émanciper enfin.

Souvent présentée comme le berceau de l’humanité, l’Afrique a non seulement permis de peupler le reste de la terre par vagues de migrations successives, elle a aussi contribué à l’approvisionner de multiples richesses, alimentant au passage des réseaux commerciaux et des trafics extrêmement lucratifs : les caravanes transsahariennes, le commerce triangulaire, les comptoirs coloniaux ou, plus récemment, l’or et le platine sud-africains ou le coltan congolais. Cette liste dit quelque chose de profondément dérangeant sur la place de l’Afrique.

Le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation sans pouvoir l’influencer ou la maîtriser. La question fondamentale est la suivante : comment l’Afrique pourrait-elle passer d’une intégration subie à une appropriation maîtrisée de la mondialisation, dans le but de réduire les inégalités dont elle est victime ? Y parvenir, c’est aussi le meilleur moyen d’offrir un avenir à sa jeunesse.

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes. Plutôt que d’être un acteur passif de la mondialisation, il convient de prendre acte des règles du jeu et d’y participer en connaissance de cause.

Migrations et échanges commerciaux

C’est dans cette optique que, au début des années 2000, l’Afrique s’est mobilisée pour jeter les bases des institutions qui lui permettraient de parler d’une seule voix et de décider pour elle-même. Je pense à l’Union africaine et à l’institution que j’ai l’honneur de diriger, le NEPAD. Pour étayer mon propos, je voudrais parler de deux phénomènes complémentaires et indissociables : les migrations et les échanges commerciaux.

Un mot d’abord sur les flux démographiques, source de tragédies insupportables. Il est clair que ces flux détermineront une grande partie de l’avenir économique de l’Afrique et des évolutions politiques des pays riches. Les catastrophes à répétition que l’on constate en Méditerranée sont autant d’appels à une réflexion de fond sur ces questions.

Pourtant, je crois que notre attention est beaucoup trop largement accaparée par les migrations Sud-Nord, sans doute parce que les caisses de résonances médiatiques sont bien plus puissantes dans les pays riches. Je suis persuadé que le plus grand défi se joue à un tout autre niveau, avec un phénomène de migrations Sud-Sud de plus en plus dynamique.

Le levier de la libre-circulation des personnes

Les migrants qui quittent les pays en développement pour les pays développés forment toujours le premier contingent (119 millions), mais les migrations entre pays en développement ne cessent d’augmenter, si bien qu’elles représentent aujourd’hui 79,6 millions d’individus.

En tant qu’Africains, le premier levier sur lequel nous pouvons agir concerne donc la libre-circulation des personnes, indépendamment des politiques décidées au « Nord ». Les migrations répondent à un besoin d’une meilleure allocation des ressources : la force de travail se déplace là où elle peut trouver à s’employer.

Entraver ce mouvement, c’est courir le risque de voir des populations pauvres captives d’un cercle vicieux d’appauvrissement et les zones les plus dynamiques privées de force de travail. L’Afrique doit donc faire tomber ses frontières pour autoriser une libre circulation de ses populations.

Nouvelles routes migratoires

Face au phénomène de « saturation » en Occident, il est en outre probable que les migrants se dirigeront de plus en plus vers le Moyen-Orient et peut-être même l’Asie, d’autant plus que des pays comme la Chine et la Corée du Sud n’ont pas encore connu l’immigration de masse. Pourtant, ces pays auront à leur tour besoin de rajeunir leur population. Le débat doit aussi, tôt ou tard, inclure ces zones dans la réflexion.

Sur un plan économique, l’Afrique ne représente encore que 2,4 % des exportations mondiales (1,7 % pour l’Afrique subsaharienne) et elle est encore faiblement intégrée dans les chaînes de valeur mondiale pour les produits transformés.

Pourtant, à l’inverse, dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, le commerce extérieur, mesuré en termes d’importations et d’exportations de biens et de services, représente plus de 50 % du PIB.

Ce paradoxe souligne bien l’asymétrie dont est frappée l’Afrique dans ses échanges avec le reste du monde. Alors qu’elle n’y pèse guère, elle en est fortement dépendante pour sa prospérité.

Situation paradoxale

Il est vrai que l’avenir économique de l’Afrique continuera aussi de dépendre d’une réflexion qui lui échappe. La situation est paradoxale. En effet, si les marchés en Europe ou en Amérique du Nord sont ouverts aux exportations du continent, il reste encore trop de distorsions préjudiciables aux productions africaines, notamment pour les matières premières agricoles.

L’Afrique doit donc non seulement défendre ses intérêts d’une seule voix, mais aussi compter sur ses propres ressources et œuvrer à se réformer, à s’éduquer et à échanger avec elle-même.

En effet, de même que pour la difficile équation démographique et migratoire, il faudra à l’Afrique accélérer la mise en œuvre de ses marchés régionaux. C’est en jouant collectif qu’elle pèsera plus lourd dans l’économie mondiale.

En d’autres termes, la place de l’Afrique dans la mondialisation doit être pensée à long terme. Surtout, elle doit prendre en compte les nouveaux partenariats, les nouvelles solidarités. Où se dirigeront les Africains dans 30 ans ? D’où viendront réellement les flux d’investissement étrangers et les investisseurs privés ? Si nous ne nous posons pas cette question, nous ne parviendrons pas plus à tirer profit de notre démographie et de nos diasporas qu’à mettre en valeur nos ressources naturelles.

L’Afrique, une terre d’investissement en devenir

L’un des grands cabinets d’audit a récemment publié son index sur l’attractivité de l’Afrique pour 2017[1]. Ce rapport met en perspective l’évolution économique du continent de manière rigoureuse et détaillée, nous permettant d’éviter les deux écueils de l’afro-optimisme ou l’afro-pessimisme.

Il faut tout d’abord noter que 2016 a été la pire année en termes de croissance économique pour l’Afrique subsaharienne depuis 20 ans. Le continent a subi de plein fouet la fin du super cycle des matières premières, impactant particulièrement le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Les soubresauts géopolitiques de l’Occident comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ont aussi contribué à diminuer ou du moins à faire stagner les investissements en provenance de ces pays qui sont d’importants investisseurs en Afrique. Toutefois, si le nombre de projets d’IDE a chuté de 12% en 2016, ils ont augmenté de 32% en valeur (atteignant les 94,1 milliards de dollars), ce qui en fait la seconde région de croissance des IDE au niveau mondial.

Évidemment, l’Afrique n’est pas un bloc homogène et on constate en réalité de grandes disparités entre les pays. Les trois grands pays impactés par la chute des matières premières cités précédemment sont l’arbre qui cache la forêt de jeunes pousses en pleine croissance, en Afrique francophone comme en Afrique de l’Est. Si le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Égypte et le Nigeria captent à eux cinq l’essentiel des projets d’IDE (57%), d’autres hubs d’investissements apparaissent. Ainsi, le Ghana (4e), la Côte d’Ivoire (7e) et le Sénégal (9e) séduisent les investisseurs comme en témoigne leur classement dans cet « Africa Attractiveness Index ». De l’autre côté du continent, la croissance est également très forte avec une moyenne de 6% pour le Kenya, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Ouganda. Ces deux derniers étant dopés par les récentes découvertes de champs pétroliers et gaziers.

La nature ayant horreur du vide, l’Asie-Pacifique, en particulier la Chine, a comblé le recul des investissements en provenance des États-Unis et de la Grande-Bretagne. La Chine est désormais le troisième investisseur en termes de projets d’IDE en Afrique, avec la plus forte croissance en termes d’emplois créés. Notons également la percée du Japon qui a vu son niveau d’investissement et d’emplois créés augmenter de respectivement 757% et 106%.

Ces données, qui témoignent d’un enthousiasme réel des investisseurs pour le continent africain, restent à relativiser et à prendre avec du recul. L’Afrique ne capte encore aujourd’hui qu’une part insuffisante des IDE mondiaux (11,4%) au regard de sa population et de son potentiel. Longtemps convoité pour ses ressources naturelles, la diversification de l’économie africaine est en marche, portée par le dynamisme de secteurs comme les transports et la logistique ou encore l’automobile. Il est également inquiétant de constater que la part des projets d’investissement portés par des investisseurs africains continue à chuter depuis 2013, tombant à 15,5% en 2016. Ce qui contribue à dégrader la résilience de l’Afrique aux chocs externes sur l’économie.

Que l’Afrique soit attractive pour les investisseurs étrangers est une bonne chose, mais elle doit aussi devenir une opportunité pour les investisseurs africains eux-mêmes ! C’est pourquoi il nous faut redoubler d’efforts pour réaliser une intégration régionale renforcée et une politique de réduction des barrières aux échanges entre les pays du continent. L’Histoire a montré que ces choix menaient au développement économique, mais aussi à la stabilité politique, deux objectifs essentiels pour garantir le bien-être des populations.

[1] EY’s Attractiveness Program Africa, « Connectivity redefined », May 2017

Ce que la préservation de notre héritage nous indique pour notre avenir

Il y a dernièrement dans certains pays d’Afrique sahélienne, comme le Burkina Faso ou le Mali, un engouement renouvelé pour la technique architecturale dite de la « voûte nubienne ». Les habitations construites selon ce modèle ancestral, venu selon certains de l’Égypte ancienne, sont moins coûteuses, parce qu’utilisant la terre locale pour les briques, plus pérennes (une cinquantaine d’années), mieux isolées que les maisons de terre couvertes de tôles, et écologiques puisqu’elles n’utilisent pas de bois. Ces maisons fraîches aux petites ouvertures ciselées qui conservent la chaleur à l’extérieur, permettent de plus l’ajout aisé d’un toit terrasse. Des ONG en ont fait la base de projets de développement en réponse au manque d’habitat décent, au manque d’emploi et au défi de la préservation écologique.

Cet exemple illustre un questionnement légitime de certains de nos États sur l’accumulation de capital. Doit-on accumuler du capital physique ou bien du savoir ? Au premier abord on répond naturellement les deux. Mais dans ce cas, auquel faut-il donner la priorité, entre la connaissance, difficilement mesurable, qui est pari sur l’avenir, et l’accumulation d’infrastructures et de capitaux financiers plus facilement chiffrables ? Je crois que l’on peut mener les deux accumulations de front, l’une aidant l’autre, soutenant l’autre, la nourrissant, l’enrichissant même.

L’exemple de la voûte nubienne montre qu’il est important de conserver les techniques spécifiques à l’Afrique, de savoir les adapter certes, mais aussi d’en revendiquer quand il se doit la paternité. L’effort doit être global : trouver des financements et des partenariats pour le développement de notre continent, mais aussi garder le contrôle sur ce que nous voulons en faire, selon nos besoins et nos cultures. Le temps où on nous imposait de faire des pistes de latérite plutôt que des autoroutes goudronnées est révolu. C’est pourquoi nous devons aussi nous donner les moyens de choisir et de construire. Et cela passe par un effort renouvelé d’éducation, de préservation et de transmission du capital intellectuel dont nous disposons, parfois sans même nous en apercevoir.

De même, sans savoirs, comment entretenir le capital physique que nous avons reçu en héritage,  trop souvent tombé en décrépitude ? L’Afrique, aujourd’hui plus que jamais, a besoin d’ingénieurs en hydraulique, de spécialistes en énergies renouvelables, d’ingénieurs des mines et de géologues, afin de pouvoir exploiter ses immenses ressources naturelles. Nous devons également mieux protéger nos inventions. Le monde nous observe – dire qu’il nous espionne serait trop fort – et tente en bonne logique industrielle de récupérer ce qui nous appartient, parfois légalement, parfois illégalement. Je pense au long combat mené par l’Éthiopie contre le géant américain Starbucks pour récupérer les appellations d’origine de ses plus fines variétés de café : Yirgacheffe, Sidamo et Harrar. En l’occurrence, David a vaincu Goliath, et ces trois noms qui évoquent des parfums voluptueux sont aujourd’hui des marques éthiopiennes enregistrées. Grâce à cette initiative, les quelque 15 millions de personnes vivant du secteur caféier en Éthiopie ont vu leurs revenus augmenter, alors que l’État a exporté davantage. L’Éthiopie est aujourd’hui l’un des leaders du continent en matière de protection de la propriété intellectuelle.

Comme la voûte nubienne, le café est un patrimoine, à la fois génétique, agricole et culturel, qu’il nous faut préserver et développer. Nous devons continuer à investir dans le savoir, dans la production de connaissances. L’État avec son secteur public, le secteur privé, les citoyens chacun à leur niveau, doivent participer à cet effort. Ne doutons pas que les bénéfices, qui semblent quelquefois impalpables, apporteront à terme des retombées sonnantes et trébuchantes comme en témoignent ces deux exemples.

Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

L’Afrique et la mondialisation : commerce et migration

La mondialisation n’est pas un processus qui a simplement commencé au cours des deux dernières décennies, voire des deux derniers siècles. Son histoire s’étend sur des milliers d’années, et l’Afrique a été au cœur du commerce international depuis beaucoup plus longtemps que ce que nous imaginons. Depuis les caravanes transsahariennes et le commerce triangulaire, des comptoirs coloniaux au coltan du Kivu, le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation, sans toujours pouvoir l’influencer, la maîtriser, encore moins en tirer des bénéfices de long terme.

Que l’on pense que la mondialisation est une « bonne chose » ou non, c’est un élément essentiel de l’histoire économique de l’humanité. Selon Amartya Sen, prix Nobel d’économie, la mondialisation « a enrichi le monde scientifiquement et culturellement et bénéficié aussi à de nombreuses personnes ». Ceux qui sont plus sceptiques quant à la mondialisation l’associent uniquement aux politiques du libre échange et à l’augmentation des inégalités. Il est vrai que l’Afrique, en particulier l’Afrique subsaharienne, est en retard sur d’autres régions dans son intégration à l’économie mondiale, et l’écrasante majorité des Africains n’ont pas bénéficié des prétendues promesses de prospérité mondiale.

Mais la mondialisation englobe aussi l’échange de biens et marchandises, de culture, d’idées, d’informations, de personnes… Les réseaux mondiaux ont créé des possibilités pour les nations et les communautés de fonctionner à plus grande échelle dans le monde entier. Les endroits précédemment disparates sur le globe sont maintenant liés à des systèmes étendus de communication, de migration, de commerce et d’interconnexions. Ce phénomène permet également aux pays émergents de renforcer leurs identités locales et indépendantes tout en travaillant à faire partie d’alliances transnationales plus larges.

Dans ce contexte, quelles sont les questions que l’Afrique devrait se poser pour devenir un acteur plus proactif dans la mondialisation ?

Les accords commerciaux doivent démontrer que les nations sont ouvertes aux entreprises tout en faisant de l’intérêt des peuples, et pas seulement de celui des entreprises, une priorité. Donc que devons-nous mettre en place pour résoudre les tensions entre la démocratie, l’État-nation et l’intégration économique mondiale ?

Une caractéristique clé de la mondialisation est la connectivité, comme en témoigne l’expansion des câbles de fibre optique terrestres et marins. Ils offrent une transmission à haut débit sans précédent et une opportunité de maîtriser la révolution numérique. Comment les technologies, essentielles à la vie économique et sociale de l’Afrique, enrichiront-elles les populations africaines ?

L’Afrique a le potentiel de développer un modèle particulier de mondialisation. Ce modèle est encore plus pertinent dans un contexte mondial marqué par le vote britannique pour sortir de l’Union Européenne et le résultat de la récente élection présidentielle américaine. Ces derniers événements sont un symptôme de désenchantement populaire vis-à-vis de la mondialisation et démontrent un désir de rehausser les barrières nationales. En revanche, les Africains continuent d’être ouverts. Dans ce contexte, le phénomène des migrations sud-sud constitue un capital important pour le continent. Pouvons-nous redéfinir la dynamique de migration loin du débat binaire du « brain drain / brain gain » et la transformer en une formule de développement continental holistique ?

La mondialisation n’est pas un jeu à somme nulle. Il s’agit d’un trafic bidirectionnel impliquant un processus historique de franchissement des frontières et de métissage dont tout le monde devrait bénéficier. L’Afrique, peut encore, grâce à un ensemble particulier et renouvelé de transactions mondiales, influencer positivement l’orientation que la mondialisation prendra dans le futur – et en tirer profit tout en y contribuant plus amplement.