Favoriser le régionalisme africain à travers le développement des transports

Chaque année, l’Afrique progresse, lentement mais surement, vers une meilleure intégration politique et économique. De nombreux chantiers sont en cours, à l’image de la mise en place de la zone de libre-échange continentale (ZLEC) ou encore du Single African Air Transport Market. Il faut dire qu’aujourd’hui, le potentiel du commerce intra-africain reste encore sous-exploité, représentant seulement 12% du commerce total de l’Afrique. Et l’une des premières causes de la faiblesse de ses échanges commerciaux intracontinentaux reste des coûts de transport plus élevés que dans d’autres régions.

Dans une récente note de recherche, intitulée « Régionalisme en Afrique : Coûts de transport soft and hard », l’Agence française de développement (AFD) illustre justement l’existence d’un lien de causalité entre le niveau des coûts de transports et les faiblesses du régionalisme en Afrique. Sur le plan tarifaire, les chercheurs estiment que si les pays africains ont effectivement baissé les tarifs sur les produits de leurs partenaires commerciaux, leur niveau moyen reste plus élevé en Afrique que dans le reste du monde. Mais de nombreux autres obstacles participent à ces coûts du commerce comme des régulations excessives ainsi que des délais d’attente aux frontières et dans les ports préjudiciables pour les entreprises.

Cette note se focalise principalement sur l’analyse des mesures de facilitation du commerce (soft) et les indices de la performance logistique (hard), deux dimensions distinctes des coûts de transport. Dans le rapport Doing Business de la Banque mondiale, le point de vue des entreprises est présenté à travers leur perception de la régulation et des capacités institutionnelles par exemple, constituant des indices soft. À l’inverse, le Logistic Performance Index (LPI) se base sur six aspects beaucoup plus quantitatifs et concrets (hard) comme la capacité à suivre les transports ou la fréquence à laquelle les envois arrivent en temps et en heure à bonne destination. Mêlant ces différentes données issues de la Banque mondiale, la conclusion est la même sur les deux aspects : l’Afrique est en queue de peloton, même par rapport à d’autres régions émergentes.

Il y a donc urgence à agir pour désenclaver les pays africains entre eux à travers un grand nombre de mesures. Notre continent a tout à gagner à ce que les marchandises « circulent mieux dans un espace plus intégré » et que « des chaînes de valeur » puissent « se mettre en place au niveau africain avant de rejoindre les circuits internationaux ». L’importance à accorder au secteur des transports et à la performance logistique est donc décisive pour permettre à l’Afrique d’augmenter la taille de ses marchés et de réaliser des économies d’échelles.

En parallèle, l’intégration régionale doit prendre corps au niveau institutionnel et réglementaire, pour décongestionner nos frontières et nos ports par l’harmonisation de nos politiques douanières. S’il parvient à combler ce retard, notre continent sera en capacité de générer un surplus d’intégration et donc de croissance économique, dont les gains profiteront à nos populations et à l’amélioration de leurs conditions de vie. Il ne nous reste plus qu’à prendre ensemble, nous pays africains, la route de l’intégration régionale en brisant les barrières qui entravent nos relations commerciales.

Que faire pour lutter contre la mortalité infantile en Afrique ?

Alors que la mortalité infantile est en recul dans le monde, il reste encore de nombreux progrès à accomplir dans ce domaine, en particulier en Afrique. Selon le dernier rapport conjoint de l’UNICEF, de l’Organisation mondiale de la Santé, de la Division de la population des Nations Unies et de la Banque mondiale, ce sont encore 6,3 millions d’enfants qui sont morts l’an dernier dans le monde, dont près de la moitié en Afrique subsaharienne. Bien sûr, ce chiffre est à rapporter aux 14,3 millions de décès d’enfants enregistrés dans le monde en 1990, mais il souligne également le fait que l’Afrique, elle, n’a pas beaucoup progressé. Il témoigne des insuffisances existant encore en termes d’accès aux soins d’urgence, de prise en charge des maternités, d’accès aux médicaments de base, et de respect de règles d’hygiène élémentaires.

Il convient de noter qu’au cours de la même période, le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (en dollars constants de 2011) est passé de 47 199 milliards de dollars à 112 261 milliards de dollars, soit 2,37 fois la richesse mondiale en 28 ans. La corrélation entre l’amélioration du niveau de vie et la baisse de la mortalité infantile est à double sens. La baisse de la mortalité infantile se traduit par une augmentation de la population active et de la production nationale. Ce résultat dénote également une constance dans l’application de mesures destinées à améliorer le confort de vie des populations, et s’explique notamment par une transition démographique bien gérée.

 En effet, le taux de mortalité infantile est empiriquement plus élevé dans les sociétés où il y a plus d’enfants, entre lesquels se répartissent des ressources financières et médicales limitées, ce qui entraîne une diminution des ressources disponibles pour chaque enfant. Pour un même revenu, la concentration des ressources sur un plus petit nombre d’enfants permet une prise en charge plus efficace et de meilleures chances pour chaque enfant d’atteindre l’âge adulte dans de bonnes conditions. Mais le facteur clé de la transition démographique a toujours été l’augmentation du niveau de vie et non une baisse contrôlée du taux de natalité, même en Chine.

 En Afrique subsaharienne, où une vaste majorité de la population reste dépendante des travaux des champs non mécanisés (jusqu’à 70%), le nombre d’enfants est étroitement lié à la productivité de l’unité familiale. C’est pourquoi la transition démographique et ses bénéfices en termes de santé infantile tardent à se faire sentir. Cela explique pourquoi l’Afrique subsaharienne porte encore une part disproportionnée des décès d’enfants dans le monde. Alors que le PIB mondial augmentait, le PIB de l’Afrique subsaharienne augmentait plus lentement, passant d’une parité de pouvoir d’achat constante de 1 300 milliard de dollars en 1990 à 3 574 milliards en 2017. Dans les pays à revenu élevé, un enfant sur 185 est mort avant son cinquième anniversaire. Le chiffre est de un enfant sur treize en Afrique subsaharienne.

 Ceci est d’autant plus inacceptable que les solutions à ce fléau sont bien connues et « faciles » à mettre en œuvre. La plupart de ces décès pourraient être évités grâce à la vaccination, l’assainissement et un meilleur accès aux médicaments de base. Il est donc nécessaire de repenser l’ensemble du système sanitaire et hospitalier : l’éducation, l’hygiène, la formation de médecins spécialistes et généralistes compétents. Il faut également compléter la pyramide sanitaire par un maillage plus efficace des territoires en centres de soins, cliniques, hôpitaux régionaux et nationaux.

 L’expérience des pays africains qui ont essayé avec succès telle ou telle solution devrait être reproduite. Apprenons de nos propres expériences ! Par exemple, la propagation des antibiotiques au Niger a permis de réduire de façon significative le taux de mortalité infantile, peut-être jusqu’à 25 %. Au-delà des solutions techniques, ce sont parfois les mentalités qui doivent encore changer, comme l’illustre la crise d’Ebola en Guinée, en Sierra Leone et au Libéria en 2015, où de simples changements dans les rites funéraires ont joué un rôle essentiel dans l’éradication de l’épidémie.

À l’heure où les BRICS affirment leur proximité, le commerce intra-africain doit être notre priorité

Alors que les chefs d’État des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont réunis en Afrique du Sud pour leur dixième sommet, il me semble essentiel de rappeler pourquoi la question du commerce intra-africain est cruciale si nous voulons nous affirmer en tant que continent à jeu égal avec les autres grands émergents du Sud. Il est encourageant de constater que nous avons pour la première fois de notre histoire panafricaine réalisé une avancée politique majeure sur ce sujet. En mars, 44 pays africains ont signé l’accord de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un pas de géant pour notre continent dont l’intégration économique et politique reste encore bien trop faible.

Dans son dernier rapport sur l’état du commerce africain[1], Afreximbank souligne que si le commerce intra-africain pèse 128,25 milliards de dollars, en hausse de 5,6% entre 2016 et 2017, sa part dans le volume total des échanges commerciaux du continent reste faible. En 2017, cette part est d’ailleurs retombée en dessous de la barre des 15% de l’ensemble des échanges commerciaux du continent, s’élevant à 907,63 milliards de dollars.

Or, avec la mise en place de la ZLEC, les experts estiment que l’on peut s’attendre à une croissance de plus de 50% du commerce intra-africain d’ici à 2022. Cette part du commerce des pays africains est d’autant plus importante à développer qu’elle est souvent mieux équilibrée que nos échanges vers l’extérieur du continent. En effet, entre 2012 et 2016, le commerce intra-africain était composé à 43% de biens manufacturés contre seulement 20% vers le reste du monde.

Néanmoins, la mise en place concrète et effective de la zone de libre-échange du continent africain ne sera pas une mince affaire. Tout d’abord une signature n’est pas synonyme de ratification, et l’accord va donc devoir passer par ce stade de la ratification dans un grand nombre de pays. De plus, les immenses disparités entre les pays ne vont pas manquer de causer des difficultés d’harmonisation.

Mais surtout, il manque encore des signataires ! Des pays comme le Nigeria, la Namibie, le Burundi ou encore le Bénin n’ont pas encore adhéré à l’accord. Chacun de ces États exprime des réticences causées par des pressions de certains secteurs économiques, craignant une soudaine concurrence exacerbée avec l’adhésion à la ZLEC. Mais nous devons convaincre les différents gouvernements de l’importance de rejoindre ce projet avec des gains sur le long terme pour tous. Sans compter que des mesures d’accompagnement sont prévues sur le court terme pour préparer les secteurs économiques qui seront fragilisés par l’accord.

La route vers l’intégration du continent est donc encore longue car, malgré les avancées douanières et réglementaires que va permettre la ZLEC, les obstacles restent nombreux. Comment imaginer en effet faire de l’Afrique une zone de libre-échange avec des flux pouvant circuler facilement si le continent pêche toujours par son déficit d’infrastructures ? Nous investissons 45 milliards de dollars par an dans les infrastructures[2], mais c’est le double qui serait nécessaire. Il serait en effet temps que la Banque créée par les BRICS s’intéresse de plus prêts aux projets d’infrastructures régionaux du continent. De plus, pour faire du commerce et exporter, les entreprises ont besoin de financements. Or seulement un tiers du commerce africain est soutenu par les institutions bancaires, et on estime à 90 milliards de dollars les demandes de financements non-satisfaites par les entreprises africaines. Enfin, ce projet d’une Afrique plus intégrée nécessite l’adhésion des Africains eux-mêmes. Nous avons besoin de toutes les forces vives de nos nations, ainsi que de nos diasporas, pour mener à bien ce projet qui peut changer la dimension de notre continent dans les affaires économiques et politiques mondiales.

En nous unissant comme ont su le faire les Européens, malgré les difficultés qu’ils traversent aujourd’hui, nous pouvons radicalement modifier le poids de l’Afrique dans les institutions internationales comme l’OMC. Si le continent africain parlait d’une seule voix, notre influence serait beaucoup plus forte que 55 voix tentant se faire entendre chacune de son côté. C’est seulement en faisant bloc que nous pourrons changer le cours des événements et peser dans les affaires du monde, notamment dans les nouvelles enceintes qui donnent la part belle aux voix du Sud.

[1] African Trade Report 2018, “Boosting Intra-African Trade: Implications of the African Continental Free Trade Area Agreement”, Afreximbank

[2] Moody’s, Sovereigns – Africa, Intra-regional trade can promote growth, but infrastructure and non-tariff barriers limit upside »

WEST AFRICA: Ibrahim Mayaki devient le nouveau président du CSAO

Le conseil d’administration du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO), également appelé Groupe d’orientation politique (GOP), s’est réuni les 18 et 19 juin 2018 pour discuter des futures priorités de travail du CSAO. Ils ont nommé le Dr Ibrahim Assane Mayaki, actuellement Secrétaire exécutif du NEPAD, président du CSAO. Il prendra ses fonctions le 1er janvier 2019. Le GOP a exprimé sa gratitude au président François-Xavier de Donnea, pour son engagement exceptionnel en faveur du Club depuis près d’une décennie. Les Membres et partenaires ont également discuté des priorités du programme de travail 2019-20. Ils ont examiné la version provisoire, élaborée sur la base d’un processus de consultation inclusive, reflétant les priorités clés des Membres et s’appuyant sur les acquis et travaux actuels.

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L’Afrique et le piège de la dette

Dans ses dernières « Perspectives économiques » pour l’Afrique publiées le 8 mai dernier, le Fonds monétaire international (FMI) ne cache pas son scepticisme sur l’évolution des économies africaines. Certes la croissance moyenne prévue pour la zone est en hausse, passant de 2,8% en 2017 à 3,4% en 2018. L’Afrique bénéficie principalement du redressement des cours des matières premières ainsi que de la timide reprise de la croissance mondiale grâce à un meilleur accès aux marchés internationaux.

Néanmoins, tant que la croissance de la dette restera supérieure à la croissance du PIB, la situation budgétaire des pays africains ne pourra qu’aller en se dégradant. Ainsi, le FMI considère que sur les 35 pays de la zone, 15 d’entre eux sont en situation de surendettement ou en passe de l’être. Une situation d’autant plus préoccupante qu’une partie des bailleurs internationaux est quelque peu refroidie à l’idée d’acheter de la dette africaine alors que certains États ont pu décevoir sur la transparence de leur gestion de la dette publique.

Aujourd’hui, l’histoire se répète : les États les plus touchés sont ceux qui ont bâti leur croissance essentiellement sur l’exportation des matières premières, hydrocarbures ou minerais. Avec la chute des cours, les devises nationales se sont effondrées, rendant plus difficile le remboursement de la dette. À tel point que le service de la dette absorbe jusqu’à 60% des recettes publiques de certains États. Autant d’argent perdu pour des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures, les dépenses qui seules permettront de préparer nos pays au défi démographique.

On entend parfois dire que le niveau des dettes africaines n’est pas aussi élevé que dans les pays occidentaux par exemple, et que l’Afrique n’a donc pas de raison de faire des efforts budgétaires particuliers. C’est faire abstraction de deux éléments spécifiques aux économies africaines : premièrement la faible capacité de mobilisation de recettes fiscales compte tenu du poids prépondérant de l’informel dans nos économies ainsi que des limites de nos administrations fiscales à faire face aux multiples évasions fiscales, deuxièmement les taux auxquels nous empruntons, nettement moins avantageux que ceux dont bénéficient les pays occidentaux.

Le FMI souligne que malgré les importants progrès réalisés depuis 20 ans, l’Afrique subsaharienne présente toujours le ratio recettes-PIB le plus faible au niveau mondial. Son niveau médian était de 18 % en 2016, soit cinq points de pourcentage de moins que les autres pays émergents ou en développement. Le FMI répète encore ce que nous savons depuis longtemps : les pays d’Afrique subsaharienne doivent et peuvent accroitre leurs recettes fiscales à hauteur de 3 à 5% du PIB. Ce montant serait largement supérieur à l’aide internationale que la région reçoit chaque année qui de toutes les manières s’amenuise drastiquement ou est focalisée sur des aspects sécuritaires liés au terrorisme et aux migrations.

Il n’existe pas de solution miracle face au piège de la dette. Pour envisager le développement d’un pays sur le long terme, il faut bâtir une croissance inclusive et durable fondée sur trois piliers : une gestion budgétaire rigoureuse ; un accroissement significatif des recettes fiscales ; un renforcement de l’attractivité pour les investisseurs étrangers. Les solutions sont connues, mais elles demandent du courage politique et une capacité à ne pas céder aux mesures de court-terme. Là commence l’indépendance économique de notre continent, faisons attention à ne pas commettre des erreurs qui nous ont coûté cher par le passé.

 

L’Afrique de l’Ouest face au défi du commerce illicite

Dans un rapport conjoint, l’OCDE et la Banque africaine de développement (BAD) se penchent sur l’économie du commerce illicite en Afrique de l’Ouest[i]. Le Groupe de haut niveau sur les flux financiers de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies avait déjà estimé que les flux financiers illicites (FFI) en provenance du continent africain s’élevaient à 50 milliards de dollars, un chiffre contesté, bien que tous les analystes s’accordent à dire que le volume des FFI dépasse celui de l’aide publique au développement (APD) à destination de l’Afrique (41 milliards USD en 2016). Or ce rapport est intéressant dans la mesure où il analyse les données et faits relatifs à 13 économies criminelles et illicites (allant du trafic de cocaïne au détournement de pétrole en passant par la pêche illicite), les FFI que ces économies produisent et leur impact sur le développement.

Le premier constat est que ces économies se retrouvent au contact d’un large éventail d’acteurs qui comprend aussi bien les réseaux criminels, que le secteur privé (domestique et international) et les responsables publics. Dans l’ensemble de la région, on assiste donc à diverses formes d érosion de l’État de droit et de la bonne gouvernance suite à ces différentes interactions. Le second constat est que certaines de ces économies criminelles et illicites ne sont pas toujours stigmatisées par les communautés des régions où elles opèrent, dans la mesure où elles représentent un moyen de subsistance important. Cet écosystème trouble créé donc une forme de pouvoir local alternatif venant concurrencer directement l’État dont la légitimité s’érode auprès de ces communautés.

La frontière poreuse entre le licite et l’illicite en Afrique de l’Ouest est facilitée par la prépondérance de l’économie informelle, qui représenterait 60 à 70% de l’économie globale de la région. C’est pourquoi il est utile de rappeler ici l’urgence d’investir dans l’inclusion financière. Trop de nos concitoyens n’ont toujours pas accès aux produits et services financiers de base, les obligeant à réaliser toutes leurs transactions en liquide ou encore à utiliser des systèmes informels de transferts de fonds. Il n’est pas étonnant alors que d’importants volumes de transactions échappent aux autorités de l’État et aux institutions internationales, nous empêchant de quantifier l’activité économique réelle de certaines régions.

Ainsi, le détournement de l’or au Ghana priverait selon certaines analyses le pays des recettes d’un tiers de sa production ! Au Nigeria, celui du pétrole représenterait entre 3 et 8 milliards de dollars par an. La contrebande de tabac constituerait une perte de 16,6 milliards de dollars de recettes douanières au Mali, etc. Or les flux financiers de ces activités sont autant d’investissements perdus pour l’éducation et la santé dans des pays qui sont souvent déjà fragilisés au niveau politique et sécuritaire.

Répondre au défi du commerce illicite est une tâche complexe compte tenu de l’enchevêtrement des acteurs impliqués et du sort des populations dépendant de ces activités pour vivre. Nous ne devons pas avoir une approche binaire, mais d’emblée reconnaitre que toutes les activités informelles générant des FFI ne sont pas pour autant de nature criminelle. Nous devons être capable de fournir aux populations qui vivent dans les régions touchées des améliorations à leur conditions de développement.

Il est en effet indispensable d’avoir une réponse sur deux fronts : s’attaquer aux économies criminelles et aux trafiquants d’une part, améliorer les conditions socio-économiques des populations vivant dans le creuset de ces économies d’autre part et rendre nos opinions nationales suffisamment informées. Enfin, cette problématique régionale n’est que le reflet infime d’une économie mondialisée du crime. C’est pourquoi une coopération accrue avec les pays de l’OCDE et les pays d’origine ou de destination de certains trafics est nécessaire pour combattre pleinement et efficacement ces réseaux transnationaux.

Le capital humain, levier essentiel de la richesse des nations

Le PIB et sa croissance, souvent considérés comme les indicateurs de référence quand il s’agit d’évaluer la situation économique d’un pays, font depuis longtemps l’objet de controverses. Déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre à Rio, plusieurs économistes s’étaient penchés sur la notion de « durabilité », estimant que le PIB ne prenait pas en compte l’état des ressources naturelles, indispensables pourtant pour assurer une croissance économique sur le long terme. De même, la crise financière de 2008 nous a rappelés à quel point nos instruments de mesure de la bonne santé économique des pays et entreprises sont approximatifs, voire trompeurs.

Dans une nouvelle étude intitulée « The Changing Wealth of Nations 2018 », la Banque mondiale analyse l’évolution de la richesse de 141 pays entre 1995 et 2014, en prenant en compte quatre éléments. L’évaluation des richesses se base sur le capital naturel (ressources minières, forêts…), le capital produit (infrastructures…), les actifs étrangers nets et surtout le capital humain (revenus d’une personne sur toute sa vie). C’est la première fois que le capital humain est introduit dans une telle étude, illustrant ainsi l’importance de l’investissement dans les individus comme levier essentiel de la richesse des nations.

On constate ainsi que le capital humain constitue pas moins des deux tiers de la richesse mondiale. Dans les pays à revenu élevé, le capital humain représente 70% de la richesse contre seulement 40% dans les pays à faible revenu. Ainsi, lorsque l’on suit la trajectoire de pays à faible revenu devenus des pays à revenu intermédiaire entre 1995 et 2014, on observe un investissement des gains issus du capital naturel dans les infrastructures et dans l’éducation. À l’inverse, dans dix des 24 pays du groupe des pays à faible revenu, le capital naturel représente toujours plus de 50% de la richesse nationale.

À l’échelle mondiale, la richesse mondiale a augmenté, notamment avec le rattrapage des pays à revenu élevé par les pays à revenu intermédiaire. Néanmoins, les inégalités persistent puisque dans les pays de l’OCDE, la richesse par habitant continue d’être 52 fois supérieure à celle d’un habitant d’un pays à faible revenu. De plus, même si les pays à faible revenu affichent un quasi-doublement de leur niveau de richesse entre 1995 et 2014, la pression démographique de nombreux pays, essentiellement d’Afrique subsaharienne, n’a pas permis à la richesse par habitant de progresser autant que la moyenne mondiale.

En lisant ce rapport, on peut conclure que l’Afrique fait face à deux principaux défis : mener la transition d’une richesse issue du capital naturel vers le capital humain et mieux gérer sa pression démographique. Trop souvent frappés par la « malédiction des matières premières », les pays africains doivent réinvestir massivement les recettes liées à l’industrie extractive dans les infrastructures et l’éducation pour mettre en place les conditions nécessaires d’une croissance inclusive et durable. C’est dans ce contexte que les gouvernements africains doivent réfléchir à leurs stratégies de développement en gérant  l’enjeu démographique dans le but que notre jeunesse devienne effectivement la première richesse de notre continent.

Sans ses propres données, l’Afrique est condamnée à avancer à l’aveugle

En déclarant dans une interview au Wall Street Journal que des méthodologies souffrant d’imprécisions, voire d’un biais politique, ont affecté les performances de certains États au classement « Doing Business », le très iconoclaste économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer a déclenché une véritable tempête. L’interview a notamment résonné au Chili, pays particulièrement victime de ce biais. L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet s’est dite très « préoccupée », et appelle à une enquête approfondie de l’institution sur cette dérive.

Si l’Afrique n’est pas au cœur de cette affaire, le cas chilien est une nouvelle occasion de sonner l’alarme. En effet, les pays africains, à l’image de nombreux pays émergents, n’ont pas encore réussi à développer des outils de collecte des données et de production de statistiques fiables. Les gouvernements africains, mais aussi les chercheurs et les citoyens dépendent donc des données fournies par les institutions internationales comme l’ONU, l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale.

Sans vouloir remettre en cause le travail essentiel fourni par ces différentes institutions, il n’en est pas moins fondamental que l’Afrique s’approprie pleinement le sujet des données et des statistiques pour pouvoir élaborer sa propre vision stratégique. Aucune des institutions internationales n’est à l’abri de possibles manipulations, ou tout simplement de partialité structurelle à l’encontre de certains pays ou de certains types de réformes. Or une analyse africaine du développement du continent est indispensable pour poser les bases saines de l’Afrique de demain.

Plusieurs facteurs expliquent ce retard pris par l’Afrique dans ce domaine. Tout d’abord, les faibles moyens mis à disposition des institutions nationales de statistique qui dépendent trop largement des financements extérieurs pour leur fonctionnement. Aussi parce que ces instituts sont trop souvent sous tutelle politique, laissant courir le soupçon d’un possible manque de neutralité. L’indépendance de ces instituts est nécessaire, afin qu’ils établissent eux-mêmes leurs programmes de recherche, indépendamment des agendas politiques et du calendrier électoral.

Les statistiques servent de miroir chiffré à la réalité du quotidien. Or, pour prendre les bonnes décisions politiques et économiques, une réalité déformée peut être source d’erreurs. Sans informations fiables, l’élaboration d’une politique de développement efficace n’est pas possible. Ces statistiques sont indispensables pour une bonne affectation des ressources et une évaluation rigoureuse de l’impact des politiques publiques mises en place. C’est pourquoi les gouvernements doivent comprendre que l’investissement dans les statistiques est rentable, grâce à l’amélioration générale du déploiement des ressources qui en découle.

Surtout, au-delà de l’impératif économique, les gouvernements africains doivent mettre à disposition de leurs citoyens de bonnes statistiques. Elles améliorent la transparence et la responsabilité en matière de gestion publique. C’est seulement dans ces conditions que les citoyens peuvent juger des politiques mises en place par leur gouvernement et ainsi voter de la manière la plus informée.

Plus que jamais, l’open data et la transparence des données doivent être une priorité pour nos sociétés afin de structurer le débat politique. À l’ère des « fake news », il est d’autant plus impératif de combattre les rumeurs et les mensonges en fournissant des données pertinentes et fiables à l’espace public. C’est ainsi que nous favoriserons le développement de la démocratie participative et de sociétés plus apaisées.

La restauration des terres en Afrique, une urgence qui doit passer par le secteur privé

Je partage avec vous cet article de Mamadou Diakhité, l’administrateur principal du programme Gestion durable des terres et de l’eau au sein de l’agence du Nepad.
Il est urgent de repenser la distribution de l’aide à la lutte contre le réchauffement climatique en Afrique, en s’appuyant notamment sur le secteur privé et en privilégiant les programmes de restauration des terres

À l’heure où l’urgence climatique se manifeste sous tant de formes, que ce soit par la violence des catastrophes naturelles, la baisse des récoltes en milieu rural ou la dégradation de l’air dans les villes, il est plus que jamais difficile d’établir une hiérarchie des priorités entre atténuation des émissions de gaz à effet de serre (GES) et adaptation aux changements climatiques.

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Le cœur du défi migratoire se situe dans les campagnes africaines

Contrairement à ce que beaucoup croient encore en Europe, c’est désormais l’Afrique qui domine les flux migratoires en direction de l’Europe et non le Moyen-Orient. L’accord passé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a fortement contribué à faire chuter le nombre de migrants venus du Levant. L’Afrique est la première terre d’émigration mondiale.

Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), les Subsahariens ont représenté 79% des migrants passés par l’Italie entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2017. Pendant ce temps, l’Espagne redevient également une route migratoire importante puisque le nombre de migrants passés par « la route de la Méditerranée de l’Ouest » a déjà doublé par rapport à 2016.

Si certains de nos concitoyens quittent le continent pour fuir les guerres et les violences politiques, nous ne pouvons pas sous-estimer le poids des migrations économiques. Les causes sont multiples et connues : chômage de masse, surtout chez les jeunes, instabilité politique et mauvaise gouvernance, pression démographique en zones urbaines, abandon des zones rurales par le pouvoir central, injustice sociale et une forme de fantasme sur les promesses de l’Europe.

Parmi toutes les solutions envisageables, de nombreuses études économétriques ont démontré la pertinence du développement agricole dans la lutte contre la pauvreté. Dans un continent qui compte 65% des terres arables disponibles dans le monde, pour une population encore à 50% rurale, c’est le meilleur moyen de leur offrir aux populations une formation et un emploi leur permettant de gagner un revenu décent, et de se stabiliser.

Dans une étude conjointe, la FAO et le CIRAD estiment que c’est près de 380 millions de jeunes, dont 220 millions en zones rurales, qui vont entrer sur le marché du travail africain d’ici à 2030. Si nous n’offrons pas à cette jeunesse des zones rurales des opportunités professionnelles, elle n’aura d’autres choix que de migrer vers les grandes villes africaines dans des conditions précaires ou même vers l’Europe. L’agriculture et le développement rural sont les piliers sur lesquels doit s’appuyer notre réponse au défi migratoire en Afrique.

Alors que 80% des exploitations agricoles en Afrique font moins de deux hectares, il faut renforcer les connections entre les petits exploitants agricoles et les entreprises de l’agrobusiness pour mettre en place un écosystème harmonieux. En mettant en place des chaînes de valeurs intégrées pour capter une plus grande part de la valeur ajoutée et en garantissant l’autosuffisance régionale pour certains produits de base, ces agropoles seront sources d’emplois pour les populations, notamment pour les femmes et les jeunes.

Dans le cadre des perspectives définies par l’Union Africaine l’Agence du NEPAD veille à la mise en place d’agropoles et de corridors d’infrastructures au cœur de l’Agenda 2063 pour la transformation agricole du continent. Une meilleure connexion aux marchés régionaux est clé pour créer un réservoir de consommateurs suffisamment élargi pour justifier les investissements nécessaires

Le danger démographique prend une deuxième forme, plus inattendue : la main d’œuvre agricole est vieillissante en Afrique subsaharienne. En moyenne, les agriculteurs ont soixante ans dans de nombreux pays tandis que la jeunesse est massivement touchée par le chômage. C’est l’occasion de procéder à une transmission générationnelle afin que les agriculteurs expérimentés fassent bénéficier les jeunes de leur savoir-faire. Je dis souvent que la vie d’un agriculteur ne diffère guère de celle d’un chef d’entreprise. L’agriculture est particulièrement transformée par le numérique, que les jeunes sauront mieux exploiter que l’actuelle génération.

Il ne sert à rien de regarder vers la Méditerranée lorsqu’on veut parler de l’enjeu migratoire. C’est déjà trop tard. C’est en agissant directement sur les causes des migrations que les situations inhumaines constatées en Libye et ailleurs cesseront. Commençons par offrir un avenir professionnel à nos concitoyens et à mettre en place les conditions d’une croissance inclusive et durable. Et pour cela, l’agriculture est le pilier essentiel sur lequel nous devons nous appuyer.