L’Afrique, une terre d’investissement en devenir

L’un des grands cabinets d’audit a récemment publié son index sur l’attractivité de l’Afrique pour 2017[1]. Ce rapport met en perspective l’évolution économique du continent de manière rigoureuse et détaillée, nous permettant d’éviter les deux écueils de l’afro-optimisme ou l’afro-pessimisme.

Il faut tout d’abord noter que 2016 a été la pire année en termes de croissance économique pour l’Afrique subsaharienne depuis 20 ans. Le continent a subi de plein fouet la fin du super cycle des matières premières, impactant particulièrement le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Les soubresauts géopolitiques de l’Occident comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ont aussi contribué à diminuer ou du moins à faire stagner les investissements en provenance de ces pays qui sont d’importants investisseurs en Afrique. Toutefois, si le nombre de projets d’IDE a chuté de 12% en 2016, ils ont augmenté de 32% en valeur (atteignant les 94,1 milliards de dollars), ce qui en fait la seconde région de croissance des IDE au niveau mondial.

Évidemment, l’Afrique n’est pas un bloc homogène et on constate en réalité de grandes disparités entre les pays. Les trois grands pays impactés par la chute des matières premières cités précédemment sont l’arbre qui cache la forêt de jeunes pousses en pleine croissance, en Afrique francophone comme en Afrique de l’Est. Si le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Égypte et le Nigeria captent à eux cinq l’essentiel des projets d’IDE (57%), d’autres hubs d’investissements apparaissent. Ainsi, le Ghana (4e), la Côte d’Ivoire (7e) et le Sénégal (9e) séduisent les investisseurs comme en témoigne leur classement dans cet « Africa Attractiveness Index ». De l’autre côté du continent, la croissance est également très forte avec une moyenne de 6% pour le Kenya, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Ouganda. Ces deux derniers étant dopés par les récentes découvertes de champs pétroliers et gaziers.

La nature ayant horreur du vide, l’Asie-Pacifique, en particulier la Chine, a comblé le recul des investissements en provenance des États-Unis et de la Grande-Bretagne. La Chine est désormais le troisième investisseur en termes de projets d’IDE en Afrique, avec la plus forte croissance en termes d’emplois créés. Notons également la percée du Japon qui a vu son niveau d’investissement et d’emplois créés augmenter de respectivement 757% et 106%.

Ces données, qui témoignent d’un enthousiasme réel des investisseurs pour le continent africain, restent à relativiser et à prendre avec du recul. L’Afrique ne capte encore aujourd’hui qu’une part insuffisante des IDE mondiaux (11,4%) au regard de sa population et de son potentiel. Longtemps convoité pour ses ressources naturelles, la diversification de l’économie africaine est en marche, portée par le dynamisme de secteurs comme les transports et la logistique ou encore l’automobile. Il est également inquiétant de constater que la part des projets d’investissement portés par des investisseurs africains continue à chuter depuis 2013, tombant à 15,5% en 2016. Ce qui contribue à dégrader la résilience de l’Afrique aux chocs externes sur l’économie.

Que l’Afrique soit attractive pour les investisseurs étrangers est une bonne chose, mais elle doit aussi devenir une opportunité pour les investisseurs africains eux-mêmes ! C’est pourquoi il nous faut redoubler d’efforts pour réaliser une intégration régionale renforcée et une politique de réduction des barrières aux échanges entre les pays du continent. L’Histoire a montré que ces choix menaient au développement économique, mais aussi à la stabilité politique, deux objectifs essentiels pour garantir le bien-être des populations.

[1] EY’s Attractiveness Program Africa, « Connectivity redefined », May 2017

Ce que la préservation de notre héritage nous indique pour notre avenir

Il y a dernièrement dans certains pays d’Afrique sahélienne, comme le Burkina Faso ou le Mali, un engouement renouvelé pour la technique architecturale dite de la « voûte nubienne ». Les habitations construites selon ce modèle ancestral, venu selon certains de l’Égypte ancienne, sont moins coûteuses, parce qu’utilisant la terre locale pour les briques, plus pérennes (une cinquantaine d’années), mieux isolées que les maisons de terre couvertes de tôles, et écologiques puisqu’elles n’utilisent pas de bois. Ces maisons fraîches aux petites ouvertures ciselées qui conservent la chaleur à l’extérieur, permettent de plus l’ajout aisé d’un toit terrasse. Des ONG en ont fait la base de projets de développement en réponse au manque d’habitat décent, au manque d’emploi et au défi de la préservation écologique.

Cet exemple illustre un questionnement légitime de certains de nos États sur l’accumulation de capital. Doit-on accumuler du capital physique ou bien du savoir ? Au premier abord on répond naturellement les deux. Mais dans ce cas, auquel faut-il donner la priorité, entre la connaissance, difficilement mesurable, qui est pari sur l’avenir, et l’accumulation d’infrastructures et de capitaux financiers plus facilement chiffrables ? Je crois que l’on peut mener les deux accumulations de front, l’une aidant l’autre, soutenant l’autre, la nourrissant, l’enrichissant même.

L’exemple de la voûte nubienne montre qu’il est important de conserver les techniques spécifiques à l’Afrique, de savoir les adapter certes, mais aussi d’en revendiquer quand il se doit la paternité. L’effort doit être global : trouver des financements et des partenariats pour le développement de notre continent, mais aussi garder le contrôle sur ce que nous voulons en faire, selon nos besoins et nos cultures. Le temps où on nous imposait de faire des pistes de latérite plutôt que des autoroutes goudronnées est révolu. C’est pourquoi nous devons aussi nous donner les moyens de choisir et de construire. Et cela passe par un effort renouvelé d’éducation, de préservation et de transmission du capital intellectuel dont nous disposons, parfois sans même nous en apercevoir.

De même, sans savoirs, comment entretenir le capital physique que nous avons reçu en héritage,  trop souvent tombé en décrépitude ? L’Afrique, aujourd’hui plus que jamais, a besoin d’ingénieurs en hydraulique, de spécialistes en énergies renouvelables, d’ingénieurs des mines et de géologues, afin de pouvoir exploiter ses immenses ressources naturelles. Nous devons également mieux protéger nos inventions. Le monde nous observe – dire qu’il nous espionne serait trop fort – et tente en bonne logique industrielle de récupérer ce qui nous appartient, parfois légalement, parfois illégalement. Je pense au long combat mené par l’Éthiopie contre le géant américain Starbucks pour récupérer les appellations d’origine de ses plus fines variétés de café : Yirgacheffe, Sidamo et Harrar. En l’occurrence, David a vaincu Goliath, et ces trois noms qui évoquent des parfums voluptueux sont aujourd’hui des marques éthiopiennes enregistrées. Grâce à cette initiative, les quelque 15 millions de personnes vivant du secteur caféier en Éthiopie ont vu leurs revenus augmenter, alors que l’État a exporté davantage. L’Éthiopie est aujourd’hui l’un des leaders du continent en matière de protection de la propriété intellectuelle.

Comme la voûte nubienne, le café est un patrimoine, à la fois génétique, agricole et culturel, qu’il nous faut préserver et développer. Nous devons continuer à investir dans le savoir, dans la production de connaissances. L’État avec son secteur public, le secteur privé, les citoyens chacun à leur niveau, doivent participer à cet effort. Ne doutons pas que les bénéfices, qui semblent quelquefois impalpables, apporteront à terme des retombées sonnantes et trébuchantes comme en témoignent ces deux exemples.

Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

L’Afrique et la mondialisation : commerce et migration

La mondialisation n’est pas un processus qui a simplement commencé au cours des deux dernières décennies, voire des deux derniers siècles. Son histoire s’étend sur des milliers d’années, et l’Afrique a été au cœur du commerce international depuis beaucoup plus longtemps que ce que nous imaginons. Depuis les caravanes transsahariennes et le commerce triangulaire, des comptoirs coloniaux au coltan du Kivu, le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation, sans toujours pouvoir l’influencer, la maîtriser, encore moins en tirer des bénéfices de long terme.

Que l’on pense que la mondialisation est une « bonne chose » ou non, c’est un élément essentiel de l’histoire économique de l’humanité. Selon Amartya Sen, prix Nobel d’économie, la mondialisation « a enrichi le monde scientifiquement et culturellement et bénéficié aussi à de nombreuses personnes ». Ceux qui sont plus sceptiques quant à la mondialisation l’associent uniquement aux politiques du libre échange et à l’augmentation des inégalités. Il est vrai que l’Afrique, en particulier l’Afrique subsaharienne, est en retard sur d’autres régions dans son intégration à l’économie mondiale, et l’écrasante majorité des Africains n’ont pas bénéficié des prétendues promesses de prospérité mondiale.

Mais la mondialisation englobe aussi l’échange de biens et marchandises, de culture, d’idées, d’informations, de personnes… Les réseaux mondiaux ont créé des possibilités pour les nations et les communautés de fonctionner à plus grande échelle dans le monde entier. Les endroits précédemment disparates sur le globe sont maintenant liés à des systèmes étendus de communication, de migration, de commerce et d’interconnexions. Ce phénomène permet également aux pays émergents de renforcer leurs identités locales et indépendantes tout en travaillant à faire partie d’alliances transnationales plus larges.

Dans ce contexte, quelles sont les questions que l’Afrique devrait se poser pour devenir un acteur plus proactif dans la mondialisation ?

Les accords commerciaux doivent démontrer que les nations sont ouvertes aux entreprises tout en faisant de l’intérêt des peuples, et pas seulement de celui des entreprises, une priorité. Donc que devons-nous mettre en place pour résoudre les tensions entre la démocratie, l’État-nation et l’intégration économique mondiale ?

Une caractéristique clé de la mondialisation est la connectivité, comme en témoigne l’expansion des câbles de fibre optique terrestres et marins. Ils offrent une transmission à haut débit sans précédent et une opportunité de maîtriser la révolution numérique. Comment les technologies, essentielles à la vie économique et sociale de l’Afrique, enrichiront-elles les populations africaines ?

L’Afrique a le potentiel de développer un modèle particulier de mondialisation. Ce modèle est encore plus pertinent dans un contexte mondial marqué par le vote britannique pour sortir de l’Union Européenne et le résultat de la récente élection présidentielle américaine. Ces derniers événements sont un symptôme de désenchantement populaire vis-à-vis de la mondialisation et démontrent un désir de rehausser les barrières nationales. En revanche, les Africains continuent d’être ouverts. Dans ce contexte, le phénomène des migrations sud-sud constitue un capital important pour le continent. Pouvons-nous redéfinir la dynamique de migration loin du débat binaire du « brain drain / brain gain » et la transformer en une formule de développement continental holistique ?

La mondialisation n’est pas un jeu à somme nulle. Il s’agit d’un trafic bidirectionnel impliquant un processus historique de franchissement des frontières et de métissage dont tout le monde devrait bénéficier. L’Afrique, peut encore, grâce à un ensemble particulier et renouvelé de transactions mondiales, influencer positivement l’orientation que la mondialisation prendra dans le futur – et en tirer profit tout en y contribuant plus amplement.

Le spectre de la recolonisation

Parmi les défis auxquels l’Afrique fait face, il en est un qui les résume tous et qui fait écho aux heures tragiques de son histoire : la possible recolonisation du continent  et la hantise que, par des voies détournées, les acteurs étrangers s’accaparent les actifs et la croissance du continent.

Cette crainte est multiforme : peur de ne pas être au niveau, crainte que ce ne soit la dernière chance, le dernier moment pour arrêter l’hémorragie. C’est une peur plus ou moins rationnelle, justifiée, qui traduit une crise de confiance, par rapport aussi aux recettes traditionnelles de développement qui paraissent inadaptées.

Cette peur est dangereuse car elle peut mener à un repli sur soi. Nous avons vu récemment qu’un certain nombre de pays africains menacent de quitter la Cour Pénale Internationale. La CPI a été fondée sur l’idée que les nations doivent travailler en harmonie et avec l’objectif de traduire en justice les auteurs des pires atrocités. Mais la perception que la CPI cible l’Afrique, au moment où le continent affirme son indépendance politique et économique, n’a pas été bien accueillie. La méfiance s’installe, par exemple du côté de l’Ouganda avec le cas de Dominic Ongwen, un chef rebelle ougandais enlevé quand il était enfant. La CPI subit une crise existentielle et le résultat de cette affaire constituera un précédent important pour la justice pénale internationale et déterminera l’allégeance des pays africains.

La question de la recolonisation provient également de la présence des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, du Japon sur le continent, des pays puissants qui ont tous des enjeux importants et de plus en plus concurrentiels sur notre continent. La Chine, en particulier, a une forte présence en Afrique, avec un million de ressortissants et une présence économique en plein essor. Les investissements en capital chinois en Afrique, jusqu’en juillet 2016, ont augmenté de 515% par rapport aux chiffres de l’année 2015 avec plus de 14 milliards de dollars investis en Afrique par des entreprises chinoises. La Chine acquiert les matières premières telles que l’huile, le fer, le cuivre et le zinc, qu’il lui faut impérativement pour alimenter sa propre économie et, en contre partie, elle construit et améliore les infrastructures telles que les routes, les chemins de fer et les systèmes de télécommunications qui sont nécessaires au secteur manufacturier africain. Cela ne peut être une situation gagnant-gagnant que si les gouvernements africains sont en mesure de négocier les transactions d’une manière qui sauvegarde les intérêts financiers, juridiques et économiques de leurs pays respectifs.

Dans nos relations avec les pays étrangers, la mauvaise application des lois environnementales s’est faite à notre détriment à travers l’exploitation illégale qui épuise nos forêts, la non-réglementation et la surpêche de nos mers par d’autres pays et le braconnage des espèces protégées. Les investissements multinationaux croissants dans les plantations industrielles contribuent également à la déforestation. Sommes-nous en train d’approvisionner le reste du monde en cacao, en sucre et en thé au détriment de notre environnement ? Est-ce que l’abondance de terres, une réglementation flexible et une main-d’œuvre bon marché, que nous troquons si facilement, ne vont pas à l’encontre de notre capacité à déterminer notre propre destinée ?

L’indépendance que nous avons acquise il y a environ 50 ans nécessite une attention continue à travers les questions difficiles auxquelles nous devons nous confronter. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour un développement accéléré ?

Entre société traditionnelle et référentiel moderne, quelle voie pour la jeunesse ?

La question de la démographie, souvent présentée comme une simple donnée quantitative, se traduit par un autre décalage, qualitatif celui-ci : celui qui éloigne de plus en plus la jeunesse, qui forme une majorité écrasante des populations des pays africains, de ses représentants politiques et autres figures morales. Il s’agit d’une jeunesse connectée et exposée quotidiennement à une réalité étrangère, à travers la télévision, l’internet et la radio.

Les jeunes en Afrique ne se limitent plus à développer leur identité et leurs aspirations en fonction du lieu où ils vivent ou des réponses que les aînés veulent bien leur donner. Ils ont pris une certaine autonomie par rapport aux modes de vie traditionnels. En revanche, le leadership traditionnel demeure souvent problématique en Afrique. Les personnages politiques et les anciens ont souvent du mal à composer avec des identités de plus en plus fluides et avec une autorité fragmentée dans l’état africain moderne. Finalement, cet état de fait pourrait conduire à l’effondrement progressif du cadre normatif qui a régi l’Afrique jusque là. Certes, ce processus a eu lieu dans d’autres parties du monde, mais on pourrait se demander s’il n’est pas en train de se produire à un rythme tellement accéléré qu’il est susceptible de mettre en danger la trajectoire de développement de l’Afrique.

Néanmoins, voici une autre façon d’examiner la question au-delà d’une simple juxtaposition. La culture n’est jamais statique mais évolue constamment, alors que chaque génération y contribue par son expérience du monde tout en se défaisant des éléments qui ne lui paraissent plus « utiles ». Les pays africains sont déjà, en grande partie, des pays multinationaux, multiethniques et multi-religieux construits pour beaucoup sur les idées européennes de l’État moderne. La source de l’autorité traditionnelle et de la légitimité, découlant du sang et de la terre, a été remplacée chez la plupart par des idées civiques de démocratie. Aujourd’hui, cette démocratie cherche un renouvellement, comme ailleurs dans le monde.

Pour pouvoir exploiter l’énergie et les ambitions de notre jeunesse, nous devons lui ouvrir un espace pour lui permettre de « co-créer » l’avenir.

L’explosion démographique des jeunes en Afrique subsaharienne ne s’est pas traduite, encore, par des accès de violence politique. Mais nous ne devrions pas attendre qu’un climat de « nous-contre-eux » s’instaure. Les gouvernements doivent continuer à investir dans tous les niveaux de l’éducation, dans la formation professionnelle et, surtout, dans les politiques qui incitent à des investissements plus élevés pour absorber les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi.

Les styles de leadership traditionnel doivent bien céder pour laisser la place à la transparence, permettant l’accès à l’information publique, à l’open data et à la création d’une participation plus significative des jeunes dans le processus politique. Il nous faut construire les ponts nécessaires pour permettre à la voix des jeunes Africains de façonner le futur des partis politiques et de contribuer au dialogue sur la construction de la nation. Alors qu’elle vit une période unique de son histoire démographique, l’Afrique est à la croisée des chemins. Mettons en place les conditions d’un véritable partenariat avec les jeunes pour signaler que leur participation fait partie intégrante de la transformation du continent.

Comment exploiter le dividende démographique africain

Souvent présentée comme un continent surpeuplé, l’Afrique souffre en réalité d’une densité de population très faible, moitié inférieure aux autres pays émergents au poids économique similaire. C’est l’une des conséquences les plus durables du dépeuplement expérimenté du 17e au 19e siècle. Il n’y a que 3 habitants au kilomètre carré en Namibie, moins de 17 en Algérie, 45 en Afrique du Sud, 70 en Côte d’Ivoire et 200 au Nigeria. Mais le continent abritera près de 2,5 milliards de personnes d’ici à 2050 et 4,4 milliards en 2100, selon les Nations unies. À la fin de ce siècle, l’Afrique représentera 39% de la population mondiale. Cette évolution démographique peut, en effet, avoir un impact profond sur la croissance économique du continent et sur le bien-être des sociétés.

Mais le quadruplement de notre population en soi est peu susceptible d’améliorer les choses. Cette explosion démographique aura un impact différent dans chaque pays africain selon la façon dont chacun répond à ce défi aujourd’hui. À moins que nous investissions, dès maintenant dans le renforcement de nos capacités, nous pourrions nous diriger vers un scénario catastrophique où les migrations forcées vers les pays plus riches augmenteraient rapidement. De plus, les pays avec les taux de natalités les plus élevés sont également les pays les plus pauvres et les plus instables tels que le Congo et le Niger. Puisqu’une grande partie de l’Afrique est encore en développement, comprenant certains des pays les plus pauvres de la terre, ces augmentations massives de population doivent être planifiées.

Il ne s’agit pas de savoir s’il faut plus ou moins d’Africains, mais il faut évaluer les taux de croissance et les courbes démographiques par rapport aux capacités et aux niveaux de développement des États de la région.  Derrière la fameuse « transition démographique » se cache une question de dynamique, de gestion de flux et de moyens. Force est de reconnaître que les États et les sociétés n’ont pas, dans leur forme actuelle, la possibilité de s’occuper d’autant d’enfants. Pour 1000 nouveaux nés, il faudra un certain nombre de sages femmes, de médecins, d’instituteurs, de formateurs professionnels, de places en universités, d’emplois, de retraites.

C’est seulement grâce à des politiques et des actions qui peuvent transformer les populations actuelles et futures en une population active, en bonne santé et instruite que nous allons expérimenter une croissance économique réelle et durable qui sortira des Africains de la pauvreté. Surfer sur la vague démographique nécessite la responsabilisation et l’autonomisation des femmes et des filles, en améliorant leur santé, leur éducation, leurs compétences, en leur assurant un plus grand pouvoir social et décisionnel. Cela implique une épargne suffisante pour assurer les retraites et pour aborder la question du vieillissement de la population, un phénomène qui s’accentuera à la fin de la transition démographique. Surfer sur cette vague implique aussi l’amélioration de la sécurité, de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de la vaccination et des mesures préventives contre les pandémies.

Le défi n’est pas la démographie en tant que telle, mais plutôt les infrastructures et personnels d’accueil, de soin, d’accompagnement et de formation. Les États africains sont-ils en capacité de diriger leurs ressources vers leur avenir ?

La culture africaine face à la mondialisation

La mondialisation est un processus inéluctable qui recouvre aujourd’hui beaucoup de réalités, qu’elles soient économiques, sociales, culturelles. Partage des savoirs, échanges interculturels, généralisation d’Internet sur le continent : comment l’Afrique peut-elle réussir à intégrer cette globalisation culturelle sans perdre son âme ?

En effet, cette mondialisation de la culture est souvent présentée comme le cheval de Troie de « l’occidentalisation » de l’Afrique : ce débat a souvent lieu sur le continent. L’on peut ainsi légitimement se demander si cette inévitable mondialisation ne va pas entraîner à terme la destruction ou l’affaiblissement des cultures africaines. De nombreux exemples semblent affluer dans ce sens : je pense en particulier aux nombreux panneaux publicitaires pour de grandes marques occidentales qui fleurissent un peu partout dans les capitales africaines. Ils viennent dicter les nouveaux usages en matière de culture, d’habillement, et même de nourriture, entraînant les jeunes Africains à rêver à un eldorado étranger et à succomber à des diktats parfois inaccessibles financièrement. Ce phénomène est renforcé par Internet : si le réseau est doté de la capacité de mettre en avant certains cultures minoritaires (qui trouvent là un terrain pour s’exprimer de façon plus large), il n’en reste pas moins qu’il entraîne aussi une uniformisation des savoirs. Ceci pour une raison très simple : l’information disponible sur Internet est pour l’instant largement dominée par des contenus occidentaux.

C’est là tout le paradoxe d’Internet : s’il permet l’accès de tous à l’information, il renforce en même temps l’inégalité et l’exclusion ; s’il constitue sur le plan culturel une ouverture au monde, il homogénéise la façon de penser, les savoirs locaux, et la transmission. A mon sens, tout le risque (mais aussi toute la richesse !) de la mondialisation culturelle passera par Internet. C’est le premier levier sur lequel nous devons agir aujourd’hui.

En effet, il faut nous approprier Internet et faire en sorte que l’Afrique ne soit pas un simple spectateur passif. Faisons d’Internet un outil de développement du patrimoine culturel africain ! C’est en effet lui qui façonne l’imaginaire des générations présentes et futures, et cela n’est pas prêt de s’arrêter. Je le crois, les nouvelles technologies peuvent procurer aux jeunes Africains des manières d’accéder et de mieux comprendre leur environnement social et culturel. Internet est une chance s’il est raisonné !

L’Afrique doit donc s’intégrer dans le processus de mondialisation, non pas en le subissant, mais en imposant ses propres règles. C’est une des missions du NEPAD : permettre au continent de participer activement aux transformations de l’économie mondiale. En effet, une Afrique réellement intégrée dans le processus de mondialisation ne sera pas sans effet sur les relations internationales. Une Afrique intégrée dans ce processus ne laissera pas non plus la mondialisation avaler ses cultures. Au contraire : elle les proposera au monde et leur donnera l’occasion de les connaître. Voilà à mon sens comment il faut aujourd’hui voir la mondialisation culturelle : c’est une chance plus qu’un risque. A nous simplement de faire en sorte d’en relever le défi.

 

La sécurité maritime en Afrique : un moteur économique !

En octobre dernier, le Sommet extraordinaire de l’Union africaine sur la sécurité maritime s’est tenu à Lomé, en présence de 52 pays du continent. A cette occasion, l’Union africaine a adopté une charte sur la sécurité maritime, une première dans le monde ! Cette charte est en effet extrêmement visionnaire : il s’agit de rassembler différents pays africains autour d’engagements pour la lutte contre la piraterie, la pêche illégale, ou encore pour la promotion de « l’économie bleue ».

La sécurité maritime est un sujet dont le grand public parle peu, et qui est pourtant d’une importance capitale pour notre continent. Il est en effet crucial de préserver l’espace maritime, favoriser le développement durable, la bonne gestion et protection des pêches, ainsi que de lutter contre l’insécurité en mer. Il en va de la création de conditions stables pour encourager l’investissement et le tourisme, mais aussi d’une croissance économique durable pour notre continent, de la sécurité alimentaire, de l’emploi, de la lutte contre le terrorisme et de la stabilité politique des pays. En effet, les actes de piraterie, de terrorisme ou de contrebande coûtent extrêmement chers à l’Afrique et freinent considérablement les échanges économiques. Ainsi, la perte commerciale subie dans le Golfe d’Aden (baie située entre la corne de l’Afrique et la péninsule arabique) est évaluée à 25 milliards de dollars, du fait des pirates, des trafiquants, et des pêcheurs clandestins. Egalement, au premier semestre 2016, il est terrible de noter que les actes de piraterie maritime dans les eaux africaines ont représenté plus du tiers des attaques pirates perpétrées dans le monde. En effet, selon le Bureau maritime international (BMI), sur 98 actes de piraterie survenus dans le monde, 34 ont eu lieu au large des côtes du continent.

Cependant, l’Afrique dispose de 13 millions de kilomètres carrées de zones économiques maritimes et de 17% des ressources mondiales en eau douce. De quoi introduire une nouvelle donne dans le transport, les ports, la pêche industrielle, secteurs pour l’instant largement dominés par des intérêts internationaux. L’économie maritime est donc une source inépuisable de croissance pour les pays et leur population. C’est un secteur qui peut créer de nombreux emplois, ce qui rend crucial la sécurisation des échanges. Egalement, il ne faut pas oublier que sécurité maritime rime avec sécurité des territoires (l’on pense aux pays africains aux prises avec le terrorisme religieux, notamment celui de Boko Haram, des Shebbab en Somalie, et de djihadistes disséminés dans différents groupes dans le Sahel), mais aussi avec stabilité économique. Or l’Afrique reste encore très exposée, du fait d’un manque de compétences et de moyens pour sécuriser son littoral qu’il est nécessaire de pallier.

C’est la raison d’être de cette charte de Lomé : le Sommet a été un grand pas, mais beaucoup de travail reste à faire. Il ne suffit pas de signer des résolutions et de rentrer chez soi avec une conscience apaisée. Je le crois, ce Sommet a servi à éveiller les consciences en insistant sur les conséquences économiques, sécuritaires, écologiques d’un manque de protection des territoires maritimes. Gageons que ce ne sera pas le dernier, et qu’il sera suivi d’actions marquantes permettant à l’Afrique de prendre son propre destin maritime en main.