L’Afrique et le piège de la dette

Dans ses dernières « Perspectives économiques » pour l’Afrique publiées le 8 mai dernier, le Fonds monétaire international (FMI) ne cache pas son scepticisme sur l’évolution des économies africaines. Certes la croissance moyenne prévue pour la zone est en hausse, passant de 2,8% en 2017 à 3,4% en 2018. L’Afrique bénéficie principalement du redressement des cours des matières premières ainsi que de la timide reprise de la croissance mondiale grâce à un meilleur accès aux marchés internationaux.

Néanmoins, tant que la croissance de la dette restera supérieure à la croissance du PIB, la situation budgétaire des pays africains ne pourra qu’aller en se dégradant. Ainsi, le FMI considère que sur les 35 pays de la zone, 15 d’entre eux sont en situation de surendettement ou en passe de l’être. Une situation d’autant plus préoccupante qu’une partie des bailleurs internationaux est quelque peu refroidie à l’idée d’acheter de la dette africaine alors que certains États ont pu décevoir sur la transparence de leur gestion de la dette publique.

Aujourd’hui, l’histoire se répète : les États les plus touchés sont ceux qui ont bâti leur croissance essentiellement sur l’exportation des matières premières, hydrocarbures ou minerais. Avec la chute des cours, les devises nationales se sont effondrées, rendant plus difficile le remboursement de la dette. À tel point que le service de la dette absorbe jusqu’à 60% des recettes publiques de certains États. Autant d’argent perdu pour des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures, les dépenses qui seules permettront de préparer nos pays au défi démographique.

On entend parfois dire que le niveau des dettes africaines n’est pas aussi élevé que dans les pays occidentaux par exemple, et que l’Afrique n’a donc pas de raison de faire des efforts budgétaires particuliers. C’est faire abstraction de deux éléments spécifiques aux économies africaines : premièrement la faible capacité de mobilisation de recettes fiscales compte tenu du poids prépondérant de l’informel dans nos économies ainsi que des limites de nos administrations fiscales à faire face aux multiples évasions fiscales, deuxièmement les taux auxquels nous empruntons, nettement moins avantageux que ceux dont bénéficient les pays occidentaux.

Le FMI souligne que malgré les importants progrès réalisés depuis 20 ans, l’Afrique subsaharienne présente toujours le ratio recettes-PIB le plus faible au niveau mondial. Son niveau médian était de 18 % en 2016, soit cinq points de pourcentage de moins que les autres pays émergents ou en développement. Le FMI répète encore ce que nous savons depuis longtemps : les pays d’Afrique subsaharienne doivent et peuvent accroitre leurs recettes fiscales à hauteur de 3 à 5% du PIB. Ce montant serait largement supérieur à l’aide internationale que la région reçoit chaque année qui de toutes les manières s’amenuise drastiquement ou est focalisée sur des aspects sécuritaires liés au terrorisme et aux migrations.

Il n’existe pas de solution miracle face au piège de la dette. Pour envisager le développement d’un pays sur le long terme, il faut bâtir une croissance inclusive et durable fondée sur trois piliers : une gestion budgétaire rigoureuse ; un accroissement significatif des recettes fiscales ; un renforcement de l’attractivité pour les investisseurs étrangers. Les solutions sont connues, mais elles demandent du courage politique et une capacité à ne pas céder aux mesures de court-terme. Là commence l’indépendance économique de notre continent, faisons attention à ne pas commettre des erreurs qui nous ont coûté cher par le passé.

 

L’Afrique de l’Ouest face au défi du commerce illicite

Dans un rapport conjoint, l’OCDE et la Banque africaine de développement (BAD) se penchent sur l’économie du commerce illicite en Afrique de l’Ouest[i]. Le Groupe de haut niveau sur les flux financiers de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies avait déjà estimé que les flux financiers illicites (FFI) en provenance du continent africain s’élevaient à 50 milliards de dollars, un chiffre contesté, bien que tous les analystes s’accordent à dire que le volume des FFI dépasse celui de l’aide publique au développement (APD) à destination de l’Afrique (41 milliards USD en 2016). Or ce rapport est intéressant dans la mesure où il analyse les données et faits relatifs à 13 économies criminelles et illicites (allant du trafic de cocaïne au détournement de pétrole en passant par la pêche illicite), les FFI que ces économies produisent et leur impact sur le développement.

Le premier constat est que ces économies se retrouvent au contact d’un large éventail d’acteurs qui comprend aussi bien les réseaux criminels, que le secteur privé (domestique et international) et les responsables publics. Dans l’ensemble de la région, on assiste donc à diverses formes d érosion de l’État de droit et de la bonne gouvernance suite à ces différentes interactions. Le second constat est que certaines de ces économies criminelles et illicites ne sont pas toujours stigmatisées par les communautés des régions où elles opèrent, dans la mesure où elles représentent un moyen de subsistance important. Cet écosystème trouble créé donc une forme de pouvoir local alternatif venant concurrencer directement l’État dont la légitimité s’érode auprès de ces communautés.

La frontière poreuse entre le licite et l’illicite en Afrique de l’Ouest est facilitée par la prépondérance de l’économie informelle, qui représenterait 60 à 70% de l’économie globale de la région. C’est pourquoi il est utile de rappeler ici l’urgence d’investir dans l’inclusion financière. Trop de nos concitoyens n’ont toujours pas accès aux produits et services financiers de base, les obligeant à réaliser toutes leurs transactions en liquide ou encore à utiliser des systèmes informels de transferts de fonds. Il n’est pas étonnant alors que d’importants volumes de transactions échappent aux autorités de l’État et aux institutions internationales, nous empêchant de quantifier l’activité économique réelle de certaines régions.

Ainsi, le détournement de l’or au Ghana priverait selon certaines analyses le pays des recettes d’un tiers de sa production ! Au Nigeria, celui du pétrole représenterait entre 3 et 8 milliards de dollars par an. La contrebande de tabac constituerait une perte de 16,6 milliards de dollars de recettes douanières au Mali, etc. Or les flux financiers de ces activités sont autant d’investissements perdus pour l’éducation et la santé dans des pays qui sont souvent déjà fragilisés au niveau politique et sécuritaire.

Répondre au défi du commerce illicite est une tâche complexe compte tenu de l’enchevêtrement des acteurs impliqués et du sort des populations dépendant de ces activités pour vivre. Nous ne devons pas avoir une approche binaire, mais d’emblée reconnaitre que toutes les activités informelles générant des FFI ne sont pas pour autant de nature criminelle. Nous devons être capable de fournir aux populations qui vivent dans les régions touchées des améliorations à leur conditions de développement.

Il est en effet indispensable d’avoir une réponse sur deux fronts : s’attaquer aux économies criminelles et aux trafiquants d’une part, améliorer les conditions socio-économiques des populations vivant dans le creuset de ces économies d’autre part et rendre nos opinions nationales suffisamment informées. Enfin, cette problématique régionale n’est que le reflet infime d’une économie mondialisée du crime. C’est pourquoi une coopération accrue avec les pays de l’OCDE et les pays d’origine ou de destination de certains trafics est nécessaire pour combattre pleinement et efficacement ces réseaux transnationaux.

Le capital humain, levier essentiel de la richesse des nations

Le PIB et sa croissance, souvent considérés comme les indicateurs de référence quand il s’agit d’évaluer la situation économique d’un pays, font depuis longtemps l’objet de controverses. Déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre à Rio, plusieurs économistes s’étaient penchés sur la notion de « durabilité », estimant que le PIB ne prenait pas en compte l’état des ressources naturelles, indispensables pourtant pour assurer une croissance économique sur le long terme. De même, la crise financière de 2008 nous a rappelés à quel point nos instruments de mesure de la bonne santé économique des pays et entreprises sont approximatifs, voire trompeurs.

Dans une nouvelle étude intitulée « The Changing Wealth of Nations 2018 », la Banque mondiale analyse l’évolution de la richesse de 141 pays entre 1995 et 2014, en prenant en compte quatre éléments. L’évaluation des richesses se base sur le capital naturel (ressources minières, forêts…), le capital produit (infrastructures…), les actifs étrangers nets et surtout le capital humain (revenus d’une personne sur toute sa vie). C’est la première fois que le capital humain est introduit dans une telle étude, illustrant ainsi l’importance de l’investissement dans les individus comme levier essentiel de la richesse des nations.

On constate ainsi que le capital humain constitue pas moins des deux tiers de la richesse mondiale. Dans les pays à revenu élevé, le capital humain représente 70% de la richesse contre seulement 40% dans les pays à faible revenu. Ainsi, lorsque l’on suit la trajectoire de pays à faible revenu devenus des pays à revenu intermédiaire entre 1995 et 2014, on observe un investissement des gains issus du capital naturel dans les infrastructures et dans l’éducation. À l’inverse, dans dix des 24 pays du groupe des pays à faible revenu, le capital naturel représente toujours plus de 50% de la richesse nationale.

À l’échelle mondiale, la richesse mondiale a augmenté, notamment avec le rattrapage des pays à revenu élevé par les pays à revenu intermédiaire. Néanmoins, les inégalités persistent puisque dans les pays de l’OCDE, la richesse par habitant continue d’être 52 fois supérieure à celle d’un habitant d’un pays à faible revenu. De plus, même si les pays à faible revenu affichent un quasi-doublement de leur niveau de richesse entre 1995 et 2014, la pression démographique de nombreux pays, essentiellement d’Afrique subsaharienne, n’a pas permis à la richesse par habitant de progresser autant que la moyenne mondiale.

En lisant ce rapport, on peut conclure que l’Afrique fait face à deux principaux défis : mener la transition d’une richesse issue du capital naturel vers le capital humain et mieux gérer sa pression démographique. Trop souvent frappés par la « malédiction des matières premières », les pays africains doivent réinvestir massivement les recettes liées à l’industrie extractive dans les infrastructures et l’éducation pour mettre en place les conditions nécessaires d’une croissance inclusive et durable. C’est dans ce contexte que les gouvernements africains doivent réfléchir à leurs stratégies de développement en gérant  l’enjeu démographique dans le but que notre jeunesse devienne effectivement la première richesse de notre continent.

Sans ses propres données, l’Afrique est condamnée à avancer à l’aveugle

En déclarant dans une interview au Wall Street Journal que des méthodologies souffrant d’imprécisions, voire d’un biais politique, ont affecté les performances de certains États au classement « Doing Business », le très iconoclaste économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer a déclenché une véritable tempête. L’interview a notamment résonné au Chili, pays particulièrement victime de ce biais. L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet s’est dite très « préoccupée », et appelle à une enquête approfondie de l’institution sur cette dérive.

Si l’Afrique n’est pas au cœur de cette affaire, le cas chilien est une nouvelle occasion de sonner l’alarme. En effet, les pays africains, à l’image de nombreux pays émergents, n’ont pas encore réussi à développer des outils de collecte des données et de production de statistiques fiables. Les gouvernements africains, mais aussi les chercheurs et les citoyens dépendent donc des données fournies par les institutions internationales comme l’ONU, l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale.

Sans vouloir remettre en cause le travail essentiel fourni par ces différentes institutions, il n’en est pas moins fondamental que l’Afrique s’approprie pleinement le sujet des données et des statistiques pour pouvoir élaborer sa propre vision stratégique. Aucune des institutions internationales n’est à l’abri de possibles manipulations, ou tout simplement de partialité structurelle à l’encontre de certains pays ou de certains types de réformes. Or une analyse africaine du développement du continent est indispensable pour poser les bases saines de l’Afrique de demain.

Plusieurs facteurs expliquent ce retard pris par l’Afrique dans ce domaine. Tout d’abord, les faibles moyens mis à disposition des institutions nationales de statistique qui dépendent trop largement des financements extérieurs pour leur fonctionnement. Aussi parce que ces instituts sont trop souvent sous tutelle politique, laissant courir le soupçon d’un possible manque de neutralité. L’indépendance de ces instituts est nécessaire, afin qu’ils établissent eux-mêmes leurs programmes de recherche, indépendamment des agendas politiques et du calendrier électoral.

Les statistiques servent de miroir chiffré à la réalité du quotidien. Or, pour prendre les bonnes décisions politiques et économiques, une réalité déformée peut être source d’erreurs. Sans informations fiables, l’élaboration d’une politique de développement efficace n’est pas possible. Ces statistiques sont indispensables pour une bonne affectation des ressources et une évaluation rigoureuse de l’impact des politiques publiques mises en place. C’est pourquoi les gouvernements doivent comprendre que l’investissement dans les statistiques est rentable, grâce à l’amélioration générale du déploiement des ressources qui en découle.

Surtout, au-delà de l’impératif économique, les gouvernements africains doivent mettre à disposition de leurs citoyens de bonnes statistiques. Elles améliorent la transparence et la responsabilité en matière de gestion publique. C’est seulement dans ces conditions que les citoyens peuvent juger des politiques mises en place par leur gouvernement et ainsi voter de la manière la plus informée.

Plus que jamais, l’open data et la transparence des données doivent être une priorité pour nos sociétés afin de structurer le débat politique. À l’ère des « fake news », il est d’autant plus impératif de combattre les rumeurs et les mensonges en fournissant des données pertinentes et fiables à l’espace public. C’est ainsi que nous favoriserons le développement de la démocratie participative et de sociétés plus apaisées.

La restauration des terres en Afrique, une urgence qui doit passer par le secteur privé

Je partage avec vous cet article de Mamadou Diakhité, l’administrateur principal du programme Gestion durable des terres et de l’eau au sein de l’agence du Nepad.
Il est urgent de repenser la distribution de l’aide à la lutte contre le réchauffement climatique en Afrique, en s’appuyant notamment sur le secteur privé et en privilégiant les programmes de restauration des terres

À l’heure où l’urgence climatique se manifeste sous tant de formes, que ce soit par la violence des catastrophes naturelles, la baisse des récoltes en milieu rural ou la dégradation de l’air dans les villes, il est plus que jamais difficile d’établir une hiérarchie des priorités entre atténuation des émissions de gaz à effet de serre (GES) et adaptation aux changements climatiques.

Article complet ici.

Le cœur du défi migratoire se situe dans les campagnes africaines

Contrairement à ce que beaucoup croient encore en Europe, c’est désormais l’Afrique qui domine les flux migratoires en direction de l’Europe et non le Moyen-Orient. L’accord passé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a fortement contribué à faire chuter le nombre de migrants venus du Levant. L’Afrique est la première terre d’émigration mondiale.

Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), les Subsahariens ont représenté 79% des migrants passés par l’Italie entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2017. Pendant ce temps, l’Espagne redevient également une route migratoire importante puisque le nombre de migrants passés par « la route de la Méditerranée de l’Ouest » a déjà doublé par rapport à 2016.

Si certains de nos concitoyens quittent le continent pour fuir les guerres et les violences politiques, nous ne pouvons pas sous-estimer le poids des migrations économiques. Les causes sont multiples et connues : chômage de masse, surtout chez les jeunes, instabilité politique et mauvaise gouvernance, pression démographique en zones urbaines, abandon des zones rurales par le pouvoir central, injustice sociale et une forme de fantasme sur les promesses de l’Europe.

Parmi toutes les solutions envisageables, de nombreuses études économétriques ont démontré la pertinence du développement agricole dans la lutte contre la pauvreté. Dans un continent qui compte 65% des terres arables disponibles dans le monde, pour une population encore à 50% rurale, c’est le meilleur moyen de leur offrir aux populations une formation et un emploi leur permettant de gagner un revenu décent, et de se stabiliser.

Dans une étude conjointe, la FAO et le CIRAD estiment que c’est près de 380 millions de jeunes, dont 220 millions en zones rurales, qui vont entrer sur le marché du travail africain d’ici à 2030. Si nous n’offrons pas à cette jeunesse des zones rurales des opportunités professionnelles, elle n’aura d’autres choix que de migrer vers les grandes villes africaines dans des conditions précaires ou même vers l’Europe. L’agriculture et le développement rural sont les piliers sur lesquels doit s’appuyer notre réponse au défi migratoire en Afrique.

Alors que 80% des exploitations agricoles en Afrique font moins de deux hectares, il faut renforcer les connections entre les petits exploitants agricoles et les entreprises de l’agrobusiness pour mettre en place un écosystème harmonieux. En mettant en place des chaînes de valeurs intégrées pour capter une plus grande part de la valeur ajoutée et en garantissant l’autosuffisance régionale pour certains produits de base, ces agropoles seront sources d’emplois pour les populations, notamment pour les femmes et les jeunes.

Dans le cadre des perspectives définies par l’Union Africaine l’Agence du NEPAD veille à la mise en place d’agropoles et de corridors d’infrastructures au cœur de l’Agenda 2063 pour la transformation agricole du continent. Une meilleure connexion aux marchés régionaux est clé pour créer un réservoir de consommateurs suffisamment élargi pour justifier les investissements nécessaires

Le danger démographique prend une deuxième forme, plus inattendue : la main d’œuvre agricole est vieillissante en Afrique subsaharienne. En moyenne, les agriculteurs ont soixante ans dans de nombreux pays tandis que la jeunesse est massivement touchée par le chômage. C’est l’occasion de procéder à une transmission générationnelle afin que les agriculteurs expérimentés fassent bénéficier les jeunes de leur savoir-faire. Je dis souvent que la vie d’un agriculteur ne diffère guère de celle d’un chef d’entreprise. L’agriculture est particulièrement transformée par le numérique, que les jeunes sauront mieux exploiter que l’actuelle génération.

Il ne sert à rien de regarder vers la Méditerranée lorsqu’on veut parler de l’enjeu migratoire. C’est déjà trop tard. C’est en agissant directement sur les causes des migrations que les situations inhumaines constatées en Libye et ailleurs cesseront. Commençons par offrir un avenir professionnel à nos concitoyens et à mettre en place les conditions d’une croissance inclusive et durable. Et pour cela, l’agriculture est le pilier essentiel sur lequel nous devons nous appuyer.

L’Agriculture intelligente face au climat à l’heure de la COP 23

Alors que se tient actuellement à Bonn la COP 23, je trouve intéressant de présenter un point sur l’un de nos programmes qui touche à la lutte contre le réchauffement climatique, et vise à davantage de résilience face à ce phénomène dont nos pays sont malheureusement les premières victimes – bien qu’ils ne soient en rien responsables de cette situation.

Lancé en 2014, ce programme, baptisé en anglais Climate Smart Agriculture (CSA) est dérivé des politiques définies et mises en place par l’Union Africaine, notamment le Programme Global de développement de l’agriculture en Afrique (CAADP). Notre organisation, le NEPAD, est en charge de la coordination et de la mise en œuvre de cette plate-forme qui doit bénéficier directement aux États impliqués.

L’Agriculture intelligente face au climat* (CSA, AIC en français) est une agriculture qui augmente durablement la productivité, la résilience et l’adaptation, tout en contribuant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce programme vise donc à la sécurité alimentaire globale et à l’amélioration de la nutrition face au changement climatique. Le programme CSA vise notamment à renforcer les capacités des acteurs de l’agriculture à tous les niveaux, en particulier les petits agriculteurs et les institutions. Il vise un objectif ambitieux : atteindre l’objectif de 25 millions d’agriculteurs africains pratiquant une agriculture intelligente face au climat d’ici 2025.

Pour ce faire, l’Union Africaine avec le NEPAD comme Agence d’exécution, sont à la tête d’une initiative axée sur les pays et intégrée au niveau régional qui fournit les outils d’action et la plate-forme d’accueil des partenariats qui produisent des résultats concrets. La structure a porté ses fruits puisqu’aujourd’hui nous avons développé plusieurs alliances fructueuses avec des ONG internationals comme CARE International, Catholic Relief Services, Concern Worldwide, Oxfam et World Vision, mais aussi avec quatre partenaires techniques dont la FAO, et le Forum pour la recherche Agricole en Afrique (FARA) par exemple.

Chaque année depuis trois ans, l’Agence du NEPAD réunit des experts, des représentants des pays ou des régions membres de notre Alliance, et nos partenaires afin que le rôle important de l’agriculture, dans le cadre du changement climatique, soit adressé et entendu. Aujourd’hui, grâce à ce programme, le NEPAD est considéré comme une source d’information, d’innovation et de production de connaissance sur le changement climatique en Afrique. Notre plate-forme permet aussi de trouver des financements internationaux et des partenariats pour les Etats qui souhaitent développer des politiques efficaces de résilience face au changement climatique, grâce notamment à l’agriculture. Nous nous inscrivons donc dans une action concrète qui porte ses fruits.

Reste à créer les outils pour mesurer les résultats de cette nouvelle approche sur le terrain. La transition des secteurs de l’agriculture (incluant les cultures, l’élevage, la foresterie, les pêches et l’aquaculture) vers des systèmes de production plus durables et intelligents face au climat commence en effet et sans aucun doute sur le terrain. Il nous faut donc d’abord au niveau de chaque Etat africain, évaluer les impacts actuels et futurs du changement climatique, identifier les stratégies d’adaptation actuelles et futures et créer un environnement favorable pour les agriculteurs. Nous devons poursuivre nos efforts et lancer de nouveaux projets comme nous l’avons fait déjà avec un certain succès dans des États comme l’Éthiopie, le Kenya, le Malawi, le Niger, l’Uganda, la Tanzanie et la Zambie.

Nous sommes face à un combat de longue haleine, mais le moment n’est pas venu de baisser les bras. Il en va de notre avenir et de celui de notre planète.

*Dérivé du terme anglais smart agriculture, il s’agit ici d’une agriculture agro écologique qui non seulement s’adapte au changement climatique mais émet également peu de gaz à effet de serre.

 

Le potentiel et les risques de l’économie numérique en Afrique

Dans son dernier rapport sur l’économie de l’information intitulé « Digitalisation, commerce et développement »[i], la CNUCED souligne l’impact croissant du numérique sur les économies africaines. Si l’Afrique continue d’avoir le plus faible taux de pénétration de l’Internet haut débit, c’est aussi le continent où la croissance est la plus rapide en la matière. Le Big data, l’intelligence artificielle, le mobile banking, l’imprimante 3D bouleversent déjà la vieille économie. Mais en Afrique, la percée de l’économie numérique est particulièrement impressionnante.

Dès 2025, la contribution du numérique au PIB Africain devrait rattraper le niveau de la Suède et de Taiwan. Ne parle-t-on pas déjà des « leapfrogs » de l’Afrique dans le digital à travers le mobile banking, l’e-commerce ou encore l’e-gouvernement ? Face à ses nombreuses contraintes – géographiques, sanitaires, écologiques ou agricoles – l’Afrique a dû en permanence chercher de nouveaux modèles et innover pour se développer. Prenons l’exemple de la santé : dans certains pays d’Afrique subsaharienne, certains médecins sont si rares dans leur spécialité qu’ils ne sont qu’un pour un million d’habitants. Peut-on imaginer meilleure opportunité pour développer la e-santé ?

Le commerce électronique est en plein boom, avec de nombreux acteurs qui bénéficient pleinement du dynamisme de la démographie africaine et de la pénétration croissante de l’Internet haut débit sur le continent. Reflet de cette impressionnante croissance, une entreprise comme Jumia est passé de 35 millions d’euros de chiffre d’affaire en 2013 à 289 millions d’euros en 2015. Mais au-delà du e-commerce et du mobile banking, l’essor du numérique donne naissance à d’autres projets à la dimension collaborative. C’est le cas par exemple de la plateforme Agritools, qui partage les initiatives technologiques africaines au service des agriculteurs créant un forum de solutions de haut niveau technologique pour les producteurs.

Aujourd’hui, l’Afrique est contrainte d’innover afin de contourner ses contraintes naturelles et de rattraper son retard technologique. Mais la prochaine étape de l’Afrique est le passage à la « reverse innovation ». Pour le moment, l’Afrique adapte des technologies qui proviennent des pays développés. Maintenant, il faut que l’Afrique crée elle-même ses innovations et qu’elles soient reprises par les pays développés.

De même, si l’économie numérique offre des perspectives intéressantes pour le futur, nous ne devons pas pour autant oublier les risques associés à un tel développement. Plusieurs éléments doivent attirer notre attention afin que cette nouvelle économie numérique soit inclusive et bénéficie au plus grand nombre.

Tout d’abord, le digital prend naturellement de vitesse les États, qui mettent toujours du temps à réagir face aux innovations. Les gouvernements doivent absolument légiférer en faveur de la protection des données numériques afin que la vie privée de nos concitoyens et la compétitivité de nos entreprises soient préservées. De plus, la fracture numérique est un réel danger : des inégalités dans l’usage de ces technologies peuvent rapidement apparaître entre les grandes et les petites entreprises, mais aussi entre les différents pays africains. Enfin, l’éducation numérique doit être placée au cœur des programmes scolaires. La maîtrise de ces technologies par nos concitoyens est indispensable afin de réussir pleinement l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale.
___
[i] CNUCED, « Digitalisation, commerce et développement », rapport sur l’économie de l’information 2017.

Une croissance sans industrialisation ?

Je partage avec vous un très bon article de Dani Rodrik, un économiste que j’apprécie beaucoup.. Ce papier illustre aussi à quel point la réalité va parfois plus vite que les prévisions des économistes. Nous devons donc faire preuve d’agilité et de flexibilité dans notre approche des politiques d’industrialisation.

CAMBRIDGE – Malgré les bas prix mondiaux des matières premières dont elles ont tendance à dépendre, bon nombre des économies les plus pauvres du monde s’en sortent bien. La croissance économique de l’Afrique subsaharienne a ralenti de façon marquée depuis 2015, mais cela reflète des problèmes spécifiques dans trois de ses plus grandes économies (Nigeria, Angola et Afrique du Sud). L’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie, le Sénégal, le Burkina Faso et le Rwanda prévoient d’atteindre une croissance de 6 % ou plus cette année. En Asie, la même tendance se confirme pour l’Inde, le Myanmar, le Bangladesh, le Laos, le Cambodge et le Vietnam.

Tout cela est plutôt réjouissant, mais tout aussi étonnant. Les économies en développement qui parviennent à croître rapidement sur une base durable, sans compter sur les booms des ressources naturelles (comme la plupart de ces pays durant une décennie ou plus), y parviennent en général grâce à une industrialisation orientée vers les exportations. Mais parmi ces pays, rares sont ceux qui connaissent une forte industrialisation. La part du secteur industriel dans les pays de l’Afrique subsaharienne à faibles revenus est globalement stable, voire en baisse dans certains cas. Et en dépit d’un important battage autour de « Make in India », l’une des rengaines du Premier ministre Narendra Modi, le pays fournit peu d’indices d’une industrialisation rapide.

Article complet ici

La malnutrition est une hypothèque sur l’avenir de nos populations

Il y a parfois des nouvelles réjouissantes sur les progrès de notre continent. Récemment par exemple sortait un rapport du Panel Malabo-Montpellier dans le cadre du Forum pour la révolution verte en Afrique (AGRF), qui se réunissait à Abidjan. Ce rapport, intitulé « Alimentation: Comment l’Afrique peut-elle construire un futur sans faim ni malnutrition ? », annonçait que de nombreux pays africains avaient réussi à réduire drastiquement la malnutrition au cours des 15 dernières années. Mais ce que soulignent surtout les experts en sécurité alimentaire impliqués dans cette étude, c’est que ces bons résultats ont été obtenus grâce à une ferme volonté politique dans chacun des Etats concernés.

Les disparités restent importantes en fonction des pays, mais le rapport souligne que la proportion de personnes souffrant de la faim a baissé globalement de 28 à 20% en Afrique entre 1990 et 2015. Toutefois le nombre total de personnes augmente à cause de la croissance démographique qui constitue bien un démultiplicateur des problèmes de nos pays (voire articles précédents). Mais au-delà du nombre de personnes atteinte, c’est aussi une course contre la montre qui se joue dans la lutte contre la malnutrition. Chez l’enfant, les 1000 premiers jours sont déterminants pour sa croissance et chaque jour que nous laissons passer entame l’espoir d’une vie en pleine santé pour un enfant de notre continent.

Selon le rapport, « certains pays ont réalisé des progrès remarquables. Le Sénégal, le Ghana et le Rwanda, ont tous réduit le nombre de personnes souffrant de malnutrition et le nombre d’enfants souffrant de retard de croissance de plus de 50%. L’Angola, le Cameroun, l’Éthiopie et le Togo ont atteint des réductions de plus de 40% ».

Le co-président du Panel, Joachim von Braun, explique que « les gouvernements réussissent à lutter contre la malnutrition quand ils la mettent en priorité dans leur agenda et dans leurs programmes de mise en œuvre interministériels et en étroite collaboration avec les partenaires. L’investissement est nécessaire pour la prévention des crises et l’élaboration des programmes permettant de construire la résilience face aux stress climatique ».

Plusieurs initiatives sont mises en exergue par le rapport du Panel parce qu’elles ont porté leurs fruits dans des pays aussi variés que l’Angola, le Sénégal ou le Ghana. En Angola, une approche multisectorielle pour réduire la malnutrition et une coordination des actions et programmes au niveau du Ministère de l’Agriculture appuyé par le Ministère de la Santé ont largement contribué aux bons résultats de la Stratégie nationale de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Au Sénégal, une cellule de lutte contre la malnutrition a été mise en place dès 2001, suivie par le lancement du Programme de renforcement de la nutrition en 2002. Enfin au Ghana, qui a réussi à réduire de moitié le nombre de ses habitants touchés par la faim, les autorités ont décidé d’intégrer la question nutritionnelle à tous les niveaux des politiques gouvernementales. En effet, sans coordination intersectorielle efficace mêlant politique de santé, agricole et éducative, il est vain d’espérer une amélioration des indicateurs de nutrition.

Mais la puissance publique ne peut être la solution à tous nos maux. Une plus grande implication du secteur privé local dans la lutte contre la malnutrition est essentielle. Produire des aliments de qualité accessibles au plus grand nombre, tout en créant de l’emploi au niveau local créé un cercle vertueux pour le développement d’une région ou d’un pays. Aujourd’hui, on assiste déjà à la mise en place de partenariats public-privé qui fournissent des solutions innovantes, notamment en termes de produits adaptés et de financements, se logeant dans des marchés de niche et rentable.

Il convient de rappeler que la malnutrition, ce n’est pas que la faim. En effet le fait de mal manger et de ne pas assez manger a des conséquences durables et profondes sur le développement physique, mais aussi mental des enfants, et ces conséquences seront toujours là quand ces enfants seront devenus des adultes, notamment sur le plan intellectuel. Ensuite, il y a évidemment des conséquences de la malnutrition qui relèvent de la santé publique. Cette question doit donc être prise très au sérieux par les gouvernants.

Un simple exemple. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’Afrique est aussi menacée par l’obésité. Les experts rappellent ainsi : « La consommation d’aliments peu coûteux et peu nutritifs, ainsi que la réduction de l’activité physique dans la classe moyenne, augmentent les niveaux d’obésité. La prévalence estimée de l’obésité chez les enfants devrait atteindre les 11% en 2025. »

Enfin le rapport souligne que malgré ces résultats encourageants, il reste beaucoup à faire. « Des défis significatifs doivent encore être relevés. Pour atteindre les objectifs établis dans la Déclaration de Malabo et l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, les gouvernements doivent apprendre de leurs réussites passées et redoubler d’efforts pour s’attaquer au triple fléau de la faim, de la malnutrition et de l’obésité sur le continent », estime le co-président du Panel, le Dr Ousmane Badiane.

Le changement climatique représente bien entendu une menace particulièrement importante, mais aussi l’urbanisation qui provoque une forte pression sur les producteurs de produits alimentaires.