Les migrations intracontinentales, une manne pour l’Afrique

Se pourrait-il que nous soyons passés à côté d’un phénomène de fond structurant les économies africaines ? À force de focaliser le débat sur les migrations extracontinentales et leurs incidences sur les relations entre les pays africains et leurs partenaires, nous en avons oublié que la majeure partie des migrations originaires d’Afrique sont des migrations intracontinentales. Ainsi, selon un récent rapport de la CNUCED, ce sont 19 millions de personnes qui migrent à travers l’Afrique chaque année, contre 17 millions à destination d’autres continents, et 5,5 millions venant du reste du monde à destination de l’Afrique.

Les résultats de cette étude vont à contre-courant d’une vision pessimiste du phénomène migratoire, vision qui souligne habituellement des problèmes majoritairement fantasmés de non assimilation, de perte d’emplois, de lutte entre les populations immigrantes et les locaux pour les ressources publiques, de déséquilibres des systèmes de santé et de protection sociale, de frictions culturelles, etc. C’est une toute autre image qui se révèle ici : les migrations intra-africaines sont un moteur de productivité et de croissance, de transferts de compétences, d’intensification des échanges, d’industrialisation, et d’investissement dans les pays d’origine.

Contre l’argument d’une immigration menant à la concurrence pour les emplois, l’étude souligne le fait qu’une partie des migrants le font à l’appel des secteurs économiques phares de certains pays chez lesquels la main-d’œuvre se tarit. Il en va ainsi du secteur éducatif et de l’ingénierie (Rwanda), des services financiers (Afrique du sud, Tanzanie et Ouganda), des télécommunications (Afrique du Sud et Rwanda), de la construction (Afrique du Sud, Côte d’Ivoire) et des mines (Afrique du Sud, Gabon), ou encore de l’agriculture (Afrique du Sud encore, Côte d’Ivoire). Ces secteurs représentent une demande pour tous les niveaux de qualification et démontrent que les migrations répondent dans une large mesure à une demande émanant des pays d’accueil, dont l’offre de main-d’œuvre peine parfois à s’ajuster à une croissance, ou à une transformation rapides de leur structure économique.

Quant à l’intégration par le travail, elle est accélérée pour les migrants sur un marché qui leur permet de développer des compétences auxquelles ils n’auraient pas eu accès dans leurs pays d’origine. Les paysans burkinabè possédant de faibles compétences ont pu en gagner de nouvelles et accéder ainsi à des fonctions mieux rémunérées que s’ils étaient restés chez eux. C’est d’ailleurs grâce à cette montée en compétences que les équilibres macroéconomiques, loin d’être déstabilisés par l’arrivée de nouvelles populations, en sont renforcés dans le pays d’accueil, comme dans le pays d’origine. Ceci est une incitation et un message pour certains pays africains qui sont encore trop frileux dans leur gestion de la migration africaine.

Dans le pays d’accueil, une meilleure rémunération se traduit par une consommation accrue de produits locaux, ou de produits importés du pays d’origine (« commerce de la nostalgie »). Les émigrés venus de RDC et du Zimbabwe sur la période 2000 – 2013 ont suscité une croissance des importations de nourriture en provenance de ces deux pays, respectivement de 100 000 à 650 000 dollars pour la RDC, de 100 000 à 1 million de dollars pour le Zimbabwe. Les migrants constituent à ce titre un trait d’union économique entre les pays d’origine et d’accueil, et un moteur de croissance singulièrement efficace pour les exportations de leur pays d’origine.

La hausse de leurs rémunérations les fait également contribuer à la hausse de la consommation locale, et à la contribution fiscale (taxes et impôts) à l’économie nationale. L’idée que l’entrée de populations nouvelles déstabiliserait les équilibres sociaux, est également invalidée par ce constat. Et, grâce aux envois des diasporas dans leurs pays d’origine, un transfert de capitaux entre pays s’opère, ainsi qu’une contribution aux systèmes sociaux des pays d’origine.

Tous les bienfaits de ce phénomène de migrations intra-africaines ne sont désormais plus à prouver. Le défi à relever appartient désormais aux États, dont certains ont déjà commencé à adapter leur législation pour accompagner ce mouvement même si d’autres  n’ont pas encore compris les bénéfices qu’ils pourraient en tirer. Mais les migrations, constitutives de notre continent, vont voir leurs effets positifs encore accrus grâce à la mise en place de la Zone de Libre-Échange Continentale (ZLEC) et d’un passeport panafricain. L’harmonisation des normes, la disparition des barrières douanières, la libre circulation des personnes et des capitaux, sont autant de dispositifs propres à dynamiser des migrations dans un marché unifié à l’échelle du continent.

L’Afrique à l’heure des choix : J-7

Je tenais à vous informer qu’un nouveau livre que j’ai écrit sera bientôt publié, d’abord en français puis en anglais. Il est intitulé  « L’Afrique à l’heure des choix ».

Ce livre est un projet  que je nourris depuis longtemps. Il s’adresse à la génération qui arrivera aux commandes en Afrique au cours des deux prochaines décennies.

C’est à la fois un avertissement et un guide, ainsi qu’un message pour ceux qui devront faire face à la période de changements importants auxquels l’Afrique va très bientôt devoir faire face, que ce soit en termes économiques, politiques ou démographiques.

C’est à la fois un constat, un diagnostic et un plaidoyer. Et, j’espère, un examen franc et lucide de ce que nous avons réussi jusqu’à présent et de ce que nous pourrions améliorer à l’avenir.

C’est aussi un livre que je veux dédier aux hommes et femmes qui ont mis tant d’énergie à faire de l’idéal panafricain une cause a défendre.

Il ne me reste qu’à souhaiter que vous preniez autant de plaisir à lire ce livre que j’en ai eu à l’écrire.

Journée mondiale de l’Afrique

Alors que nous célébrons aujourd’hui la Journée mondiale de l’Afrique, je voudrais saisir cette occasion pour vous annoncer la sortie le 13 juin prochain d’un ouvrage dont je suis l’auteur, intitulé L’Afrique à l’heure des choix.

Ce livre constitue à la fois un retour d’expérience, un diagnostic et un plaidoyer. Et, je l’espère, un examen franc, original et lucide sur « la manière dont l’Afrique en est arrivée là ».

J’entends m’adresser à la génération qui accédera aux postes de responsabilité en Afrique dans les deux prochaines décennies et lui proposer des pistes pour réaliser « l’Afrique que vous pouvez ».

L’Afrique et le piège de la dette

Dans ses dernières « Perspectives économiques » pour l’Afrique publiées le 8 mai dernier, le Fonds monétaire international (FMI) ne cache pas son scepticisme sur l’évolution des économies africaines. Certes la croissance moyenne prévue pour la zone est en hausse, passant de 2,8% en 2017 à 3,4% en 2018. L’Afrique bénéficie principalement du redressement des cours des matières premières ainsi que de la timide reprise de la croissance mondiale grâce à un meilleur accès aux marchés internationaux.

Néanmoins, tant que la croissance de la dette restera supérieure à la croissance du PIB, la situation budgétaire des pays africains ne pourra qu’aller en se dégradant. Ainsi, le FMI considère que sur les 35 pays de la zone, 15 d’entre eux sont en situation de surendettement ou en passe de l’être. Une situation d’autant plus préoccupante qu’une partie des bailleurs internationaux est quelque peu refroidie à l’idée d’acheter de la dette africaine alors que certains États ont pu décevoir sur la transparence de leur gestion de la dette publique.

Aujourd’hui, l’histoire se répète : les États les plus touchés sont ceux qui ont bâti leur croissance essentiellement sur l’exportation des matières premières, hydrocarbures ou minerais. Avec la chute des cours, les devises nationales se sont effondrées, rendant plus difficile le remboursement de la dette. À tel point que le service de la dette absorbe jusqu’à 60% des recettes publiques de certains États. Autant d’argent perdu pour des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures, les dépenses qui seules permettront de préparer nos pays au défi démographique.

On entend parfois dire que le niveau des dettes africaines n’est pas aussi élevé que dans les pays occidentaux par exemple, et que l’Afrique n’a donc pas de raison de faire des efforts budgétaires particuliers. C’est faire abstraction de deux éléments spécifiques aux économies africaines : premièrement la faible capacité de mobilisation de recettes fiscales compte tenu du poids prépondérant de l’informel dans nos économies ainsi que des limites de nos administrations fiscales à faire face aux multiples évasions fiscales, deuxièmement les taux auxquels nous empruntons, nettement moins avantageux que ceux dont bénéficient les pays occidentaux.

Le FMI souligne que malgré les importants progrès réalisés depuis 20 ans, l’Afrique subsaharienne présente toujours le ratio recettes-PIB le plus faible au niveau mondial. Son niveau médian était de 18 % en 2016, soit cinq points de pourcentage de moins que les autres pays émergents ou en développement. Le FMI répète encore ce que nous savons depuis longtemps : les pays d’Afrique subsaharienne doivent et peuvent accroitre leurs recettes fiscales à hauteur de 3 à 5% du PIB. Ce montant serait largement supérieur à l’aide internationale que la région reçoit chaque année qui de toutes les manières s’amenuise drastiquement ou est focalisée sur des aspects sécuritaires liés au terrorisme et aux migrations.

Il n’existe pas de solution miracle face au piège de la dette. Pour envisager le développement d’un pays sur le long terme, il faut bâtir une croissance inclusive et durable fondée sur trois piliers : une gestion budgétaire rigoureuse ; un accroissement significatif des recettes fiscales ; un renforcement de l’attractivité pour les investisseurs étrangers. Les solutions sont connues, mais elles demandent du courage politique et une capacité à ne pas céder aux mesures de court-terme. Là commence l’indépendance économique de notre continent, faisons attention à ne pas commettre des erreurs qui nous ont coûté cher par le passé.

 

En finir avec le fléau du paludisme en Afrique

À l’occasion de cette journée internationale de lutte contre le paludisme, une piqure de rappel est nécessaire sur les nombreux défis auquel le monde et particulièrement le continent africain font face. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 216 millions de cas de paludisme ont été détectés en 2016. Entre 2010 et 2015, la mortalité liée au paludisme a reculé de 62%, illustrant les progrès de la lutte contre ce fléau. Néanmoins, alors que l’OMS et l’organisation Roll Back Malaria avaient fixé en mai 2015 l’objectif de faire chuter d’au moins 40% l’incidence de ce fléau d’ici 2020, les résultats ne semblent pas au rendez-vous.

Dans son dernier rapport publié en novembre 2017, l’OMS estime que l’Afrique supporte « une part disproportionnée de cette charge » que représente la lutte contre le paludisme. En effet, les chiffres sont frappants : 90% des cas de paludisme survenus en 2016 ainsi que 91% des décès sont africains. Deux pays du continent sont particulièrement victimes de cette maladie : le Nigeria et la République démocratique du Congo (RDC), concentrant 44% des morts par paludisme recensées dans le monde. C’est pourquoi sur les 2,5 milliards de dollars investis dans la lutte contre le paludisme en 2016, les ¾ de la somme étaient alloués à l’Afrique.

Cette journée est donc l’occasion de rappeler que le combat contre le paludisme est loin d’être fini, que cette maladie sévit encore trop lourdement sur le continent africain. Cette lutte est ralentie par de nombreux obstacles, parmi lesquels les difficultés économiques de certains États et les déficiences de nos systèmes de santé, mais également par la diversité et la férocité des moustiques sévissant en Afrique. Heureusement, de nombreuses initiatives ont déjà été mises en place sur le terrain pour mieux la combattre.

Par exemple au Sahel, en constatant que 60% à 80% de la mortalité et de la morbidité de la maladie ont lieu durant la saison des pluies, des systèmes de traitement préventif intermittent (TPI) chez les jeunes enfants ont été mis en place dans certaines régions afin de réduire les risques qu’ils soient touchés par la maladie. L’investissement dans la recherche et l’innovation, combiné à une activité sur le terrain et un accès aux soins garanti à tous, sont indispensables pour atteindre notre objectif ultime, qui est l’extinction de la maladie.

Mais comme dans toute guerre, le nerf reste le même : l’argent. L’aide internationale allouée à la lutte contre le paludisme décline. Certes, nous avons remporté plusieurs batailles, mais la lutte est loin d’être terminée, et elle ne prendra pas fin tant que nous n’y aurons pas mis les moyens nécessaires. Comme il est toujours difficile d’évaluer l’efficacité de l’aide, et que le paludisme n’est plus considéré comme une menace prioritaire par les organisations internationales, il est important de justifier l’importance de continuer la lutte contre le paludisme.

Loin d’avoir un effet uniquement bénéfique sur la santé, combattre le paludisme a également des retombées positives sur le plan économique. Ainsi, une étude de plusieurs laboratoires français de recherche en économie met en évidence la corrélation entre une campagne intense de lutte contre le paludisme dans une zone et ses effets en termes de réduction de la mortalité infantile, de hausse de l’offre de main d’œuvre ainsi que sur la qualité de l’éducation. Sur ce dernier point, ces effets sont moins connus alors qu’il est évident que des enfants en bonne santé sont moins absents à l’école et réussissent mieux leurs examens.

Surtout, ce désengagement de la communauté internationale est une opportunité pour pousser les gouvernements africains à investir dans la santé. L’Afrique doit mobiliser ses ressources pour se lancer massivement dans la production locale de médicaments. Une industrie pharmaceutique africaine permettrait d’avoir des médicaments génériques avec un coût adapté au pouvoir d’achat des Africains, facilitant ainsi l’accès au traitement. De plus, l’industrie pharmaceutique est pourvoyeuse de nombreux emplois hautement qualifiés, notamment dans la recherche et l’innovation.

J’ai l’intime conviction que nous pouvons gagner notre combat contre le paludisme. Avec une stratégie d’investissements publics et de partenariat avec le secteur privé, combinée à des politiques en faveur de la recherche et de l’innovation, accompagnée sur le terrain d’une prévention active, l’Afrique peut en finir avec ce fléau qui tue encore trop de nos concitoyens. À nous de faire que, bientôt, le paludisme ne soit plus qu’un mauvais souvenir.

L’industrialisation oui, mais pas à n’importe quelles conditions

Dans les années qui ont suivi la crise financière de 2008, nombre de gouvernements à travers le monde se sont inquiétés que leur économie soit trop lourdement concentrée sur les services financiers. D’autres ont compris que l’endettement à outrance représentait un risque réel pour les équilibres macroéconomiques de leurs pays. Depuis, et en quelque sorte en parallèle, un discours volontariste sur la planification industrielle a pris forme.. L’idée étant qu’il faut favoriser le développement de l’économie dite réelle, tout particulièrement dans les pays occidentaux, comme l’illustrent de façon presque caricaturale les prises de position du président Trump aux États-Unis.

C’est pourquoi il est particulièrement intéressant de noter une récente prise de position du FMI, à contre-courant de cette tendance. Que cela nous vienne d’une institution réputée pour la sobriété de ses analyses devrait nous inciter à la prendre très au sérieux. Le FMI vient donc de publier un « chapitre » dans le World Economic Outlook d’avril 2018 qui remet en cause la croyance très répandue sur la contribution du secteur industriel comme meilleure garantie d’une croissance forte s’appuyant sur une importante hausse de la productivité.

Les économistes de l’institution soutiennent que les pays en voie de développement pourraient passer directement d’une économie agricole à une économie de services sans passer par un stade intermédiaire dominé par l’emploi industriel. À ceux qui voudraient opposer les deux secteurs, les auteurs de l’étude rappellent que l’industrie et les services partagent souvent les mêmes besoins : de bonnes infrastructures, y compris dans les télécommunications, une main d’œuvre de qualité ainsi qu’un environnement des affaires attractif.

Il convient à mon sens de considérer les résultats de cette étude avec prudence. D’abord parce que le secteur industriel est un catalyseur de croissance évident pour la plupart des pays africains. Néanmoins, promouvoir les exportations issues de l’industrie locale en jouant sur la dévaluation compétitive et les bas-salaires montre certaines limites. Prendre le risque d’une guerre des monnaie est toujours dangereux sur le plan de la stabilité économique, sans compter que cela est peu praticable pour de nombreux pays africains partageant une monnaie commune.

Mais surtout, l’Afrique doit mettre au cœur de sa stratégie de développement la notion de « travail décent ». La priorité est d’investir dans des secteurs à haute intensité de main-d’œuvre tout en garantissant un seuil minimum de protection sociale aux travailleurs, formels ou informels, ainsi que des formations professionnelles. Miser sur les bas salaires constitue une bombe sociale à retardement si le gouvernement n’accompagne pas cette stratégie d’une politique d’éducation et de formation pour augmenter le niveau général de la main d’œuvre. L’investissement dans les ressources humaines est un levier essentiel de la richesse des nations. Dans l’emploi industriel, la qualification des travailleurs est essentielle pour survivre dans un contexte de compétition économique mondiale.

Les pays africains ne peuvent pas parvenir à un développement durable sans une transformation structurelle de leurs économies. Pour réussir cette transformation, l’industrialisation doit donc être une priorité, en évitant l’écueil de reproduire les approches traditionnelles reposant essentiellement sur « le manufacturier » et l’utilisation massive de main d’œuvre à bas coût.

Par ailleurs cette industrialisation ne sera réussie sans une transformation des économies rurales ou résident encore près de 70% de nos populations.

La troisième révolution industrielle que nous vivons nous oblige à intégrer les nouvelles technologies, comme la fabrication additive (via les imprimantes 3D) ou l’Internet industriel, qui rendent également l’entrepreneuriat industriel plus aisé.

N’étant pas contrainte par les schémas anciens de l’industrialisation comme en Occident ou en Asie, l’Afrique peut trouver l’agilité et la flexibilité nécessaires pour faire évoluer ses entreprises dans cette nouvelle économie en utilisant des modes de gouvernance inédits permettant de valoriser son capital jeunesse. À nous Africains de trouver le paradigme industriel permettant de renforcer la cohérence entre politiques sociale, industrielle et entrepreneuriale qui fera notre succès dans ce XXIe siècle.

Plaidoyer pour un index adapté aux réalités des économies africaines

Une révolution silencieuse est à l’œuvre dans le monde très technique de l’analyse du développement. Son arme est l’analyse statistique, mais ses effets ont vocation à ébranler la manière dont est pensée la trajectoire des économies dites émergentes. Cette offensive, menée entre autres par la Chine, qui a exprimé la nécessité pour les économies non occidentales de se doter de leurs propres instruments de mesure du risque, ouvre une brèche dans la traditionnelle doxa des institutions multilatérales.

Pour la Chine, il s’agit d’évaluer les risques liés à une économie en expansion rapide selon des critères adaptés à sa structure économique et politique spécifique. Ce faisant, elle initie un mouvement de fond auquel ne sont pas indifférentes d’autres économies émergentes, dont les capacités de financement extérieures sont largement affectées par des évaluations parfois trop rigides et par là approximatives. Le Chili notamment, déplore la frilosité des bailleurs internationaux face aux réelles opportunités offertes par son économie.

Dans ce mouvement de fond, les pays africains ont eux aussi une voix à faire entendre. D’ajustement structurel en plan de redressement économique aux résultats mitigés, la question se pose en effet : les indices employés par les institutions multilatérales sont-ils adaptés au pilotage des économies émergentes du continent et aux dynamiques sociales qui voient l’émergence d’acteurs non étatiques imprimant leurs propres stratégies de transformation ?

En effet, les paramètres macro-économiques purement quantitatifs ont leurs limites. La croissance du PIB ne dit rien de sa répartition et donc des effets d’entraînement sur l’économie. De même, une simple mesure de la dette ne permet pas de distinguer ses usages, parfois économiquement non rentables, mais socialement indispensables. Une croissance plus faible mais mieux répartie, réinvestie dans des projets structurants, et des investissements dans un secteur public qui relaie efficacement l’action de l’État, ne sont pas incompatibles avec des économies puissantes : ainsi le montre l’exemple du Japon et des pays scandinaves dans le premier cas, de la Chine dans le second.

Il s’agit donc de mieux prendre en compte les nécessités réelles des économies africaines, afin de les piloter avec efficacité. Développer un index de l’émergence en Afrique, c’est aller au-delà des aspects strictement quantitatifs, et prendre en compte un environnement qualitatif et néanmoins mesurable. Outre l’économie, ce sont les champs de la politique, du développement humain et de la société qu’il convient de convoquer. Et malgré l’absence de certains jeux de données, l’appareil statistique est amené à s’enrichir dès que sont fixés les indicateurs les plus pertinents.

À titre d’exemple, la prise en compte de l’indice d’éducation, de l’émigration des personnes qualifiées, du taux de participation des femmes à la population active, de la part du PIB consacrée aux dépenses de santé, et de l’indice d’inégalité, sont autant de marqueurs qualitatifs indiquant la transformation structurelle d’une économie donnée. Il s’agit en effet de mesurer le bien-être d’une nation, ce qu’ont échoué à faire depuis des décennies les index focalisés exclusivement sur des marqueurs trop abstraits du terrain. L’index de l’émergence en Afrique a pour ambition de proposer une vision aussi proche que possible de la réalité vécue par des millions d’Africains, afin de guider au mieux les dynamiques de transformation qui forgeront les économies africaines de demain.

L’Afrique de l’Ouest face au défi du commerce illicite

Dans un rapport conjoint, l’OCDE et la Banque africaine de développement (BAD) se penchent sur l’économie du commerce illicite en Afrique de l’Ouest[i]. Le Groupe de haut niveau sur les flux financiers de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies avait déjà estimé que les flux financiers illicites (FFI) en provenance du continent africain s’élevaient à 50 milliards de dollars, un chiffre contesté, bien que tous les analystes s’accordent à dire que le volume des FFI dépasse celui de l’aide publique au développement (APD) à destination de l’Afrique (41 milliards USD en 2016). Or ce rapport est intéressant dans la mesure où il analyse les données et faits relatifs à 13 économies criminelles et illicites (allant du trafic de cocaïne au détournement de pétrole en passant par la pêche illicite), les FFI que ces économies produisent et leur impact sur le développement.

Le premier constat est que ces économies se retrouvent au contact d’un large éventail d’acteurs qui comprend aussi bien les réseaux criminels, que le secteur privé (domestique et international) et les responsables publics. Dans l’ensemble de la région, on assiste donc à diverses formes d érosion de l’État de droit et de la bonne gouvernance suite à ces différentes interactions. Le second constat est que certaines de ces économies criminelles et illicites ne sont pas toujours stigmatisées par les communautés des régions où elles opèrent, dans la mesure où elles représentent un moyen de subsistance important. Cet écosystème trouble créé donc une forme de pouvoir local alternatif venant concurrencer directement l’État dont la légitimité s’érode auprès de ces communautés.

La frontière poreuse entre le licite et l’illicite en Afrique de l’Ouest est facilitée par la prépondérance de l’économie informelle, qui représenterait 60 à 70% de l’économie globale de la région. C’est pourquoi il est utile de rappeler ici l’urgence d’investir dans l’inclusion financière. Trop de nos concitoyens n’ont toujours pas accès aux produits et services financiers de base, les obligeant à réaliser toutes leurs transactions en liquide ou encore à utiliser des systèmes informels de transferts de fonds. Il n’est pas étonnant alors que d’importants volumes de transactions échappent aux autorités de l’État et aux institutions internationales, nous empêchant de quantifier l’activité économique réelle de certaines régions.

Ainsi, le détournement de l’or au Ghana priverait selon certaines analyses le pays des recettes d’un tiers de sa production ! Au Nigeria, celui du pétrole représenterait entre 3 et 8 milliards de dollars par an. La contrebande de tabac constituerait une perte de 16,6 milliards de dollars de recettes douanières au Mali, etc. Or les flux financiers de ces activités sont autant d’investissements perdus pour l’éducation et la santé dans des pays qui sont souvent déjà fragilisés au niveau politique et sécuritaire.

Répondre au défi du commerce illicite est une tâche complexe compte tenu de l’enchevêtrement des acteurs impliqués et du sort des populations dépendant de ces activités pour vivre. Nous ne devons pas avoir une approche binaire, mais d’emblée reconnaitre que toutes les activités informelles générant des FFI ne sont pas pour autant de nature criminelle. Nous devons être capable de fournir aux populations qui vivent dans les régions touchées des améliorations à leur conditions de développement.

Il est en effet indispensable d’avoir une réponse sur deux fronts : s’attaquer aux économies criminelles et aux trafiquants d’une part, améliorer les conditions socio-économiques des populations vivant dans le creuset de ces économies d’autre part et rendre nos opinions nationales suffisamment informées. Enfin, cette problématique régionale n’est que le reflet infime d’une économie mondialisée du crime. C’est pourquoi une coopération accrue avec les pays de l’OCDE et les pays d’origine ou de destination de certains trafics est nécessaire pour combattre pleinement et efficacement ces réseaux transnationaux.

Le capital humain, levier essentiel de la richesse des nations

Le PIB et sa croissance, souvent considérés comme les indicateurs de référence quand il s’agit d’évaluer la situation économique d’un pays, font depuis longtemps l’objet de controverses. Déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre à Rio, plusieurs économistes s’étaient penchés sur la notion de « durabilité », estimant que le PIB ne prenait pas en compte l’état des ressources naturelles, indispensables pourtant pour assurer une croissance économique sur le long terme. De même, la crise financière de 2008 nous a rappelés à quel point nos instruments de mesure de la bonne santé économique des pays et entreprises sont approximatifs, voire trompeurs.

Dans une nouvelle étude intitulée « The Changing Wealth of Nations 2018 », la Banque mondiale analyse l’évolution de la richesse de 141 pays entre 1995 et 2014, en prenant en compte quatre éléments. L’évaluation des richesses se base sur le capital naturel (ressources minières, forêts…), le capital produit (infrastructures…), les actifs étrangers nets et surtout le capital humain (revenus d’une personne sur toute sa vie). C’est la première fois que le capital humain est introduit dans une telle étude, illustrant ainsi l’importance de l’investissement dans les individus comme levier essentiel de la richesse des nations.

On constate ainsi que le capital humain constitue pas moins des deux tiers de la richesse mondiale. Dans les pays à revenu élevé, le capital humain représente 70% de la richesse contre seulement 40% dans les pays à faible revenu. Ainsi, lorsque l’on suit la trajectoire de pays à faible revenu devenus des pays à revenu intermédiaire entre 1995 et 2014, on observe un investissement des gains issus du capital naturel dans les infrastructures et dans l’éducation. À l’inverse, dans dix des 24 pays du groupe des pays à faible revenu, le capital naturel représente toujours plus de 50% de la richesse nationale.

À l’échelle mondiale, la richesse mondiale a augmenté, notamment avec le rattrapage des pays à revenu élevé par les pays à revenu intermédiaire. Néanmoins, les inégalités persistent puisque dans les pays de l’OCDE, la richesse par habitant continue d’être 52 fois supérieure à celle d’un habitant d’un pays à faible revenu. De plus, même si les pays à faible revenu affichent un quasi-doublement de leur niveau de richesse entre 1995 et 2014, la pression démographique de nombreux pays, essentiellement d’Afrique subsaharienne, n’a pas permis à la richesse par habitant de progresser autant que la moyenne mondiale.

En lisant ce rapport, on peut conclure que l’Afrique fait face à deux principaux défis : mener la transition d’une richesse issue du capital naturel vers le capital humain et mieux gérer sa pression démographique. Trop souvent frappés par la « malédiction des matières premières », les pays africains doivent réinvestir massivement les recettes liées à l’industrie extractive dans les infrastructures et l’éducation pour mettre en place les conditions nécessaires d’une croissance inclusive et durable. C’est dans ce contexte que les gouvernements africains doivent réfléchir à leurs stratégies de développement en gérant  l’enjeu démographique dans le but que notre jeunesse devienne effectivement la première richesse de notre continent.

Sans ses propres données, l’Afrique est condamnée à avancer à l’aveugle

En déclarant dans une interview au Wall Street Journal que des méthodologies souffrant d’imprécisions, voire d’un biais politique, ont affecté les performances de certains États au classement « Doing Business », le très iconoclaste économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer a déclenché une véritable tempête. L’interview a notamment résonné au Chili, pays particulièrement victime de ce biais. L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet s’est dite très « préoccupée », et appelle à une enquête approfondie de l’institution sur cette dérive.

Si l’Afrique n’est pas au cœur de cette affaire, le cas chilien est une nouvelle occasion de sonner l’alarme. En effet, les pays africains, à l’image de nombreux pays émergents, n’ont pas encore réussi à développer des outils de collecte des données et de production de statistiques fiables. Les gouvernements africains, mais aussi les chercheurs et les citoyens dépendent donc des données fournies par les institutions internationales comme l’ONU, l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale.

Sans vouloir remettre en cause le travail essentiel fourni par ces différentes institutions, il n’en est pas moins fondamental que l’Afrique s’approprie pleinement le sujet des données et des statistiques pour pouvoir élaborer sa propre vision stratégique. Aucune des institutions internationales n’est à l’abri de possibles manipulations, ou tout simplement de partialité structurelle à l’encontre de certains pays ou de certains types de réformes. Or une analyse africaine du développement du continent est indispensable pour poser les bases saines de l’Afrique de demain.

Plusieurs facteurs expliquent ce retard pris par l’Afrique dans ce domaine. Tout d’abord, les faibles moyens mis à disposition des institutions nationales de statistique qui dépendent trop largement des financements extérieurs pour leur fonctionnement. Aussi parce que ces instituts sont trop souvent sous tutelle politique, laissant courir le soupçon d’un possible manque de neutralité. L’indépendance de ces instituts est nécessaire, afin qu’ils établissent eux-mêmes leurs programmes de recherche, indépendamment des agendas politiques et du calendrier électoral.

Les statistiques servent de miroir chiffré à la réalité du quotidien. Or, pour prendre les bonnes décisions politiques et économiques, une réalité déformée peut être source d’erreurs. Sans informations fiables, l’élaboration d’une politique de développement efficace n’est pas possible. Ces statistiques sont indispensables pour une bonne affectation des ressources et une évaluation rigoureuse de l’impact des politiques publiques mises en place. C’est pourquoi les gouvernements doivent comprendre que l’investissement dans les statistiques est rentable, grâce à l’amélioration générale du déploiement des ressources qui en découle.

Surtout, au-delà de l’impératif économique, les gouvernements africains doivent mettre à disposition de leurs citoyens de bonnes statistiques. Elles améliorent la transparence et la responsabilité en matière de gestion publique. C’est seulement dans ces conditions que les citoyens peuvent juger des politiques mises en place par leur gouvernement et ainsi voter de la manière la plus informée.

Plus que jamais, l’open data et la transparence des données doivent être une priorité pour nos sociétés afin de structurer le débat politique. À l’ère des « fake news », il est d’autant plus impératif de combattre les rumeurs et les mensonges en fournissant des données pertinentes et fiables à l’espace public. C’est ainsi que nous favoriserons le développement de la démocratie participative et de sociétés plus apaisées.