Le spectre de la recolonisation

Parmi les défis auxquels l’Afrique fait face, il en est un qui les résume tous et qui fait écho aux heures tragiques de son histoire : la possible recolonisation du continent  et la hantise que, par des voies détournées, les acteurs étrangers s’accaparent les actifs et la croissance du continent.

Cette crainte est multiforme : peur de ne pas être au niveau, crainte que ce ne soit la dernière chance, le dernier moment pour arrêter l’hémorragie. C’est une peur plus ou moins rationnelle, justifiée, qui traduit une crise de confiance, par rapport aussi aux recettes traditionnelles de développement qui paraissent inadaptées.

Cette peur est dangereuse car elle peut mener à un repli sur soi. Nous avons vu récemment qu’un certain nombre de pays africains menacent de quitter la Cour Pénale Internationale. La CPI a été fondée sur l’idée que les nations doivent travailler en harmonie et avec l’objectif de traduire en justice les auteurs des pires atrocités. Mais la perception que la CPI cible l’Afrique, au moment où le continent affirme son indépendance politique et économique, n’a pas été bien accueillie. La méfiance s’installe, par exemple du côté de l’Ouganda avec le cas de Dominic Ongwen, un chef rebelle ougandais enlevé quand il était enfant. La CPI subit une crise existentielle et le résultat de cette affaire constituera un précédent important pour la justice pénale internationale et déterminera l’allégeance des pays africains.

La question de la recolonisation provient également de la présence des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, du Japon sur le continent, des pays puissants qui ont tous des enjeux importants et de plus en plus concurrentiels sur notre continent. La Chine, en particulier, a une forte présence en Afrique, avec un million de ressortissants et une présence économique en plein essor. Les investissements en capital chinois en Afrique, jusqu’en juillet 2016, ont augmenté de 515% par rapport aux chiffres de l’année 2015 avec plus de 14 milliards de dollars investis en Afrique par des entreprises chinoises. La Chine acquiert les matières premières telles que l’huile, le fer, le cuivre et le zinc, qu’il lui faut impérativement pour alimenter sa propre économie et, en contre partie, elle construit et améliore les infrastructures telles que les routes, les chemins de fer et les systèmes de télécommunications qui sont nécessaires au secteur manufacturier africain. Cela ne peut être une situation gagnant-gagnant que si les gouvernements africains sont en mesure de négocier les transactions d’une manière qui sauvegarde les intérêts financiers, juridiques et économiques de leurs pays respectifs.

Dans nos relations avec les pays étrangers, la mauvaise application des lois environnementales s’est faite à notre détriment à travers l’exploitation illégale qui épuise nos forêts, la non-réglementation et la surpêche de nos mers par d’autres pays et le braconnage des espèces protégées. Les investissements multinationaux croissants dans les plantations industrielles contribuent également à la déforestation. Sommes-nous en train d’approvisionner le reste du monde en cacao, en sucre et en thé au détriment de notre environnement ? Est-ce que l’abondance de terres, une réglementation flexible et une main-d’œuvre bon marché, que nous troquons si facilement, ne vont pas à l’encontre de notre capacité à déterminer notre propre destinée ?

L’indépendance que nous avons acquise il y a environ 50 ans nécessite une attention continue à travers les questions difficiles auxquelles nous devons nous confronter. Quel prix sommes-nous prêts à payer pour un développement accéléré ?

Entre société traditionnelle et référentiel moderne, quelle voie pour la jeunesse ?

La question de la démographie, souvent présentée comme une simple donnée quantitative, se traduit par un autre décalage, qualitatif celui-ci : celui qui éloigne de plus en plus la jeunesse, qui forme une majorité écrasante des populations des pays africains, de ses représentants politiques et autres figures morales. Il s’agit d’une jeunesse connectée et exposée quotidiennement à une réalité étrangère, à travers la télévision, l’internet et la radio.

Les jeunes en Afrique ne se limitent plus à développer leur identité et leurs aspirations en fonction du lieu où ils vivent ou des réponses que les aînés veulent bien leur donner. Ils ont pris une certaine autonomie par rapport aux modes de vie traditionnels. En revanche, le leadership traditionnel demeure souvent problématique en Afrique. Les personnages politiques et les anciens ont souvent du mal à composer avec des identités de plus en plus fluides et avec une autorité fragmentée dans l’état africain moderne. Finalement, cet état de fait pourrait conduire à l’effondrement progressif du cadre normatif qui a régi l’Afrique jusque là. Certes, ce processus a eu lieu dans d’autres parties du monde, mais on pourrait se demander s’il n’est pas en train de se produire à un rythme tellement accéléré qu’il est susceptible de mettre en danger la trajectoire de développement de l’Afrique.

Néanmoins, voici une autre façon d’examiner la question au-delà d’une simple juxtaposition. La culture n’est jamais statique mais évolue constamment, alors que chaque génération y contribue par son expérience du monde tout en se défaisant des éléments qui ne lui paraissent plus « utiles ». Les pays africains sont déjà, en grande partie, des pays multinationaux, multiethniques et multi-religieux construits pour beaucoup sur les idées européennes de l’État moderne. La source de l’autorité traditionnelle et de la légitimité, découlant du sang et de la terre, a été remplacée chez la plupart par des idées civiques de démocratie. Aujourd’hui, cette démocratie cherche un renouvellement, comme ailleurs dans le monde.

Pour pouvoir exploiter l’énergie et les ambitions de notre jeunesse, nous devons lui ouvrir un espace pour lui permettre de « co-créer » l’avenir.

L’explosion démographique des jeunes en Afrique subsaharienne ne s’est pas traduite, encore, par des accès de violence politique. Mais nous ne devrions pas attendre qu’un climat de « nous-contre-eux » s’instaure. Les gouvernements doivent continuer à investir dans tous les niveaux de l’éducation, dans la formation professionnelle et, surtout, dans les politiques qui incitent à des investissements plus élevés pour absorber les jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi.

Les styles de leadership traditionnel doivent bien céder pour laisser la place à la transparence, permettant l’accès à l’information publique, à l’open data et à la création d’une participation plus significative des jeunes dans le processus politique. Il nous faut construire les ponts nécessaires pour permettre à la voix des jeunes Africains de façonner le futur des partis politiques et de contribuer au dialogue sur la construction de la nation. Alors qu’elle vit une période unique de son histoire démographique, l’Afrique est à la croisée des chemins. Mettons en place les conditions d’un véritable partenariat avec les jeunes pour signaler que leur participation fait partie intégrante de la transformation du continent.

Comment exploiter le dividende démographique africain

Souvent présentée comme un continent surpeuplé, l’Afrique souffre en réalité d’une densité de population très faible, moitié inférieure aux autres pays émergents au poids économique similaire. C’est l’une des conséquences les plus durables du dépeuplement expérimenté du 17e au 19e siècle. Il n’y a que 3 habitants au kilomètre carré en Namibie, moins de 17 en Algérie, 45 en Afrique du Sud, 70 en Côte d’Ivoire et 200 au Nigeria. Mais le continent abritera près de 2,5 milliards de personnes d’ici à 2050 et 4,4 milliards en 2100, selon les Nations unies. À la fin de ce siècle, l’Afrique représentera 39% de la population mondiale. Cette évolution démographique peut, en effet, avoir un impact profond sur la croissance économique du continent et sur le bien-être des sociétés.

Mais le quadruplement de notre population en soi est peu susceptible d’améliorer les choses. Cette explosion démographique aura un impact différent dans chaque pays africain selon la façon dont chacun répond à ce défi aujourd’hui. À moins que nous investissions, dès maintenant dans le renforcement de nos capacités, nous pourrions nous diriger vers un scénario catastrophique où les migrations forcées vers les pays plus riches augmenteraient rapidement. De plus, les pays avec les taux de natalités les plus élevés sont également les pays les plus pauvres et les plus instables tels que le Congo et le Niger. Puisqu’une grande partie de l’Afrique est encore en développement, comprenant certains des pays les plus pauvres de la terre, ces augmentations massives de population doivent être planifiées.

Il ne s’agit pas de savoir s’il faut plus ou moins d’Africains, mais il faut évaluer les taux de croissance et les courbes démographiques par rapport aux capacités et aux niveaux de développement des États de la région.  Derrière la fameuse « transition démographique » se cache une question de dynamique, de gestion de flux et de moyens. Force est de reconnaître que les États et les sociétés n’ont pas, dans leur forme actuelle, la possibilité de s’occuper d’autant d’enfants. Pour 1000 nouveaux nés, il faudra un certain nombre de sages femmes, de médecins, d’instituteurs, de formateurs professionnels, de places en universités, d’emplois, de retraites.

C’est seulement grâce à des politiques et des actions qui peuvent transformer les populations actuelles et futures en une population active, en bonne santé et instruite que nous allons expérimenter une croissance économique réelle et durable qui sortira des Africains de la pauvreté. Surfer sur la vague démographique nécessite la responsabilisation et l’autonomisation des femmes et des filles, en améliorant leur santé, leur éducation, leurs compétences, en leur assurant un plus grand pouvoir social et décisionnel. Cela implique une épargne suffisante pour assurer les retraites et pour aborder la question du vieillissement de la population, un phénomène qui s’accentuera à la fin de la transition démographique. Surfer sur cette vague implique aussi l’amélioration de la sécurité, de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de la vaccination et des mesures préventives contre les pandémies.

Le défi n’est pas la démographie en tant que telle, mais plutôt les infrastructures et personnels d’accueil, de soin, d’accompagnement et de formation. Les États africains sont-ils en capacité de diriger leurs ressources vers leur avenir ?

Des solutions régionales pour nos problématiques nationales

Si le paysage international semble aujourd’hui marqué par une tendance au repli vers l’intérieur de la part des grandes économies mondiales qui érigent murs politiques et économiques, il nous faudra veiller, dans le cadre de notre recherche de solutions africaines aux problématiques africaines, à privilégier une posture transfrontalière.

Il s’agit donc d’opérer une véritable révolution conceptuelle afin de répondre aux défis les plus pressants que sont la sécurité alimentaire, la production de talents, les besoins en infrastructures et la stabilité politique. Seule une meilleure intégration régionale permettra de réussir la quatrième Révolution industrielle et de construire des sociétés plus fortes, plus justes et plus prospères.

Dans le contexte du dérèglement climatique, la sécurité alimentaire est une problématique majeure. En effet, il ne saurait y avoir développement économique durable et prospérité de long terme sans que la sécurité alimentaire des millions de personnes victimes de famine en Afrique soit préalablement garantie.

Se pose alors la question de savoir si notre continent est capable d’anticiper les conséquences du changement climatique sur la sécurité alimentaire.

Je pense que la réponse est oui car le changement climatique et ses effets sur la production alimentaire ne sont pas limités par les frontières nationales inventées par l’homme. Les pays d’une même région partagent des écosystèmes et des ressources naturelles qui rendent nécessaire la mise en œuvre d’une résilience aux intempéries reposant sur une meilleure intégration régionale. Ainsi, nous pouvons nous assurer qu’un nombre limité de ressources soit mobilisé et orienté vers les solutions les plus efficaces.

L’UA a identifié la nécessité de renforcer les institutions de gouvernance régionale afin de favoriser des réponses intégrées aux défis du développement de l’Afrique. Nos législateurs devraient être encouragés à envisager un plan d’industrialisation au niveau du continent, en identifiant les industries futures viables dans lesquelles différents pays africains pourront se spécialiser.

Cela signifierait que le plan industriel de chaque pays africain au niveau national s’inscrirait dans un plan régional et continental. Une intégration régionale intelligente nous permettrait de nous appuyer sur nos forces en regroupant les pays autour de leurs spécialités respectives. Quant à la coordination transfrontalière, elle permettrait de réduire les coûts d’adaptation, tout en facilitant les économies d’échelle et en répondant aux besoins en infrastructure de manière plus efficace.

Voici deux modèles d’intégration régionale qui font la différence.

L’Afrique subsaharienne et la zone Afrique australe et orientale éprouvent des difficultés à trouver de la main d’œuvre compétente pour faire progresser la croissance de leur région. Les niveaux d’éducation et de formation actuelles dans le secteur tertiaire sont très bas et portent sur des sujets qui ne sont pas directement en ligne avec les défis de ces régions. Dans ce contexte, le projet de la Banque mondiale intitulé Africa Centers of Excellence (ACE), privilégie une approche régionale dans les domaines des sciences et de la technologie et l’enseignement supérieur. ACE renforce les institutions d’enseignement supérieur africaines existantes sélectionnées afin de produire des formations de niveau mondial pour répondre aux priorités des secteurs économiques. ACE II prévoit d’inscrire plus de 3 500 étudiants diplômés dans leurs domaines de spécialisation d’ici à cinq ans.

La dimension politique de l’intégration régionale ne peut pas être ignorée. Renforcer la confiance des dirigeants et des populations et assurer la stabilité politique à travers les nations africaines sont la clé d’une collaboration efficace. Nous venons de voir une approche commune dans le domaine de la paix et de la sécurité à travers l’intervention militaire de l’ECOWAS en Gambie, le 19 janvier. ECOWAS a démontré que, dans les situations de crise, la stabilité peut être assurée plus efficacement par des forces régionales.

Ruralisation des villes et urbanisation de la campagne, le potentiel du continuum

Le modèle de l’urbanisation africaine est un modèle de développement idiosyncratique. La population urbaine africaine devrait croître à un taux annuel de 3,09 % d’ici 2030, le taux de croissance le plus élevé au monde. À ce rythme, il y aura plus d’un milliard de personnes vivant dans les villes africaines en 2063.

L’urbanisation offre des possibilités de croissance économique, sociale et culturelle mais elle a aussi apporté son lot de défis. Il est bien établi que nos villes ont besoin d’une planification et d’un aménagement urbains intégrés et à long terme, de cadres de financement adéquats, et la coopération de tous les ordres de gouvernement pour un changement de paradigme en matière de durabilité urbaine. De même donc, les régions rurales de l’Afrique exigent de nous un nouveau regard sur le plan de l’extension de son potentiel et de ses installations. Ville et pays font, en fait, partie d’un continuum où différentes activités économiques ont lieu. Le succès de ces activités est lié à l’accès aux marchés et à la proximité des centres urbains. Nous avons donc besoin de politiques de développement plus inclusif pour les habitants urbains et ruraux ainsi qu’une bonne circulation des personnes et des marchandises au moyen de liens entre ville et campagne. Ce continuum doit impérativement être cultivé parce qu’il a le potentiel de transformer l’agro-industrie.

La transformation agro-industrielle demeure la voie de développement la plus stable et la plus durable du continent. Ce secteur qui emploie la majorité des Africains et qui compte pour le tiers du PIB de l’Afrique, est 11 fois plus efficace pour réduire la pauvreté que d’autres secteurs. L’effet d’entraînement d’une économie agricole convenablement soutenue et financée ne doit pas être sous-estimé. Les petits agriculteurs ont besoin d’un appui financier pour passer à un stade supérieur qui fonctionne. Il leur faut aussi des moyens pour traiter l’agriculture comme une entreprise. Les femmes africaines représentent près de 70 % des actifs agricoles, l’intégration de leur participation et habilitation dans la révolution agricole de l’Afrique est donc essentielle.

Au-delà de la production agricole, d’autres emplois peuvent être créés dans les zones rurales, des coiffeurs aux médecins, en passant par les mécaniciens, les notaires, les agronomes. De nombreuses zones rurales abritent également des industries touristiques qui sont en train de modifier radicalement les structures de l’emploi. Le renforcement de l’agro-industrie, des caractéristiques urbaines et des installations dans les zones rurales peut ainsi réduire les différences entre les villages et les villes, et ce sans altérer le cachet rural si nous veillons à ce que les pressions exercées sur l’environnement soient réduites au minimum.

Notre attention doit également être sur les couloirs urbains, ces zones à la périphérie des villes qui facilitent la circulation des personnes dans et hors de la ville et qui nécessitent une extension des installations. Nombre de ces régions hébergent une multiplicité d’entreprises non agricoles et une proportion considérable de la population économiquement active.

Les liens entre régions rurales et urbaines permettent la circulation des personnes, des biens, des capitaux, de la technologie, des connaissances et de l’information. Ainsi, les produits agricoles s’écoulent vers les zones urbaines, et les marchandises des zones de production urbaines s’acheminent vers les régions rurales. Si elles sont bien gérées, les interactions entre les villes et la campagne sont porteuses d’un développement régional équilibré qui est économiquement, socialement et écologiquement durable. Il est temps de repenser le continuum ville-campagne en misant sur les complémentarités, les solidarités, la gouvernance, une meilleure qualité de vie et l’amélioration de l’environnement pour tous.

 

 

Révéler le potentiel du secteur privé – l’économie informelle nous montre la voie

Partout en Afrique, que ce soit dans les quartiers ou dans les familles, vous trouverez un entrepreneur au sens des affaires aiguisé cherchant à se procurer des fonds auprès d’une tontine. L’Afrique compte plus de 50 millions de petites et moyennes entreprises contribuant pour près de 33% au PIB du continent .

Aujourd’hui, le secteur informel en Afrique n’est pas seulement un label, c’est un mode de vie bien ancré, une tradition. D’ailleurs beaucoup des grandes entreprises africaines ont fait leurs premiers pas dans ce secteur. Le NEPAD cherche à répondre aux attentes des citoyens dans tous les domaines du service public. L’une de nos priorités est de nourrir le dialogue entre les secteurs public et privé dans l’optique de lever les obstacles de l’entrepreneuriat et favoriser le plus grand impact possible sur le terrain.

Bien que peu d’attention ait été donnée dans le passé au rôle du secteur informel pour la croissance, rappelons que l’économie informelle en Afrique est une entreprise immense et donc un employeur très important. Elle va continuer de jouer un rôle de premier plan pour le développement de l’Afrique. Le secteur représente environ trois quart de l’emploi non agricole à travers le continent et 72% de l’emploi total en Afrique subsaharienne .

Voici donc quelques tendances dont nous devons tenir compte afin de trouver les moyens de révéler le plein potentiel du secteur informel :

  • Dans la plupart des économies africaines, le secteur informel offre des opportunités aux populations les plus vulnérables comme les plus démunis, les femmes et les jeunes ;
  • Entrer dans le secteur informel pour les personnes à niveau d’éducation élevé est un choix de carrière ;
  • Un regard approfondi sur le secteur informel en Afrique offre un bon aperçu de ce que nous pourrions atteindre si les politiques économiques et financières en Afrique étaient connectées aux réalités du continent.
  • L’économie informelle repose souvent sur les communautés dans un esprit d’entreprise sociale, puisant dans le mode collectiviste autochtone.

Cependant, bien que le secteur informel représente pour beaucoup une opportunité de générer un revenu raisonnable, il a tendance à rimer encore trop souvent avec précarité, n’offrant ni revenu stable, ni bénéfices de l’emploi ni protection sociale. C’est la raison pour laquelle la voie à suivre réside dans l’organisation du secteur informel et la reconnaissance de son rôle pour le développement économique, en attirant l’attention des gouvernements, en permettant un meilleur accès aux financements et en facilitant l’échange d’informations sur le secteur.

Qui dit formalisation dit aussi risques de taxes. Les gouvernements ont un rôle à jouer afin de mettre fin à cette crainte. Dans le contexte actuel qui est celui d’une meilleure communication mobile et d’un accès à des smartphones à bas coûts, nous devons encourager les travailleurs du secteur informel à embrasser les technologies modernes, l’internet et les médias sociaux. Par exemple, les TIC et Fintech offrent des solutions administratives innovantes et peuvent ouvrir des assurances à nos entrepreneurs. L’accès aux services financiers permet de gagner et d’épargner plus, de construire des actifs et de se protéger contre les chocs externes. Mais l’inclusion financière a également besoin d’être appuyée par l’éducation, le développement des compétences et la formation (y compris les connaissances financières) dans des secteurs clés comme l’agriculture, la production alimentaire et l’industrie rurale. Enfin, ne négligeons pas le rôle des plateformes virtuelles qui ont le potentiel de donner au secteur informel une meilleure visibilité, une voix et une forme de représentation nouvelle.

Le secteur informel est devenu un moteur important de l’opportunité économique et de l’innovation. Le NEPAD reste déterminé à améliorer les efforts et conditions de transition vers une économie formelle afin de maximiser son impact pour le bénéfice de tous les acteurs.

 

La culture africaine face à la mondialisation

La mondialisation est un processus inéluctable qui recouvre aujourd’hui beaucoup de réalités, qu’elles soient économiques, sociales, culturelles. Partage des savoirs, échanges interculturels, généralisation d’Internet sur le continent : comment l’Afrique peut-elle réussir à intégrer cette globalisation culturelle sans perdre son âme ?

En effet, cette mondialisation de la culture est souvent présentée comme le cheval de Troie de « l’occidentalisation » de l’Afrique : ce débat a souvent lieu sur le continent. L’on peut ainsi légitimement se demander si cette inévitable mondialisation ne va pas entraîner à terme la destruction ou l’affaiblissement des cultures africaines. De nombreux exemples semblent affluer dans ce sens : je pense en particulier aux nombreux panneaux publicitaires pour de grandes marques occidentales qui fleurissent un peu partout dans les capitales africaines. Ils viennent dicter les nouveaux usages en matière de culture, d’habillement, et même de nourriture, entraînant les jeunes Africains à rêver à un eldorado étranger et à succomber à des diktats parfois inaccessibles financièrement. Ce phénomène est renforcé par Internet : si le réseau est doté de la capacité de mettre en avant certains cultures minoritaires (qui trouvent là un terrain pour s’exprimer de façon plus large), il n’en reste pas moins qu’il entraîne aussi une uniformisation des savoirs. Ceci pour une raison très simple : l’information disponible sur Internet est pour l’instant largement dominée par des contenus occidentaux.

C’est là tout le paradoxe d’Internet : s’il permet l’accès de tous à l’information, il renforce en même temps l’inégalité et l’exclusion ; s’il constitue sur le plan culturel une ouverture au monde, il homogénéise la façon de penser, les savoirs locaux, et la transmission. A mon sens, tout le risque (mais aussi toute la richesse !) de la mondialisation culturelle passera par Internet. C’est le premier levier sur lequel nous devons agir aujourd’hui.

En effet, il faut nous approprier Internet et faire en sorte que l’Afrique ne soit pas un simple spectateur passif. Faisons d’Internet un outil de développement du patrimoine culturel africain ! C’est en effet lui qui façonne l’imaginaire des générations présentes et futures, et cela n’est pas prêt de s’arrêter. Je le crois, les nouvelles technologies peuvent procurer aux jeunes Africains des manières d’accéder et de mieux comprendre leur environnement social et culturel. Internet est une chance s’il est raisonné !

L’Afrique doit donc s’intégrer dans le processus de mondialisation, non pas en le subissant, mais en imposant ses propres règles. C’est une des missions du NEPAD : permettre au continent de participer activement aux transformations de l’économie mondiale. En effet, une Afrique réellement intégrée dans le processus de mondialisation ne sera pas sans effet sur les relations internationales. Une Afrique intégrée dans ce processus ne laissera pas non plus la mondialisation avaler ses cultures. Au contraire : elle les proposera au monde et leur donnera l’occasion de les connaître. Voilà à mon sens comment il faut aujourd’hui voir la mondialisation culturelle : c’est une chance plus qu’un risque. A nous simplement de faire en sorte d’en relever le défi.

 

La sécurité maritime en Afrique : un moteur économique !

En octobre dernier, le Sommet extraordinaire de l’Union africaine sur la sécurité maritime s’est tenu à Lomé, en présence de 52 pays du continent. A cette occasion, l’Union africaine a adopté une charte sur la sécurité maritime, une première dans le monde ! Cette charte est en effet extrêmement visionnaire : il s’agit de rassembler différents pays africains autour d’engagements pour la lutte contre la piraterie, la pêche illégale, ou encore pour la promotion de « l’économie bleue ».

La sécurité maritime est un sujet dont le grand public parle peu, et qui est pourtant d’une importance capitale pour notre continent. Il est en effet crucial de préserver l’espace maritime, favoriser le développement durable, la bonne gestion et protection des pêches, ainsi que de lutter contre l’insécurité en mer. Il en va de la création de conditions stables pour encourager l’investissement et le tourisme, mais aussi d’une croissance économique durable pour notre continent, de la sécurité alimentaire, de l’emploi, de la lutte contre le terrorisme et de la stabilité politique des pays. En effet, les actes de piraterie, de terrorisme ou de contrebande coûtent extrêmement chers à l’Afrique et freinent considérablement les échanges économiques. Ainsi, la perte commerciale subie dans le Golfe d’Aden (baie située entre la corne de l’Afrique et la péninsule arabique) est évaluée à 25 milliards de dollars, du fait des pirates, des trafiquants, et des pêcheurs clandestins. Egalement, au premier semestre 2016, il est terrible de noter que les actes de piraterie maritime dans les eaux africaines ont représenté plus du tiers des attaques pirates perpétrées dans le monde. En effet, selon le Bureau maritime international (BMI), sur 98 actes de piraterie survenus dans le monde, 34 ont eu lieu au large des côtes du continent.

Cependant, l’Afrique dispose de 13 millions de kilomètres carrées de zones économiques maritimes et de 17% des ressources mondiales en eau douce. De quoi introduire une nouvelle donne dans le transport, les ports, la pêche industrielle, secteurs pour l’instant largement dominés par des intérêts internationaux. L’économie maritime est donc une source inépuisable de croissance pour les pays et leur population. C’est un secteur qui peut créer de nombreux emplois, ce qui rend crucial la sécurisation des échanges. Egalement, il ne faut pas oublier que sécurité maritime rime avec sécurité des territoires (l’on pense aux pays africains aux prises avec le terrorisme religieux, notamment celui de Boko Haram, des Shebbab en Somalie, et de djihadistes disséminés dans différents groupes dans le Sahel), mais aussi avec stabilité économique. Or l’Afrique reste encore très exposée, du fait d’un manque de compétences et de moyens pour sécuriser son littoral qu’il est nécessaire de pallier.

C’est la raison d’être de cette charte de Lomé : le Sommet a été un grand pas, mais beaucoup de travail reste à faire. Il ne suffit pas de signer des résolutions et de rentrer chez soi avec une conscience apaisée. Je le crois, ce Sommet a servi à éveiller les consciences en insistant sur les conséquences économiques, sécuritaires, écologiques d’un manque de protection des territoires maritimes. Gageons que ce ne sera pas le dernier, et qu’il sera suivi d’actions marquantes permettant à l’Afrique de prendre son propre destin maritime en main.

Le NEPAD pourrait devenir le PNUD africain

Avant l’ouverture du 28e sommet de l’Union Africaine à Addis-Abeba, j’ai eu le plaisir d’être interviewé par deux journalistes de Jeune Afrique sur les perspectives d’évolution du NEPAD et les défis liés à son financement.

J’ai eu l’occasion d’évoquer ainsi plusieurs points stratégiques pour le futur du NEPAD. Je crois en effet que l’institution a le potentiel de devenir une véritable agence de développement africaine !

Je vous invite à retrouver mon interview ici. 

La corruption, mère de tous les maux de l’Afrique ?

L’organisation Transparency International vient de publier l’édition 2016 de son rapport sur la corruption dans le monde. Cette année, le classement des 176 pays met en exergue la relation entre la corruption et les inégalités, cercle vicieux par excellence. Or la répartition inégale de la richesse provoque de nombreux effets dévastateurs. C’est pourquoi il faut s’inquiéter de ce que bon nombre de pays africains se retrouvent en queue de ce classement. Ainsi, la Somalie et le Soudan du Sud occupent respectivement la 175e et la 176e place. Parmi les « bons élèves » du continent, le Botswana se classe premier pays le moins corrompu, suivi du Cap Vert (38e), de Maurice (50e), qui est à égalité avec le Rwanda tandis que la Namibie (53e) ferme la marche du Top 5.

On le voit, la route est longue. La plupart des pays ont encore des efforts à faire pour endiguer le phénomène. C’est à mon sens l’un des défis majeurs qui se pose aux pays africains, d’autant plus que la corruption est présente à tous les niveaux de la société.

En effet, quand on parle de corruption, on pense tout de suite à l’octroi de marchés publics abusifs ou à la corruption au niveau des plus hautes autorités. Ce sont des pratiques extrêmement nuisibles et déplorables pour le développement de notre continent, mais il y a un autre type de corruption, plus sournois et moins facilement identifiable selon moi.

Il s’agit en effet de « la corruption discrète » : celle-ci, difficile à observer et à quantifier, englobe plusieurs types de fautes professionnelles de différents représentants de l’État, qu’ils soient médecins, policiers, inspecteurs des impôts, etc… Il s’agit la plupart du temps de contournement délibéré des règlementations à des fins personnelles : cette corruption-là, même si elle est d’une ampleur financière moindre, a de sérieuses répercussions sur les populations africaines. Elle entraîne en effet une défiance vis-à-vis des institutions, et marginalise les populations pauvres qui sont particulièrement vulnérables et dépendantes des services publics pour satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.

Ainsi, selon Transparency International, 24% des Africains ayant eu un contact avec les forces de l’ordre au cours de l’année déclarent avoir dû verser un pot-de-vin. Également, cette infographie très intéressante publiée dans Jeune Afrique indique par exemple qu’au Zimbabwe, un accouchement est facturé 50$ et chaque cri de la mère coûte 5$. Si elle n’a pas de quoi payer, elle doit rester à l’hôpital sans pouvoir sortir, et des intérêts s’ajoutent chaque jour. Ce type de situation absolument inacceptable doit nous amener à nous interroger : comment faire pour lutter contre ce fléau de façon efficace, afin de pouvoir mener notre continent vers un développement sain et à long terme ?

Selon moi, il est indispensable que ce soit l’État qui apporte des réponses, en particulier au sein des partis politiques, des services de police et de l’appareil judiciaire. Cela doit passer par un cadre institutionnel fort de lutte contre la corruption, des lois bien construites et adaptées au contexte local. Également, il est indispensable de parvenir à ce que les institutions disposent des moyens nécessaires pour mener à bien leurs missions, dans des délais convenables pour les populations. Enfin, faisons en sorte que les fonctionnaires soient rémunérés correctement afin qu’ils n’aient plus la tentation de céder à la tentation du pot-de-vin pour un oui ou pour un non. Il faut aussi veiller à ce que les demandes des citoyens, des médias, soient bien traitées et obéissent à une logique d’efficacité.

Cela est aujourd’hui d’une nécessité absolue. Je le crois et je l’affirme, c’est indissociable d’une bonne gouvernance, qui doit être le leitmotiv de tous les gouvernements africains. Chacun doit effectuer cela dans le respect de ses spécificités culturelles, afin de renforcer son efficacité dans la lutte contre la corruption. Il n’y a pas de recette miracle : il s’agit d’un courage politique à adopter afin de pouvoir mener à bien toutes les réformes dans l’intérêt supérieur des populations.

J’entends souvent que corruption et Afrique sont deux termes indissociables. Je n’ai pas cette vision. Les démocraties africaines sont en marche et nécessitent des outils et des cadres juridiques institutionnels adaptés à leur contexte. C’est notre mission : aidons-les à mettre en marche le développement du continent.