Protéger la faune sauvage est un enjeu de souveraineté

L’Afrique fait souvent la une des médias internationaux pour des faits de braconnage que je déplore et condamne vigoureusement. En 2015, un dentiste du Minnesota avait provoqué un tollé international en abattant le célèbre lion Cecil au Zimbabwe à l’occasion d’une « chasse sportive au grand gibier ». Mais on oublie que le braconnage ne tue pas que des animaux, il tue également nos concitoyens. Il y a quelques semaines, le célèbre défenseur des éléphants sud-africain Wayne Lotter est tombé dans une embuscade à Dar Es Salaam, abattu de sang-froid par deux hommes cagoulés. Wayne Lotter était une icône de l’honorable combat pour la protection de la faune sauvage en Afrique, mais n’oublions pas qu’ils sont chaque jour des milliers engagés pour cette cause, parfois au péril de leur vie.

Le piège serait de croire que ces événements, certes répétitifs, ne restent que des incidents isolés. On pourrait imaginer qu’ils sont le fait de quelques trafiquants épars ou de chasseurs à la mentalité archaïque de cow-boys. Le développement des réserves et le renforcement des lois de protection de la faune sauvage nous ferait presque croire que tout a été fait pour éviter l’extinction de certaines espèces du continent africain.

Le 7 septembre, l’ONG TRAFFIC a publié une étude sur le commerce illégal d’ivoire dans cinq pays d’Afrique centrale[i]. Cette étude est accablante pour deux raisons : non seulement des réseaux criminels de plus en plus puissants sont à l’œuvre, mais ils profitent surtout de la faible gouvernance de certains pays africains. Si les États ont effectivement adopté des législations plus sévères contre le commerce d’ivoire avec un effort accru de mise en œuvre de la loi, les petits détaillants et sculpteurs en sont les victimes principales. Or, ces initiatives restent insuffisantes dans un contexte où des réseaux criminels souterrains transnationaux accaparent de plus en plus le trafic de l’ivoire.

Un des facteurs expliquant notamment la quasi-disparition des marchés locaux où se vendait l’ivoire pour la clandestinité est la nouvelle mainmise de trafiquants asiatiques, essentiellement chinois, présents de bout en bout de la chaîne de ce commerce de l’ombre. L’Asie est en effet la source centrale de la demande en ivoire, mais l’offre se situe essentiellement en Afrique. Face à ces réseaux transnationaux du crime, les États doivent déployer tous les moyens pour empêcher le braconnage et arrêter ces criminels. Malheureusement, un membre de l’ONG, Sone Nkoke, explique que les trafiquants profitent « régulièrement de la faiblesse de la gouvernance de l’État ainsi que de la collusion, la confusion et la corruption des autorité ». Sans la complaisance et la corruption de personnes haut placées, il est en effet difficile d’imaginer que de tels trafics puissent avoir lieu.

La problématique du commerce illégal de l’ivoire est un exemple parfait pour illustrer la complexité d’agir dans un monde globalisé. À l’échelon local, les États doivent effectivement renforcer leur gouvernance et l’application de la loi, sensibiliser et impliquer les communautés locales à ces enjeux qui sont des catastrophes écologiques et humaines. Mais le crime transnational nécessite, comme son nom l’indique, une réponse globale. Coopérer avec les pays asiatiques pour démanteler ces réseaux de trafiquants et les inciter à prohiber le commerce de l’ivoire est fondamental pour espérer sauver les éléphants d’Afrique. Assurément, l’engagement de Pékin de fermer son marché domestique de l’ivoire d’ici à la fin de l’année va dans le bon sens.

Protéger les éléphants d’Afrique de l’extinction est donc plus qu’un enjeu écologique. C’est également un drame humain qui se déroule sous nos yeux. Les braconniers et les criminels n’hésitent pas à assassiner nos concitoyens par avidité de « l’or blanc ». Mais c’est aussi un enjeu de souveraineté politique : tant que ces trafiquants séviront en Afrique, ils seront le reflet de notre échec à faire appliquer et respecter la loi. Un État qui n’est pas capable de protéger sa faune sauvage, est-il capable de protéger ses concitoyens ? Assurément, c’est une question que tous nos gouvernements doivent se poser aujourd’hui.

 

 

[i] TRAFFIC Report, « Ivory markets in Central Africa », September 2017

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