Pour réussir, le panafricanisme doit passer de l’idéal au pragmatisme

L’ancien Premier ministre du Niger, Ibrahim Assane Mayaki, est le Secrétaire exécutif du NEPAD, l’Agence de développement de l’Union africaine. Il répond aux questions de Marie Hourtoule, du magazine The Parliament à propos du lien inextricable entre la qualité et la robustesse des institutions africaines et leur prospérité. Cette interview a été publiée pour la première fois dans le numéro de mars 2019 du magazine The Parliament.

Marie Hourtoule : Le NEPAD est appelé à devenir l’Agence de développement de l’UA. Quels changements cela implique-t-il ?

Ibrahim Assane Mayaki : L’idée panafricaine n’est pas nouvelle. Elle a été soutenue par les pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), au premier rang desquels se trouvait le Ghanéen Kwame Nkrumah. La version originale du panafricanisme n’avait qu’un seul but : la décolonisation du continent. L’émancipation des dernières colonies portugaises en 1975, l’accession de la Namibie à la souveraineté internationale en mars 1990 et l’abolition du régime de l’apartheid en juin 1991 ont marqué le triomphe de l’idée panafricaine comme idéologie de libération.

Pourtant, dans un sens, cette réalisation a privé l’OUA de sa raison d’être ; elle a ensuite dû réorienter son attention ailleurs et surmonter ses désaccords internes. Au tournant du millénaire, l’idée d’une « Renaissance africaine » a émergé, sous l’impulsion de personnalités telles que Thabo Mbeki (Afrique du Sud), Olusegun Obasanjo (Nigeria), Abdelaziz Bouteflika (Algérie) et Abdoulaye Wade (Sénégal). La transformation de l’OUA en Union africaine (UA), lancée lors du Sommet de Durban en 2002, a jeté les bases d’un « panafricanisme pragmatique ».

Au cours de la même période, le NEPAD a été créé pour parvenir à l’indépendance économique, parallèlement à l’indépendance politique de l’Afrique, en adoptant une approche novatrice et en conciliant la planification du secteur public et les investissements du secteur privé. Aujourd’hui, 17 ans plus tard, la transformation du NEPAD en Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD), organisation technique dotée de ses propres statuts et de sa propre identité juridique, marque un renforcement significatif de cette ambition pragmatique. Suite à une recommandation spéciale du rapport du Président rwandais Paul Kagamé, ce changement prendra effet en 2019 lors du prochain sommet de l’UA. Nous attendons cette transformation avec impatience, car elle nous permettra de mettre en œuvre plus efficacement nos programmes de développement pour notre continent.

MH : Pensez-vous que le Programme intégré pour le développement de l’agriculture en Afrique peut réussir ?

IAM : Le développement de l’Afrique ne sera pas possible tant que son agriculture n’aura pas subi des changements profonds. N’oubliez pas que l’agriculture fournit 60% des emplois et 25% du PIB de l’Afrique.

Le Programme détaillé de développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) est un élément important du NEPAD et l’un de ses piliers. Le NEPAD fournit aux États membres de l’UA un appui à sa mise en œuvre, en étroite collaboration avec la Commission de l’UA et les diverses communautés économiques régionales. Ce programme vise à accroître d’au moins 10% les investissements publics dans l’agriculture et d’au moins 6% la productivité agricole. Nous sommes encore loin de cet objectif, puisque plus de la moitié des États membres n’ont pas atteint ces objectifs.

Le NEPAD a récemment lancé à Nairobi la Plateforme de partenariat africain pour l’environnement, dans le but d’élaborer une feuille de route pour le développement d’une agriculture durable. Nous devons travailler ensemble, mobiliser nos ressources, développer la technologie agricole et accroître la productivité, sans perdre de vue la sécurité alimentaire. L’inclusion doit être notre mot d’ordre.

MH : Dans votre dernier livre, vous écrivez qu’il n’y a pas assez de pays avec des institutions capables de relever les défis auxquels l’Afrique est confrontée. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

IAM : Notre continent est confronté à d’immenses défis, à commencer par la croissance démographique et le changement climatique. La main-d’œuvre africaine devrait atteindre 880 millions de personnes d’ici à 2050. Ce seul chiffre donne une idée de ce à quoi nous sommes confrontés. Comme le disait l’ancien Premier ministre éthiopien Mélès Zenawi, l’une des personnalités les plus remarquables que j’ai rencontrée s: « Analysez vos problèmes dans vos propres termes. » Cette absence d’une approche analytique appropriée a été la principale raison de l’échec des politiques de développement tentées dans plusieurs pays africains. C’est l’incapacité à s’approprier le projet.

Il en va de même pour nos institutions. Il ne suffit pas de répliquer les institutions étrangères, il faut les adapter aux conditions de l’Afrique, à nos ressources, humaines et matérielles. Le résultat n’est pas donné d’avance. Le Botswana et la République centrafricaine, deux États similaires à bien des égards, se trouvaient dans une situation comparable il y a quarante ans. Cependant, les deux ont suivi des trajectoires très différentes. Les institutions jouent un rôle décisif. Il faudra une dizaine d’années à l’Afrique pour mettre en place des institutions solides qui serviront de base à ses progrès futurs.

L’une des tragédies de notre continent est que nos meilleurs esprits évitent la politique et le service public. Ce n’est pas à moi de pointer du doigt des pays ou des situations particulières. Je demande un examen lucide et une réflexion sur la manière dont nous pouvons combler les lacunes de nos institutions. La dernière évaluation de la Banque mondiale sur les politiques et les institutions publiques en Afrique a montré une baisse de la qualité des politiques et des institutions en Afrique subsaharienne. Cela a été particulièrement marqué dans les pays exportateurs de matières premières et dans les États fragiles. En revanche, les pays qui disposent d’institutions solides sont ceux qui font preuve de la plus grande résilience économique. Cela confirme ma conviction qu’il existe un lien inextricable entre la qualité et la robustesse des institutions et la prospérité

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