Perspectives de croissance en Afrique : la qualité importe plus que la quantité

La Banque africaine de développement vient de publier ses Perspectives économiques en Afrique. L’institution panafricaine basée à Abidjan prévoit que le PIB de l’Afrique devrait augmenter de 4 % cette année, contre 3,5 % en 2018. Ce taux devrait s’accélérer pour atteindre 4,1 % en 2020. Si les perspectives macroéconomiques de l’Afrique s’améliorent indubitablement après plusieurs années de vents contraires, je voudrais alerter sur la nécessité de rester prudent.

D’abord parce que les chiffres sont encore bien en deçà de la moyenne de plus de 5 % que le continent a connue au cours de la décennie précédant la crise des matières premières de 2015, et sont insuffisants pour faire reculer la pauvreté et créer des emplois, comme le souligne très justement le rapport. Malheureusement, depuis des années, la croissance du PIB sur le continent ne se traduit pas en développement économique, en raison d’un manque de réformes structurelles. On ne peut éluder le fait que l’Afrique abrite toujours près de 400 millions de personnes vivant dans une extrême pauvreté. Et que sa part dans le PIB mondial ne dépasse pas les 3%.

En outre, selon l’Indice Ibrahim 2018 de la gouvernance africaine, les opportunités économiques pour les citoyens africains ne se sont améliorées que de 0,2% depuis 2008, malgré une croissance de 40% du PIB du continent. La création d’emplois a augmenté de 1,8% par an entre 2000 et 2014 selon les perspectives de la BAD, soit une croissance inférieure à celle de la population active, estimée à 3% par an. Dans un contexte démographique où 440 millions de jeunes Africains arriveront à l’âge de chercher un emploi dans les quinze prochaines années, il est plus qu’urgent d’agir.

Or il est inquiétant de constater que l’Afrique compte encore trop peu d’exemples de décideurs politiques déterminés sur la voie de la réforme structurelle. La nécessité de réformer s’intensifie dans un contexte de risques croissants liés aux tensions commerciales et à la vulnérabilité de la dette, sujets que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder sur ce blog. Je m’inquiète même que les chiffres de croissance économique favorables présentés par la Banque africaine de développement ne rendent complaisants certains décideurs politiques qui peuvent faire valoir ces bonnes performances pour justifier l’inaction.

Comme le dit l’adage en Afrique : la croissance ne se mange pas. Pourtant, ce n’est pas une fatalité : nombreux sont les pays où la croissance « se mange ». De fait, l’Afrique a besoin d’une meilleure croissance, pas seulement d’une croissance plus forte. Pour l’obtenir, les solutions sont bien connues : réformes structurelles, intégration régionale, investissements dans l’éducation et les infrastructures, pour l’instant largement insuffisants si nous voulons former et donner toutes ses chances à la prochaine génération. C’est une responsabilité collective qu’il nous faut assumer ici.

Enfin, c’est aussi la responsabilité des élites politiques de créer la richesse économique qui nous permettra de nous émanciper de l’aide au développement dont nous sommes encore dépendants. Trop nombreux sont ceux qui l’ignorent, mais 80% de nos États pourraient aujourd’hui s’en passer. Je n’entends pas me placer « contre » cette aide, mais j’aimerais rappeler qu’elle est par définition transitoire. Or la nature de la croissance que nous créons en Afrique risque de nous maintenir dans cet état de dépendance. Il y a aujourd’hui véritablement urgence à réfléchir ensemble à créer les conditions d’une « croissance qui se mange » !

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