Mon message lors du SOAS African Development Forum 2019

Bonjour à tous,

Merci de cette invitation qui m’honore. C’est toujours un grand plaisir pour moi de revenir à l’université, lieu où j’ai passé de nombreuses années, parmi les meilleures, à apprendre ou à rendre ce qu’on m’avait appris.

Aujourd’hui, c’est en tant que praticien du développement que je viens vous voir.

Je souhaite plus particulièrement intervenir sur les défis posés au développement de notre continent, plus particulièrement du point de vue de « l’in.sécurité », le thème du Forum cette année, qu’il faut comprendre de façon élargie.

Je voudrais évoquer les événements extraordinaires qui ont marqué la politique africaine cette semaine. Je pense tout particulièrement à la situation algérienne. La décision prise par le président Bouteflika est remarquable à de nombreux égards.

Il convient de la saluer en souhaitant la meilleure issue possible au peuple algérien qui a démontré durant ces manifestations toute sa maturité politique. On sait le rôle crucial que les étudiants ont joué dans la mobilisation.

Depuis deux ou trois ans, je dis que 90% des chefs d’État que nous connaissons actuellement ne seront plus là dans dix ans. Ma prévision se réalise un peu plus à chaque élection, ou à chaque renouvellement de l’offre politique. Et ils ont été nombreux en Afrique ces dernières années.

De plus en plus, la démocratie va progresser au rythme de la jeunesse. Par définition, les transitions à venir portent en elles le renouveau, mais elles peuvent aussi être sources d’instabilité, d’insécurité…

Ces changements interviennent alors que l’Afrique est en train de vivre une période charnière de sa mondialisation. Le monde s’éveille à l’importance de l’Afrique, qui abritera un terrien sur quatre en 2050, dans à peine une trentaine d’années. Les théories du Africa rising ont laissé place à la formule non moins bien marquetée du « New scramble for Africa ».

Cette nouvelle appellation me semble plus juste que la précédente. En tout cas, elle permet de mieux refléter le chemin original que peut prendre une Afrique souveraine, libre de ses choix et courtisée par des puissances étrangères et des entreprises venues du monde entier.

Permettez-moi d’insister sur cinq principes généraux qui mêlent économie et politique et qui me semblent quelques clés pour que ce formidable basculement auquel l’Afrique fait face se déroule bien.

Pour être acceptées par les peuples, c’est ma conviction intime que les réformes « technocratiques » que nous devons entreprendre doivent refléter une vision politique partagée par le plus grand nombre, en l’occurrence la jeunesse de nos pays.

C’est un constat particulier au défi démographique africain et aux centaines de millions de jeunes Africains qui vont arriver en âge de travailler dans les 15 prochaines années.

Premièrement, je voudrais aborder la question de la co-production des politiques publiques comme fondement de toutes les grandes décisions qui vont impacter les populations. Tous les événements récents démontrent à quel point la question n’est pas tant de savoir quelle solution technique élégante choisir que celle qui suscitera l’adhésion chez les populations.

Les systèmes institutionnels et législatifs en Afrique souffrent d’une faiblesse majeure et peu étudiée : le manque de consultation de la population. Les citoyens sont appelés à voter tous les cinq ans, sur des slogans plutôt que des programmes dont les détails leur sont, de toute façon, rarement dévoilés.

Il ne s’agit pas d’établir une hypothétique « démocratie directe », mais d’accroître les formes et les canaux de participation des citoyens dans la vie publique en Afrique. Ce serait une sorte de « syncrétisme institutionnel », en ce qui concerne la définition et la mise en œuvre des politiques publiques.

Il nous faut pour cela puiser dans notre tradition et retourner aux sources de l’arbre à palabres ou de l’indaba. L’Afrique du Sud a inventé les commissions vérité et réconciliation, le Rwanda les tribunaux « gacaca »… Nous sommes capables d’augmenter la participation aux grandes décisions qui nous concernent.

Il s’agit de créer des espaces au sein desquelles les populations sont informées, consultées et impliquées dans la sélection et la réalisation des principaux chantiers censés – c’est le but, après tout, de la démocratie – assurer et promouvoir leur bien-être.

Il nous faut formuler notre diagnostic dans nos propres termes. C’est l’absence de diagnostic propre qui a trop souvent été la cause essentielle de l’échec des politiques de développement tentées un peu partout en Afrique, et le manque d’appropriation qui en découle.

Comment voudrions-nous prononcer un diagnostic pertinent si nous ne sommes pas en mesure d’écouter nos populations ?

Deuxième point, il nous faut reconnaître que les réponses optimales à nos grands défis se trouvent aux niveaux régional et national, suivant une approche intégrée. Les États d’Afrique doivent apprendre à fonctionner ensemble au sein des grandes régions, qui en retour devraient être en mesure de les intégrer.

Je constate avec optimisme que la visite du Premier ministre éthiopien au Kenya a permis de relancer l’idée du LAPSSET, un projet de corridor régional de première ampleur qui devrait permettre de désenclaver une immense région et démultiplier le commerce entre ces deux grandes nations d’Afrique de l’Est.

La coopération régionale n’est pas basée sur une vision romanesque du continent ou une ignorance des réalités économiques. Au contraire, c’est précisément en raison de ces réalités économiques que nous devons défendre les vertus de la concertation.

Au-delà des bénéfices évidents de la mutualisation des infrastructures, la coopération régionale est indispensable pour combattre ou renforcer d’autres aspects du développement africain.

Ainsi en est-il de la négociation des accords commerciaux extérieurs, de la mise en place de bourses régionales (l’Afrique orientale montre le chemin avec le segment agricole de la Bourse de Kigali), des règles communes pour différentes professions, de l’homologation des diplômes, de l’harmonisation des qualifications, etc.

Outre les bienfaits liés aux économies d’échelle induits par la mutualisation des efforts de formation, la reconnaissance réciproque, à l’échelle régionale, des diplômes obtenus dans les pays africains a l’avantage de mieux ancrer les populations, d’encourager la mobilité géographique, donc la concurrence, et, partant, les niveaux de rémunération.

Ce ne sont que quelques exemples.

Troisièmement, comment les intérêts privés peuvent participer de façon rentable aux nouveaux défis. Je pense notamment à la manière dont les entreprises agro-alimentaires, avec les moyens qui sont les leurs, peuvent réellement participer à la professionnalisation et à l’émergence d’une classe d’agro-entrepreneurs.

L’Afrique, avec encore près de 60% de sa population toujours rurale, offre l’opportunité d’expérimenter des nouvelles méthodes. Cela reste un défi et une gageure diront certainement beaucoup d’entre vous, mais je crois que certains acteurs internationaux dans le domaine de l’agro-alimentaire prennent conscience de la nécessité de changer de modèle productif et voient l’Afrique comme l’occasion de développer des modèles originaux en accord avec les populations.

Le développement d’une industrie agro-alimentaire de qualité aura des effets bénéfiques d’entraînement sur des secteurs-clés de l’économie. En effet, au-delà de la production, ce sont les filières, les industries de transformation, et plus généralement tout le secteur des sous-traitants, des récoltants aux producteurs et aux distributeurs, qui se verrait dynamisé par une meilleure organisation du secteur alimentaire.

Quatrième point, le recours plus large aux nouvelles technologies pour recenser nos citoyens et d’apporter une identité politique au plus grand nombre, non seulement pour une meilleure gestion statistique, représentativité démographique, mais aussi accès aux services sociaux (versements d’aide de la part de l’État) via un compte associé.

Cette identité financière dont le développement va s’accélérer avec un taux d’équipement en smartphones en constante progression va avoir des effets inimaginables sur le secteur informel.

Rappelons que le secteur informel est une composante essentielle de la plupart des économies subsahariennes, où sa contribution au PIB s’échelonne entre 25% et 65% et où il représente entre 30% et 90% de l’emploi non agricole.

Si le secteur informel était organisé de façon plus efficiente, il pourrait grandement améliorer le sort de centaines de millions de nos concitoyens. Pour l’instant, le secteur informel n’a pas diminué avec la croissance économique. Au contraire, il a eu tendance à croître plus rapidement que le reste de l’économie.

Les nouvelles technologies nous offrent une opportunité de créer le lien entre deux mondes économiques presque parallèles, le formel et l’informel. La conjugaison des forces vives de l’informel avec la capacité presque organique des nouvelles technologies à connecter et à organiser une nouvelle interaction économique peut déclencher le décollage économique de notre continent.

Et pour finir permettez moi quelques mots sur la question plus générale de l’aide. L’aide est par définition transitoire, pour aider à surmonter une période difficile. Quand elle démontre au capital privé que l’investissement est rentable, elle a fini de jouer son rôle. Elle est par nature transitoire, ou bien alors c’est que l’on pense que notre continent est condamné à demeurer sous perfusion.

Je pense que l’aide publique qui vient des pays développés vers les pays du Sud n’existera plus dans dix ans. Cette aide publique est aujourd’hui destinée de moins en moins aux questions de santé, d’éducation… et de plus en plus aux questions de sécurité et de migration. Ce n’est déjà plus l’aide classique à laquelle on pense.

Autre signe de ce « New scramble for Africa », toutes les récentes rencontres du G7 et du G20 mettent en avant le rôle du secteur privé, européen, américain, japonais, dans les projets de développement et sous la forme de partenariats public-privé. Il faut que l’Afrique se rende compte que l’aide, c’est terminé. Les donateurs, qui étaient au centre des politiques de développement il y a vingt ans, n’y sont plus.

Réalisons que cette aide est bien inférieure, deux fois au moins, à ce que le continent reçoit en versements de la diaspora. Si on compare les flux de l’aide, 25 milliards de dollars, aux flux financiers illicites, plus de 50 milliards selon la CEA, on se rend compte que, si on faisait notre travail à travers de meilleurs systèmes de gestion des taxes, des impôts, des systèmes douaniers, on n’aurait pas besoin de cette aide. De même si nous réussissons à être sérieux sur nos mécanismes de mobilisation des ressources internes…

C’est dans cet esprit là que les pères fondateurs du NEPAD, et plus largement de toute l’architecture institutionnelle panafricaine, une génération qui, avec la décision de M. Bouteflika, a d’ailleurs désormais fini de laisser la place à la suivante, c’est pour que l’Afrique parle d’une seule voix à tous ses partenaires, pour qu’elle pèse plus lourd dans les débats.

Avec l’importance que nous acquérons dans le concert des nations, je suis en effet plutôt optimiste quant à la suite de notre trajectoire.

Merci encore de m’avoir donné l’occasion de partager avec vous ces quelques réflexions. J’espère qu’elles vous seront utiles dans la suite de vos choix professionnels et personnels.

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