À l’heure où les BRICS affirment leur proximité, le commerce intra-africain doit être notre priorité

Alors que les chefs d’État des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont réunis en Afrique du Sud pour leur dixième sommet, il me semble essentiel de rappeler pourquoi la question du commerce intra-africain est cruciale si nous voulons nous affirmer en tant que continent à jeu égal avec les autres grands émergents du Sud. Il est encourageant de constater que nous avons pour la première fois de notre histoire panafricaine réalisé une avancée politique majeure sur ce sujet. En mars, 44 pays africains ont signé l’accord de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un pas de géant pour notre continent dont l’intégration économique et politique reste encore bien trop faible.

Dans son dernier rapport sur l’état du commerce africain[1], Afreximbank souligne que si le commerce intra-africain pèse 128,25 milliards de dollars, en hausse de 5,6% entre 2016 et 2017, sa part dans le volume total des échanges commerciaux du continent reste faible. En 2017, cette part est d’ailleurs retombée en dessous de la barre des 15% de l’ensemble des échanges commerciaux du continent, s’élevant à 907,63 milliards de dollars.

Or, avec la mise en place de la ZLEC, les experts estiment que l’on peut s’attendre à une croissance de plus de 50% du commerce intra-africain d’ici à 2022. Cette part du commerce des pays africains est d’autant plus importante à développer qu’elle est souvent mieux équilibrée que nos échanges vers l’extérieur du continent. En effet, entre 2012 et 2016, le commerce intra-africain était composé à 43% de biens manufacturés contre seulement 20% vers le reste du monde.

Néanmoins, la mise en place concrète et effective de la zone de libre-échange du continent africain ne sera pas une mince affaire. Tout d’abord une signature n’est pas synonyme de ratification, et l’accord va donc devoir passer par ce stade de la ratification dans un grand nombre de pays. De plus, les immenses disparités entre les pays ne vont pas manquer de causer des difficultés d’harmonisation.

Mais surtout, il manque encore des signataires ! Des pays comme le Nigeria, la Namibie, le Burundi ou encore le Bénin n’ont pas encore adhéré à l’accord. Chacun de ces États exprime des réticences causées par des pressions de certains secteurs économiques, craignant une soudaine concurrence exacerbée avec l’adhésion à la ZLEC. Mais nous devons convaincre les différents gouvernements de l’importance de rejoindre ce projet avec des gains sur le long terme pour tous. Sans compter que des mesures d’accompagnement sont prévues sur le court terme pour préparer les secteurs économiques qui seront fragilisés par l’accord.

La route vers l’intégration du continent est donc encore longue car, malgré les avancées douanières et réglementaires que va permettre la ZLEC, les obstacles restent nombreux. Comment imaginer en effet faire de l’Afrique une zone de libre-échange avec des flux pouvant circuler facilement si le continent pêche toujours par son déficit d’infrastructures ? Nous investissons 45 milliards de dollars par an dans les infrastructures[2], mais c’est le double qui serait nécessaire. Il serait en effet temps que la Banque créée par les BRICS s’intéresse de plus prêts aux projets d’infrastructures régionaux du continent. De plus, pour faire du commerce et exporter, les entreprises ont besoin de financements. Or seulement un tiers du commerce africain est soutenu par les institutions bancaires, et on estime à 90 milliards de dollars les demandes de financements non-satisfaites par les entreprises africaines. Enfin, ce projet d’une Afrique plus intégrée nécessite l’adhésion des Africains eux-mêmes. Nous avons besoin de toutes les forces vives de nos nations, ainsi que de nos diasporas, pour mener à bien ce projet qui peut changer la dimension de notre continent dans les affaires économiques et politiques mondiales.

En nous unissant comme ont su le faire les Européens, malgré les difficultés qu’ils traversent aujourd’hui, nous pouvons radicalement modifier le poids de l’Afrique dans les institutions internationales comme l’OMC. Si le continent africain parlait d’une seule voix, notre influence serait beaucoup plus forte que 55 voix tentant se faire entendre chacune de son côté. C’est seulement en faisant bloc que nous pourrons changer le cours des événements et peser dans les affaires du monde, notamment dans les nouvelles enceintes qui donnent la part belle aux voix du Sud.

[1] African Trade Report 2018, “Boosting Intra-African Trade: Implications of the African Continental Free Trade Area Agreement”, Afreximbank

[2] Moody’s, Sovereigns – Africa, Intra-regional trade can promote growth, but infrastructure and non-tariff barriers limit upside »

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