Les migrations intracontinentales, une manne pour l’Afrique

Se pourrait-il que nous soyons passés à côté d’un phénomène de fond structurant les économies africaines ? À force de focaliser le débat sur les migrations extracontinentales et leurs incidences sur les relations entre les pays africains et leurs partenaires, nous en avons oublié que la majeure partie des migrations originaires d’Afrique sont des migrations intracontinentales. Ainsi, selon un récent rapport de la CNUCED, ce sont 19 millions de personnes qui migrent à travers l’Afrique chaque année, contre 17 millions à destination d’autres continents, et 5,5 millions venant du reste du monde à destination de l’Afrique.

Les résultats de cette étude vont à contre-courant d’une vision pessimiste du phénomène migratoire, vision qui souligne habituellement des problèmes majoritairement fantasmés de non assimilation, de perte d’emplois, de lutte entre les populations immigrantes et les locaux pour les ressources publiques, de déséquilibres des systèmes de santé et de protection sociale, de frictions culturelles, etc. C’est une toute autre image qui se révèle ici : les migrations intra-africaines sont un moteur de productivité et de croissance, de transferts de compétences, d’intensification des échanges, d’industrialisation, et d’investissement dans les pays d’origine.

Contre l’argument d’une immigration menant à la concurrence pour les emplois, l’étude souligne le fait qu’une partie des migrants le font à l’appel des secteurs économiques phares de certains pays chez lesquels la main-d’œuvre se tarit. Il en va ainsi du secteur éducatif et de l’ingénierie (Rwanda), des services financiers (Afrique du sud, Tanzanie et Ouganda), des télécommunications (Afrique du Sud et Rwanda), de la construction (Afrique du Sud, Côte d’Ivoire) et des mines (Afrique du Sud, Gabon), ou encore de l’agriculture (Afrique du Sud encore, Côte d’Ivoire). Ces secteurs représentent une demande pour tous les niveaux de qualification et démontrent que les migrations répondent dans une large mesure à une demande émanant des pays d’accueil, dont l’offre de main-d’œuvre peine parfois à s’ajuster à une croissance, ou à une transformation rapides de leur structure économique.

Quant à l’intégration par le travail, elle est accélérée pour les migrants sur un marché qui leur permet de développer des compétences auxquelles ils n’auraient pas eu accès dans leurs pays d’origine. Les paysans burkinabè possédant de faibles compétences ont pu en gagner de nouvelles et accéder ainsi à des fonctions mieux rémunérées que s’ils étaient restés chez eux. C’est d’ailleurs grâce à cette montée en compétences que les équilibres macroéconomiques, loin d’être déstabilisés par l’arrivée de nouvelles populations, en sont renforcés dans le pays d’accueil, comme dans le pays d’origine. Ceci est une incitation et un message pour certains pays africains qui sont encore trop frileux dans leur gestion de la migration africaine.

Dans le pays d’accueil, une meilleure rémunération se traduit par une consommation accrue de produits locaux, ou de produits importés du pays d’origine (« commerce de la nostalgie »). Les émigrés venus de RDC et du Zimbabwe sur la période 2000 – 2013 ont suscité une croissance des importations de nourriture en provenance de ces deux pays, respectivement de 100 000 à 650 000 dollars pour la RDC, de 100 000 à 1 million de dollars pour le Zimbabwe. Les migrants constituent à ce titre un trait d’union économique entre les pays d’origine et d’accueil, et un moteur de croissance singulièrement efficace pour les exportations de leur pays d’origine.

La hausse de leurs rémunérations les fait également contribuer à la hausse de la consommation locale, et à la contribution fiscale (taxes et impôts) à l’économie nationale. L’idée que l’entrée de populations nouvelles déstabiliserait les équilibres sociaux, est également invalidée par ce constat. Et, grâce aux envois des diasporas dans leurs pays d’origine, un transfert de capitaux entre pays s’opère, ainsi qu’une contribution aux systèmes sociaux des pays d’origine.

Tous les bienfaits de ce phénomène de migrations intra-africaines ne sont désormais plus à prouver. Le défi à relever appartient désormais aux États, dont certains ont déjà commencé à adapter leur législation pour accompagner ce mouvement même si d’autres  n’ont pas encore compris les bénéfices qu’ils pourraient en tirer. Mais les migrations, constitutives de notre continent, vont voir leurs effets positifs encore accrus grâce à la mise en place de la Zone de Libre-Échange Continentale (ZLEC) et d’un passeport panafricain. L’harmonisation des normes, la disparition des barrières douanières, la libre circulation des personnes et des capitaux, sont autant de dispositifs propres à dynamiser des migrations dans un marché unifié à l’échelle du continent.

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