Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

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