L’Afrique a besoin d’accomplir son « big push » dans le domaine des infrastructures

On parle souvent en Afrique des opportunités offertes par le « leapfrog », ces sauts technologiques qui vont permettre au continent de se développer de façon accélérée en apprenant des expériences vécues par les autres pays du monde et en adoptant plus rapidement des nouvelles technologies. Mais s’il y a bien une étape que l’Afrique ne pourra pas sauter, c’est celle des infrastructures. Car, malgré son ouverture sur l’extérieur, avec un littoral tourné vers l’exportation de matières premières à destination des pays industrialisés, le continent reste la région la plus marginale dans le commerce mondial… et la moins intégrée à l’intérieur de ses propres frontières, les échanges interafricains ne dépassant guère 13 % du total du commerce extérieur de l’Afrique subsaharienne.

Selon les estimations, le « fossé » en termes d’investissement dans les infrastructures en Afrique est compris entre 130 et 170 milliards de dollars par an. Le combler permettrait une hausse annuelle de 2,6 % du revenu moyen par tête, selon la Banque mondiale – soit un bond très rapide de la croissance. L’accès à l’électricité, dont ne bénéficient que 43 % des ménages, se trouve en tête de liste, avec l’accès à l’eau potable et les infrastructures de transport. Relier les villes et les régions entre elles par la route, le rail et les voies aériennes ne relève plus seulement de la nécessité. Amplifiés par une urbanisation rapide, ces besoins représentent aussi d’énormes opportunités, qui contribuent à faire de l’Afrique l’une des dernières frontières de la croissance dans le monde.

Une prise de conscience globale s’est faite en ce sens dans les années 2000. Des réponses à la hauteur des enjeux ont été recherchées. La Facilité de préparation des projets d’infrastructures (Nepad-IPPF) a ainsi été lancée en 2005 pour soutenir les infrastructures régionales. Alimenté par plusieurs pays donateurs, ce fonds a permis de boucler les financements de 30 projets, à hauteur de 24 milliards de dollars. Fort de ce succès, l’Afrique a décidé d’aller plus loin en 2012, avec son Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA), lancé à l’initiative de la Commission de l’Union africaine (UA), du Nepad, de la Banque africaine de développement (BAD), de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et des communautés économiques régionales. Face à la diversité des initiatives nationales, régionales et internationales, la synergie entre la Commission de l’UA et les communautés économiques régionales s’avère centrale.

Aujourd’hui, à travers « l’Agenda 5% », nous voulons mobiliser une source de financement gigantesque et presque « naturelle » : les fonds de pension et les fonds souverains africains. Nous estimons que les investisseurs institutionnels africains détiennent plus de 1 100 milliards de dollars. Pour l’instant, ces fonds sont investis dans des actifs ultra-sécurisés tels que des obligations d’État américaines ou, ce qui est assez ironique, des routes et aéroports européens.

Comment pouvons-nous nous attendre à ce que les investisseurs étrangers viennent investir chez nous si nous n’investissons pas dans notre propre avenir ? Nous proposons que ces fonds de pension et fonds souverains africains investissent au moins 5% de leurs actifs sous gestion pour combler le déficit de financement des infrastructures en Afrique. Cela représenterait environ 55 milliards de dollars. Aujourd’hui, avec la mise en place aux États-Unis de la Development Finance Corporation – dont l’objectif consiste à dérisquer les financements des investisseurs institutionnels en direction notamment de l’Afrique – l’Afrique doit saisir l’occasion de montrer la voie. C’est pourquoi un Mécanisme de garantie des infrastructures africaines (AIGM) est en cours d’élaboration avec la Banque africaine de développement (BAD). En matière d’infrastructures, nous plaidons non pas pour un leapfrog, mais bel et bien pour un « big push » !

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