LE NEPAD DEVIENT L’AGENCE DE DEVELOPPEMENT DE L’UNION AFRICAINE

Lors de la 31e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine à Nouakchott, en Mauritanie, les chefs d’État et de gouvernement africains ont reçu plusieurs rapports, y compris l’état de la mise en œuvre des réformes institutionnelles de l’UA, présentées par le président rwandais Paul Kagame. Le Président Kagame est l’actuel président de l’Union africaine et le champion du processus de réformes institutionnelles de l’UA.

Lors du Sommet de Nouakchott, une décision officielle a été prise sur la transformation de l’Agence de planification et de coordination du NEPAD en Agence de développement de l’Union africaine.

La Conférence a approuvé la création de l’Agence de développement de l’Union africaine en tant qu’organe technique de l’Union africaine doté de sa propre identité juridique et de ses propres statuts. Ces statuts seront développés et présentés pour adoption au prochain Sommet de l’UA en janvier 2019.

L’Assemblée a félicité le Président sénégalais, S.E. Macky Sall, Président en exercice du Comité d’orientation des chefs d’État et de gouvernement du NEPAD, pour avoir renforcé la crédibilité du NEPAD, une institution reconnue par la communauté internationale, y compris  par le G20 et par le G7.

Les réformes en cours à l’UA sont une affirmation par les États membres de leur engagement envers l’Agence du NEPAD en tant qu’instrument de l’UA établi pour appuyer les pays et les organismes régionaux dans la mise en œuvre de la vision du développement du continent – telle qu’articulée dans les sept aspirations et les 20 objectifs de l’Agenda 2063.

Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif de l’Agence du NEPAD, a déclaré : « Un aspect essentiel des réformes en cours consiste à rationaliser et à améliorer l’efficacité et l’efficience dans la mise en œuvre des décisions, politiques et programmes de l’UA à travers tous ses organes et institutions. En ce sens, comme l’Agence du NEPAD est l’agence de mise en œuvre technique de l’UA, une recommandation spécifique du rapport Kagame consiste à la transformer en Agence de développement de l’UA. Nous sommes enthousiasmés par cette transformation, qui permettra de déployer encore plus efficacement nos programmes au service du développement de notre continent. »

Fragilité et résilience des Etats Africains

Si nous voulons que les choses avancent, notamment pour le développement économique et social de nos populations, nous devons parfois reconnaître nos faiblesses, et l’une des plus importantes aujourd’hui reste la faiblesse de l’Etat dans la plupart de nos pays. Cette faiblesse peut vite se transformer en fragilité, comme on l’a vu avec des phénomènes aussi différents que le virus Ebola, ou la progression de Boko Haram, sans parler de la prise en charge des conséquences du réchauffement climatique.

Plus un Etat est faible ou fragile, plus il risque d’être dépassé par les événements et incapable de faire face aux défis de grande ampleur qui se pose à lui. La question de la résilience de nos Etats prend dès lors tout son sens. Il faut rendre à César ce qui est à César. La Banque Africaine de Développement (BAD) a été précurseur dans le domaine sous la présidence de Donald Kaberuka en créant un Département directement chargé de ces questions. Si au départ le focus était placé sur les Etats en transition, notamment post-conflits, il s’est petit à petit déplacé vers le concept de résilience plus général et prenant en compte davantage de scénarios auxquels nos Etats doivent faire face.

En janvier 2017, la BAD avait organisé son premier Forum sur la Résilience en Afrique qui avait été couronné de succès. Il avait permis notamment d’analyser différentes situations de fragilité présentes sur le continent, mais aussi de constater un fait majeur : le continent progresse, et certains Etats extrêmement fragiles parviennent à se consolider. Un autre constat qui suit le premier, c’est que de la fragilité peut justement découler la résilience qui peut dès lors conduire à la stabilité de nos Etats. Il suffit juste de reconnaître nos fragilités.

Parmi les recommandations émises l’an passé, on retiendra la nécessité de forger des partenariats plus solides et axés sur la complémentarité des compétences afin d’obtenir plus d’efficacité des interventions ; et de « répondre de manière concertée aux besoins des personnes situées au bas de la pyramide de la pauvreté en apportant des interventions rapides au niveau communautaire dans les situations de fragilité, afin d’assurer une inclusion accrue tout en donnant de l’espoir aux populations les plus vulnérables ».

C’est justement sur le thème « Construire la résilience et atteindre ceux au bas de la pyramide » que doit plancher la deuxième édition du Forum Africain de la Résilience (FAR) qui doit se tenir à Abidjan les 8 et 9 février prochain. L’objectif de cette nouvelle rencontre est de partager les connaissances sur de nouvelles approches pour fournir un soutien au développement dans des environnements fragiles. Il s’agit également de fournir une plate-forme pour présenter des solutions innovantes et des technologies nouvelles pour fournir des services essentiels aux communautés qui en ont le plus besoin.

L’approche « bottom-up » est ici privilégiée contrairement à ce qui est pratiqué d’habitude, à savoir de grands programmes nationaux trop centralisés dont l’effet ne se fait pas toujours sentir chez les plus pauvres. Cette approche consiste à partir des besoins de la base pour essayer d’améliorer la situation des communautés les plus fragiles en veillant à ce qu’elles participent à la définition des solutions. Pour ce faire il convient je crois de développer de nouveaux types de partenariats, de mieux mobiliser les ressources nationales de chacun de nos Etats États vers un développement au niveau communautaire, sachant que la réalité du développement est d’abord locale.

Pour ma part je souhaiterais aussi que pour atteindre ces objectifs, nous puissions compter sur la participation directe du secteur privé, avec lequel des partenariats sont également possible.

L’Agriculture intelligente face au climat à l’heure de la COP 23

Alors que se tient actuellement à Bonn la COP 23, je trouve intéressant de présenter un point sur l’un de nos programmes qui touche à la lutte contre le réchauffement climatique, et vise à davantage de résilience face à ce phénomène dont nos pays sont malheureusement les premières victimes – bien qu’ils ne soient en rien responsables de cette situation.

Lancé en 2014, ce programme, baptisé en anglais Climate Smart Agriculture (CSA) est dérivé des politiques définies et mises en place par l’Union Africaine, notamment le Programme Global de développement de l’agriculture en Afrique (CAADP). Notre organisation, le NEPAD, est en charge de la coordination et de la mise en œuvre de cette plate-forme qui doit bénéficier directement aux États impliqués.

L’Agriculture intelligente face au climat* (CSA, AIC en français) est une agriculture qui augmente durablement la productivité, la résilience et l’adaptation, tout en contribuant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Ce programme vise donc à la sécurité alimentaire globale et à l’amélioration de la nutrition face au changement climatique. Le programme CSA vise notamment à renforcer les capacités des acteurs de l’agriculture à tous les niveaux, en particulier les petits agriculteurs et les institutions. Il vise un objectif ambitieux : atteindre l’objectif de 25 millions d’agriculteurs africains pratiquant une agriculture intelligente face au climat d’ici 2025.

Pour ce faire, l’Union Africaine avec le NEPAD comme Agence d’exécution, sont à la tête d’une initiative axée sur les pays et intégrée au niveau régional qui fournit les outils d’action et la plate-forme d’accueil des partenariats qui produisent des résultats concrets. La structure a porté ses fruits puisqu’aujourd’hui nous avons développé plusieurs alliances fructueuses avec des ONG internationals comme CARE International, Catholic Relief Services, Concern Worldwide, Oxfam et World Vision, mais aussi avec quatre partenaires techniques dont la FAO, et le Forum pour la recherche Agricole en Afrique (FARA) par exemple.

Chaque année depuis trois ans, l’Agence du NEPAD réunit des experts, des représentants des pays ou des régions membres de notre Alliance, et nos partenaires afin que le rôle important de l’agriculture, dans le cadre du changement climatique, soit adressé et entendu. Aujourd’hui, grâce à ce programme, le NEPAD est considéré comme une source d’information, d’innovation et de production de connaissance sur le changement climatique en Afrique. Notre plate-forme permet aussi de trouver des financements internationaux et des partenariats pour les Etats qui souhaitent développer des politiques efficaces de résilience face au changement climatique, grâce notamment à l’agriculture. Nous nous inscrivons donc dans une action concrète qui porte ses fruits.

Reste à créer les outils pour mesurer les résultats de cette nouvelle approche sur le terrain. La transition des secteurs de l’agriculture (incluant les cultures, l’élevage, la foresterie, les pêches et l’aquaculture) vers des systèmes de production plus durables et intelligents face au climat commence en effet et sans aucun doute sur le terrain. Il nous faut donc d’abord au niveau de chaque Etat africain, évaluer les impacts actuels et futurs du changement climatique, identifier les stratégies d’adaptation actuelles et futures et créer un environnement favorable pour les agriculteurs. Nous devons poursuivre nos efforts et lancer de nouveaux projets comme nous l’avons fait déjà avec un certain succès dans des États comme l’Éthiopie, le Kenya, le Malawi, le Niger, l’Uganda, la Tanzanie et la Zambie.

Nous sommes face à un combat de longue haleine, mais le moment n’est pas venu de baisser les bras. Il en va de notre avenir et de celui de notre planète.

*Dérivé du terme anglais smart agriculture, il s’agit ici d’une agriculture agro écologique qui non seulement s’adapte au changement climatique mais émet également peu de gaz à effet de serre.

 

La malnutrition est une hypothèque sur l’avenir de nos populations

Il y a parfois des nouvelles réjouissantes sur les progrès de notre continent. Récemment par exemple sortait un rapport du Panel Malabo-Montpellier dans le cadre du Forum pour la révolution verte en Afrique (AGRF), qui se réunissait à Abidjan. Ce rapport, intitulé « Alimentation: Comment l’Afrique peut-elle construire un futur sans faim ni malnutrition ? », annonçait que de nombreux pays africains avaient réussi à réduire drastiquement la malnutrition au cours des 15 dernières années. Mais ce que soulignent surtout les experts en sécurité alimentaire impliqués dans cette étude, c’est que ces bons résultats ont été obtenus grâce à une ferme volonté politique dans chacun des Etats concernés.

Les disparités restent importantes en fonction des pays, mais le rapport souligne que la proportion de personnes souffrant de la faim a baissé globalement de 28 à 20% en Afrique entre 1990 et 2015. Toutefois le nombre total de personnes augmente à cause de la croissance démographique qui constitue bien un démultiplicateur des problèmes de nos pays (voire articles précédents). Mais au-delà du nombre de personnes atteinte, c’est aussi une course contre la montre qui se joue dans la lutte contre la malnutrition. Chez l’enfant, les 1000 premiers jours sont déterminants pour sa croissance et chaque jour que nous laissons passer entame l’espoir d’une vie en pleine santé pour un enfant de notre continent.

Selon le rapport, « certains pays ont réalisé des progrès remarquables. Le Sénégal, le Ghana et le Rwanda, ont tous réduit le nombre de personnes souffrant de malnutrition et le nombre d’enfants souffrant de retard de croissance de plus de 50%. L’Angola, le Cameroun, l’Éthiopie et le Togo ont atteint des réductions de plus de 40% ».

Le co-président du Panel, Joachim von Braun, explique que « les gouvernements réussissent à lutter contre la malnutrition quand ils la mettent en priorité dans leur agenda et dans leurs programmes de mise en œuvre interministériels et en étroite collaboration avec les partenaires. L’investissement est nécessaire pour la prévention des crises et l’élaboration des programmes permettant de construire la résilience face aux stress climatique ».

Plusieurs initiatives sont mises en exergue par le rapport du Panel parce qu’elles ont porté leurs fruits dans des pays aussi variés que l’Angola, le Sénégal ou le Ghana. En Angola, une approche multisectorielle pour réduire la malnutrition et une coordination des actions et programmes au niveau du Ministère de l’Agriculture appuyé par le Ministère de la Santé ont largement contribué aux bons résultats de la Stratégie nationale de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Au Sénégal, une cellule de lutte contre la malnutrition a été mise en place dès 2001, suivie par le lancement du Programme de renforcement de la nutrition en 2002. Enfin au Ghana, qui a réussi à réduire de moitié le nombre de ses habitants touchés par la faim, les autorités ont décidé d’intégrer la question nutritionnelle à tous les niveaux des politiques gouvernementales. En effet, sans coordination intersectorielle efficace mêlant politique de santé, agricole et éducative, il est vain d’espérer une amélioration des indicateurs de nutrition.

Mais la puissance publique ne peut être la solution à tous nos maux. Une plus grande implication du secteur privé local dans la lutte contre la malnutrition est essentielle. Produire des aliments de qualité accessibles au plus grand nombre, tout en créant de l’emploi au niveau local créé un cercle vertueux pour le développement d’une région ou d’un pays. Aujourd’hui, on assiste déjà à la mise en place de partenariats public-privé qui fournissent des solutions innovantes, notamment en termes de produits adaptés et de financements, se logeant dans des marchés de niche et rentable.

Il convient de rappeler que la malnutrition, ce n’est pas que la faim. En effet le fait de mal manger et de ne pas assez manger a des conséquences durables et profondes sur le développement physique, mais aussi mental des enfants, et ces conséquences seront toujours là quand ces enfants seront devenus des adultes, notamment sur le plan intellectuel. Ensuite, il y a évidemment des conséquences de la malnutrition qui relèvent de la santé publique. Cette question doit donc être prise très au sérieux par les gouvernants.

Un simple exemple. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’Afrique est aussi menacée par l’obésité. Les experts rappellent ainsi : « La consommation d’aliments peu coûteux et peu nutritifs, ainsi que la réduction de l’activité physique dans la classe moyenne, augmentent les niveaux d’obésité. La prévalence estimée de l’obésité chez les enfants devrait atteindre les 11% en 2025. »

Enfin le rapport souligne que malgré ces résultats encourageants, il reste beaucoup à faire. « Des défis significatifs doivent encore être relevés. Pour atteindre les objectifs établis dans la Déclaration de Malabo et l’Agenda 2063 de l’Union Africaine, les gouvernements doivent apprendre de leurs réussites passées et redoubler d’efforts pour s’attaquer au triple fléau de la faim, de la malnutrition et de l’obésité sur le continent », estime le co-président du Panel, le Dr Ousmane Badiane.

Le changement climatique représente bien entendu une menace particulièrement importante, mais aussi l’urbanisation qui provoque une forte pression sur les producteurs de produits alimentaires.

Afrique du Sud, Nigeria: transformer la croissance en richesse pour tous

Depuis quelques jours les économistes et les analystes se réjouissent prudemment que deux locomotives économiques de l’Afrique renouent avec des taux de croissance positifs. Le Nigeria et l’Afrique du Sud, qui se disputent depuis des années la place de première économie du continent, connaissent il est vrai un taux de croissance en hausse : respectivement 0,55% et 2,5%. Ces chiffres sont positifs, mais est-ce suffisant ? Ces statistiques ne sont qu’un reflet d’une situation à un instant donné, l’expression de quelques performances intéressantes dans certains domaines, notamment les matières premières agricole ou minérales.

L’agence économique Bloomberg nous explique d’ailleurs à ce propos que « les deux économies doivent surtout ce rebond de croissance à l’agriculture: en Afrique du Sud, une médiocre récolte de maïs a fait suite à la pire sécheresse depuis plus d’un siècle, le secteur a toutefois grimpé de 34% par rapport au trimestre précédent, tandis qu’au Nigeria, où l’agriculture compte à égalité avec l’industrie comme principal contributeur au PIB, le secteur a augmenté de 3% par rapport à l’année précédente, même si le pays est en période de semence ».

Dans ces deux pays, comme dans d’autres, la croissance reste fragile. Une légère variation d’un cours mondial (céréales, pétrole par exemple) peut faire chuter l’économie. La situation politique, la sécurité influent également sur les investissements, et donc sur la capacité de croissance. Et puis la situation de ces deux pays est bien différente : le Nigeria est le premier producteur de pétrole brut et le pays le plus peuplé d’Afrique aujourd’hui et a besoin d’au moins 3% de croissance rien que pour absorber la croissance de sa population. Je ne parle même pas de créer suffisamment d’emplois pour tous les jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail.

L’Afrique du Sud reste le pays le plus industrialisé du continent, mais sa population, donc son marché n’est pas très important. Le pays dispose déjà d’infrastructures importantes, notamment des centrales nucléaires de production électrique, et de ressources naturelles importantes, mais est-ce suffisant pour maintenir un fort taux de croissance qui assure à tous une amélioration du niveau de vie ?

Le lien entre croissance et mieux-être des populations, qui pourrait paraître évident, n’est pourtant pas une règle absolue. L’exemple du Nigéria est édifiant, car si le pays sort enfin d’une des pires phases économiques de son histoire, il convient de rappeler qu’entre 2004 et 2010, quand son économie croissait en moyenne de 8,32% par an, les observateurs avaient constaté avec surprise que le niveau de pauvreté croissait, passant de 54,7 à 60,9% de la population.

La croissance de l’économie ne signifie pas, en effet, une équitable répartition de la richesse. Le Nigeria ne fait pas exception à une tendance que l’on retrouve ailleurs à savoir l’accroissement de l’écart entre les très riches et les très pauvres, et l’augmentation importante de ces derniers sur le continent.

Seuls des programmes de maintien de la croissance sur le long terme, et de redistribution équitable des fruits de cette croissance peuvent permettre une amélioration de la situation dans la durée.

Protéger la faune sauvage est un enjeu de souveraineté

L’Afrique fait souvent la une des médias internationaux pour des faits de braconnage que je déplore et condamne vigoureusement. En 2015, un dentiste du Minnesota avait provoqué un tollé international en abattant le célèbre lion Cecil au Zimbabwe à l’occasion d’une « chasse sportive au grand gibier ». Mais on oublie que le braconnage ne tue pas que des animaux, il tue également nos concitoyens. Il y a quelques semaines, le célèbre défenseur des éléphants sud-africain Wayne Lotter est tombé dans une embuscade à Dar Es Salaam, abattu de sang-froid par deux hommes cagoulés. Wayne Lotter était une icône de l’honorable combat pour la protection de la faune sauvage en Afrique, mais n’oublions pas qu’ils sont chaque jour des milliers engagés pour cette cause, parfois au péril de leur vie.

Le piège serait de croire que ces événements, certes répétitifs, ne restent que des incidents isolés. On pourrait imaginer qu’ils sont le fait de quelques trafiquants épars ou de chasseurs à la mentalité archaïque de cow-boys. Le développement des réserves et le renforcement des lois de protection de la faune sauvage nous ferait presque croire que tout a été fait pour éviter l’extinction de certaines espèces du continent africain.

Le 7 septembre, l’ONG TRAFFIC a publié une étude sur le commerce illégal d’ivoire dans cinq pays d’Afrique centrale[i]. Cette étude est accablante pour deux raisons : non seulement des réseaux criminels de plus en plus puissants sont à l’œuvre, mais ils profitent surtout de la faible gouvernance de certains pays africains. Si les États ont effectivement adopté des législations plus sévères contre le commerce d’ivoire avec un effort accru de mise en œuvre de la loi, les petits détaillants et sculpteurs en sont les victimes principales. Or, ces initiatives restent insuffisantes dans un contexte où des réseaux criminels souterrains transnationaux accaparent de plus en plus le trafic de l’ivoire.

Un des facteurs expliquant notamment la quasi-disparition des marchés locaux où se vendait l’ivoire pour la clandestinité est la nouvelle mainmise de trafiquants asiatiques, essentiellement chinois, présents de bout en bout de la chaîne de ce commerce de l’ombre. L’Asie est en effet la source centrale de la demande en ivoire, mais l’offre se situe essentiellement en Afrique. Face à ces réseaux transnationaux du crime, les États doivent déployer tous les moyens pour empêcher le braconnage et arrêter ces criminels. Malheureusement, un membre de l’ONG, Sone Nkoke, explique que les trafiquants profitent « régulièrement de la faiblesse de la gouvernance de l’État ainsi que de la collusion, la confusion et la corruption des autorité ». Sans la complaisance et la corruption de personnes haut placées, il est en effet difficile d’imaginer que de tels trafics puissent avoir lieu.

La problématique du commerce illégal de l’ivoire est un exemple parfait pour illustrer la complexité d’agir dans un monde globalisé. À l’échelon local, les États doivent effectivement renforcer leur gouvernance et l’application de la loi, sensibiliser et impliquer les communautés locales à ces enjeux qui sont des catastrophes écologiques et humaines. Mais le crime transnational nécessite, comme son nom l’indique, une réponse globale. Coopérer avec les pays asiatiques pour démanteler ces réseaux de trafiquants et les inciter à prohiber le commerce de l’ivoire est fondamental pour espérer sauver les éléphants d’Afrique. Assurément, l’engagement de Pékin de fermer son marché domestique de l’ivoire d’ici à la fin de l’année va dans le bon sens.

Protéger les éléphants d’Afrique de l’extinction est donc plus qu’un enjeu écologique. C’est également un drame humain qui se déroule sous nos yeux. Les braconniers et les criminels n’hésitent pas à assassiner nos concitoyens par avidité de « l’or blanc ». Mais c’est aussi un enjeu de souveraineté politique : tant que ces trafiquants séviront en Afrique, ils seront le reflet de notre échec à faire appliquer et respecter la loi. Un État qui n’est pas capable de protéger sa faune sauvage, est-il capable de protéger ses concitoyens ? Assurément, c’est une question que tous nos gouvernements doivent se poser aujourd’hui.

 

 

[i] TRAFFIC Report, « Ivory markets in Central Africa », September 2017

La renaissance africaine passe par les femmes

Alors que l’on parle de plus en plus de la seconde libération de l’Afrique, la libération économique, on ne peut éviter de penser également aux Africains qui représentent plus de la moitié de la population du continent : les Africaines. Doit-on envisager également cette question sous l’angle d’une nouvelle libération, d’une émancipation ? Ne serait-il pas plus constructif de regarder la situation des 410 millions de femmes africaines aujourd’hui, et ensuite de voir comment les aider davantage ?

Récemment, un chiffre m’a frappé : selon l’UNICEF, si toutes les filles en Afrique allaient au bout de l’école primaire, la mortalité maternelle serait réduite de 70%. Ce serait 50.000 vies sauvées par an. Qu’en serait-il de la contamination des maladies sexuellement transmissibles ? De l’amélioration de l’alimentation ? La perspective est tout simplement impressionnante.

L’accès à l’éducation pour les filles, très variable en fonction des pays, demeure donc une priorité. Il nous faut identifier les maillons faibles et les blocages afin d’assurer la poursuite de l’accès à l’éducation pour les filles et les jeunes filles. Plus qu’un pari sur l’avenir, c’est une nécessité économique et politique, surtout quand on sait qu’environ 28 millions de filles et d’adolescentes qui ont l’âge d’être scolarisées n’iront probablement jamais à l’école de leur vie.

Économique parce que les femmes représentent la moitié de la ressource humaine de notre continent. Dans le domaine de l’agriculture, 40% des travaux agricoles sont entrepris par des femmes, mais elles produisent 80% des denrées alimentaires dans les ménages. Il faut aussi savoir que le chômage les touche davantage que les hommes : 10,6% des femmes sont sans emploi, contre 8,2% pour les hommes, selon la Banque mondiale.

Là aussi, les disparités sont importantes Ainsi, en Ouganda ou en Tanzanie, mais aussi au Malawi, le nombre de femmes dans les champs dépasse les 50%. En Éthiopie, ou au Niger, à l’inverse, elles ne représentent que respectivement 29 et 24% de la main d’œuvre. « Permettre aux femmes de participer plus efficacement aux activités agricoles revient à réduire le nombre de personnes souffrant de la faim et de la malnutrition sous toutes ses formes. Cela entraîne aussi une amélioration du bien-être des enfants et des familles, qui contribue à la formation du capital humain des générations futures et à la croissance économique à long terme », explique ainsi la FAO[1].

En revanche, grâce aux quotas, au Burkina Faso et au Rwanda par exemple, la représentation des femmes en politique a augmenté de manière très notable. Au sud du Sahara, les femmes représentent 22,3% des femmes parlementaires en 2015, alors qu’elles n’étaient que 8% en 1995. À l’échelle de la planète, les femmes parlementaires sont 22,1%. C’est donc un grand pas pour l’Afrique.

Mais beaucoup reste à faire. L’égalité n’est pas toujours une réalité en dépit des progrès enregistrés. Les violences faites aux femmes, les mutilations sexuelles, les mariages forcés demeurent une réalité. Comme le souligne l’Onu, « malgré l’adoption d’innombrables conventions internationales et de protocoles qui réaffirment l’égalité des sexes, la discrimination et les préjugés freinent l’émancipation des femmes Africaines. Dans pratiquement tous les secteurs d’activité, les femmes du continent peinent encore à faire reconnaître leur droit de vivre dans la dignité ». Pourtant, à l’heure où l’on parle de la nécessaire réduction des naissances en Afrique, et notamment en Afrique de l’Ouest, comment faire sans les femmes ?

Des initiatives existent pour souligner et promouvoir le rôle des femmes dans cette nouvelle phase de notre histoire. Ainsi, le Forum « Women advancing Africa » (WAA), organisé par Mme Graça Machel en Tanzanie cet été veut célébrer le rôle central des femmes dans la définition du développement de l’Afrique et leur capacité à conduire le changement social et économique. Il s’agit de s’assurer que les femmes, d’une part s’émancipent et participent directement, mais aussi de manière reconnue, au développement de l’Afrique. Une belle et bonne perspective.

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture

Allier le public et le privé pour assurer l’essor rural

L’Afrique a récemment connu un épisode exceptionnellement long de croissance forte. Malheureusement, elle n’est pas parvenue à assurer un partage équitable des bénéfices générés. Maintenant, elle se trouve dans un contexte de baisse des prix des matières premières et de ralentissement économique.
Cet état de fait peut être vécu comme une contrainte, mais j’aimerais plutôt que nous le considérions comme une opportunité. En effet, il va pousser les acteurs publics et privés à être plus innovants afin de débloquer de nouvelles sources de croissance et d’emplois, permettant une meilleure diffusion des richesses.
Relever ce défi dans le monde rural est crucial. De fait, la situation est très paradoxale : l’Afrique importe l’équivalent de 50 milliards de dollars de nourriture chaque année, alors même que plus de la moitié des terres arables non cultivées sont sur le continent et que 60 % de la population vit encore en zone rurale ! L’exploitation du potentiel agricole est donc essentielle si nous voulons être capables d’alimenter quelque 2,5 milliards d’habitants d’ici à 2050.
Pour y parvenir, il faut adopter des outils et des politiques territoriales assurant aux zones rurales les mêmes possibilités que les centres urbains. Cela signifie encourager les investissements responsables, faciliter l’accès des femmes et des jeunes aux facteurs de production (formation, terre, eau, finances, énergies renouvelables), mais aussi aux marchés et à des revenus reflétant leur travail.
Des signes, prometteurs, montrent que les capitaux privés trouvent déjà leur chemin vers des modèles de développement plus inclusifs. La « conservation finance », autrement dit le « financement de conservation de la nature», est en plein essor en Amérique latine et en Afrique, avec des projets intéressants au Sénégal, au Kenya, à Madagascar…
Ces mécanismes d’investissement permettent de capter les flux générés par la gestion durable d’un écosystème. Une partie des fonds reste sur place pour son entretien, l’autre est rendue aux investisseurs. Autre initiative, la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, a procédé l’année dernière à sa première émission d’obligations forestières, à hauteur de 152 millions de dollars.
Les souscripteurs sont des investisseurs institutionnels américains de premier plan, tels que CalSTRS et TIAA-CREF, ou encore l’assureur australien QBE. Ces derniers peuvent choisir d’être remboursés sous forme de coupons en cash ou sous forme de crédits carbone générés par le projet de protection du Corridor de Kasigau, au Kenya.
Pour accélérer le mouvement, le secteur public doit lui aussi investir davantage, notamment dans les pépinières et les accélérateurs de start-up afin de leur apporter le soutien financier et technique nécessaire, en particulier dans la phase de démarrage. L’idée est de créer un réseau d’acteurs agro-forestiers disposant des infrastructures, connaissances et moyens pour finaliser leur concept, produit ou société. Il devrait alors se mettre en place une transition progressive des systèmes de solidarité existants vers une économie de marché mixte, ce qui stimulera en retour les investissements.
La gouvernance de nos ressources naturelles et des recettes financières qu’elles génèrent constitue la pierre angulaire de tout changement structurel. Cette bonne gestion nécessitera des solutions appropriées sur quatre niveaux : continental, régional, national et local, les plus critiques étant le régional et le local, où il faut convaincre les acteurs d’adhérer à la démarche puis les former. Mais c’est le prix à payer pour faire advenir la transition agro-écologique tant attendue.

Les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence

Je remercie le Cercle des économistes de m’avoir invité à cette nouvelle édition des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence. Invités exceptionnels et débat passionnant.

La vidéo de mon intervention lors de la table ronde : D’un monde d’inégalités à un monde de solidarités – coordonnée par Pierre Jacquet, membre du Cercle des économistes, et modérée par Béatrice Mathieu, Adjointe au rédacteur en chef du journal L’Express, avec Jacques Attali, Président de Positive Planet, Pierre-André Chalendar, Président Directeur Général de Saint-Gobain, Esther Duflo, Professeure à l’Institut de technologie de Massachusetts et Geoffrey Lamb, Conseiller Sénior de la Fondation Bill & Merinda Gates, est disponible en cliquant ici.

L’agriculteur, un entrepreneur comme les autres !

L’agriculture africaine n’est plus un mode de vie traditionnel, c’est un secteur industriel et commercial. Et comme n’importe quel autre secteur ouvert sur le monde, l’agriculture va croître, grâce à l’investissement et l’accès aux marchés. Le fermier africain, comme tout entrepreneur, et peut-être plus encore, doit tenir compte de la nature incertaine des cycles d’affaires. Le fermier est en effet à la merci des flux du marché et du changement climatique. Il devra pour réussir pouvoir accéder aux financements, gérer sa trésorerie et diversifier ses actifs, au risque sinon de mettre la clé sous la porte.

L’énergie, les idées et la motivation sont là mais toutes les bonnes idées ne seront pas financées. Le continent n’a pas encore produit suffisamment de petites entreprises productives et rentables dans ce domaine. Selon la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne compte à peine le quart du nombre total de petites entreprises comparables par rapport à l’Asie, à population équivalente. De plus, les niveaux d’emprunts du gouvernement entraînent une hausse des taux d’intérêt pour l’ensemble de la population. Les taux d’intérêt pour les agriculteurs dans certaines parties de l’Afrique de l’Est et de l’Ouest peuvent atteindre 20 à 45%. C’est sans surprise que la Banque mondiale a constaté que seulement 1% des agriculteurs nigérians ont emprunté pour acheter des engrais l’année dernière, vu la difficulté d’accès au crédit pour les petits agriculteurs. Mais la technologie mobile offre de nouveaux taux d’intérêts plus avantageux pour les agriculteurs. Les gouvernements et les investisseurs eux consentent aussi d’énormes investissements dans l’infrastructure et dans l’énergie, des initiatives facilitées par le Nepad.

Il existe également de nombreuses opportunités à exploiter pour réaliser des choses simples pour les marchés locaux. De meilleures compétences en gestion, une utilisation plus judicieuse des engrais sont des compétences clés qui peuvent être largement développées. Les semences hybrides, en particulier celles qui sont développées en Afrique pour les Africains, sont très prometteuses. Les gouvernements et les ONG enseignent déjà aux agriculteurs comment utiliser les nouvelles semences. Les guichets uniques tels que le Fonds caritatif One Acre, au Rwanda, fournissent à leurs clients des semences, des engrais, des savoir-faire et des crédits. Créer des installations pour permettre aux agriculteurs de stocker les récoltes en toute sécurité et la possibilité de réaliser la transformation agroalimentaire à proximité des fermes aidera à réduire les déchets et à procurer des emplois avec des rémunérations décentes.

Les réseaux sociaux sont également primordiaux pour le succès des agriculteurs entrepreneurs. Il existe une corrélation entre des réseaux sociaux solides et des activités commerciales prospères. Ces modèles de réussite doivent être signalés, surtout dans les domaines où il existe peu d’entreprises modèles, afin que les entrepreneurs potentiels puissent y trouver une inspiration.

Nous avons pu observer également un autre type d’agriculteurs, à travers la success story de Rotimi Williams, un entrepreneur nigérian de 35 ans qui produit du riz. Auparavant journaliste, Williams est le propriétaire de Kereksuk Rice Farm, la deuxième plus grande ferme commerciale de riz au Nigeria. Ayant vécu et travaillé à l’étranger pendant un certain temps, il est revenu au Nigeria sans formation agricole mais avec une forte volonté d’apprendre. Il a lu tous les articles qu’il pouvait trouver sur Google, puis est passé de la théorie à la pratique. Sa ferme de 45 000 hectares emploie aujourd’hui plus de 600 personnes et a basé son modèle sur l’approche culturelle des habitants pour l’agriculture.

L’agriculture est un véritable modèle d’entreprise, et la promotion des petites exploitations agricoles n’est pas contraire à la promotion d’une agriculture commerciale ambitieuse à grande échelle pour l’Afrique.