La renaissance africaine passe par les femmes

Alors que l’on parle de plus en plus de la seconde libération de l’Afrique, la libération économique, on ne peut éviter de penser également aux Africains qui représentent plus de la moitié de la population du continent : les Africaines. Doit-on envisager également cette question sous l’angle d’une nouvelle libération, d’une émancipation ? Ne serait-il pas plus constructif de regarder la situation des 410 millions de femmes africaines aujourd’hui, et ensuite de voir comment les aider davantage ?

Récemment, un chiffre m’a frappé : selon l’UNICEF, si toutes les filles en Afrique allaient au bout de l’école primaire, la mortalité maternelle serait réduite de 70%. Ce serait 50.000 vies sauvées par an. Qu’en serait-il de la contamination des maladies sexuellement transmissibles ? De l’amélioration de l’alimentation ? La perspective est tout simplement impressionnante.

L’accès à l’éducation pour les filles, très variable en fonction des pays, demeure donc une priorité. Il nous faut identifier les maillons faibles et les blocages afin d’assurer la poursuite de l’accès à l’éducation pour les filles et les jeunes filles. Plus qu’un pari sur l’avenir, c’est une nécessité économique et politique, surtout quand on sait qu’environ 28 millions de filles et d’adolescentes qui ont l’âge d’être scolarisées n’iront probablement jamais à l’école de leur vie.

Économique parce que les femmes représentent la moitié de la ressource humaine de notre continent. Dans le domaine de l’agriculture, 40% des travaux agricoles sont entrepris par des femmes, mais elles produisent 80% des denrées alimentaires dans les ménages. Il faut aussi savoir que le chômage les touche davantage que les hommes : 10,6% des femmes sont sans emploi, contre 8,2% pour les hommes, selon la Banque mondiale.

Là aussi, les disparités sont importantes Ainsi, en Ouganda ou en Tanzanie, mais aussi au Malawi, le nombre de femmes dans les champs dépasse les 50%. En Éthiopie, ou au Niger, à l’inverse, elles ne représentent que respectivement 29 et 24% de la main d’œuvre. « Permettre aux femmes de participer plus efficacement aux activités agricoles revient à réduire le nombre de personnes souffrant de la faim et de la malnutrition sous toutes ses formes. Cela entraîne aussi une amélioration du bien-être des enfants et des familles, qui contribue à la formation du capital humain des générations futures et à la croissance économique à long terme », explique ainsi la FAO[1].

En revanche, grâce aux quotas, au Burkina Faso et au Rwanda par exemple, la représentation des femmes en politique a augmenté de manière très notable. Au sud du Sahara, les femmes représentent 22,3% des femmes parlementaires en 2015, alors qu’elles n’étaient que 8% en 1995. À l’échelle de la planète, les femmes parlementaires sont 22,1%. C’est donc un grand pas pour l’Afrique.

Mais beaucoup reste à faire. L’égalité n’est pas toujours une réalité en dépit des progrès enregistrés. Les violences faites aux femmes, les mutilations sexuelles, les mariages forcés demeurent une réalité. Comme le souligne l’Onu, « malgré l’adoption d’innombrables conventions internationales et de protocoles qui réaffirment l’égalité des sexes, la discrimination et les préjugés freinent l’émancipation des femmes Africaines. Dans pratiquement tous les secteurs d’activité, les femmes du continent peinent encore à faire reconnaître leur droit de vivre dans la dignité ». Pourtant, à l’heure où l’on parle de la nécessaire réduction des naissances en Afrique, et notamment en Afrique de l’Ouest, comment faire sans les femmes ?

Des initiatives existent pour souligner et promouvoir le rôle des femmes dans cette nouvelle phase de notre histoire. Ainsi, le Forum « Women advancing Africa » (WAA), organisé par Mme Graça Machel en Tanzanie cet été veut célébrer le rôle central des femmes dans la définition du développement de l’Afrique et leur capacité à conduire le changement social et économique. Il s’agit de s’assurer que les femmes, d’une part s’émancipent et participent directement, mais aussi de manière reconnue, au développement de l’Afrique. Une belle et bonne perspective.

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture

Allier le public et le privé pour assurer l’essor rural

L’Afrique a récemment connu un épisode exceptionnellement long de croissance forte. Malheureusement, elle n’est pas parvenue à assurer un partage équitable des bénéfices générés. Maintenant, elle se trouve dans un contexte de baisse des prix des matières premières et de ralentissement économique.
Cet état de fait peut être vécu comme une contrainte, mais j’aimerais plutôt que nous le considérions comme une opportunité. En effet, il va pousser les acteurs publics et privés à être plus innovants afin de débloquer de nouvelles sources de croissance et d’emplois, permettant une meilleure diffusion des richesses.
Relever ce défi dans le monde rural est crucial. De fait, la situation est très paradoxale : l’Afrique importe l’équivalent de 50 milliards de dollars de nourriture chaque année, alors même que plus de la moitié des terres arables non cultivées sont sur le continent et que 60 % de la population vit encore en zone rurale ! L’exploitation du potentiel agricole est donc essentielle si nous voulons être capables d’alimenter quelque 2,5 milliards d’habitants d’ici à 2050.
Pour y parvenir, il faut adopter des outils et des politiques territoriales assurant aux zones rurales les mêmes possibilités que les centres urbains. Cela signifie encourager les investissements responsables, faciliter l’accès des femmes et des jeunes aux facteurs de production (formation, terre, eau, finances, énergies renouvelables), mais aussi aux marchés et à des revenus reflétant leur travail.
Des signes, prometteurs, montrent que les capitaux privés trouvent déjà leur chemin vers des modèles de développement plus inclusifs. La « conservation finance », autrement dit le « financement de conservation de la nature», est en plein essor en Amérique latine et en Afrique, avec des projets intéressants au Sénégal, au Kenya, à Madagascar…
Ces mécanismes d’investissement permettent de capter les flux générés par la gestion durable d’un écosystème. Une partie des fonds reste sur place pour son entretien, l’autre est rendue aux investisseurs. Autre initiative, la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, a procédé l’année dernière à sa première émission d’obligations forestières, à hauteur de 152 millions de dollars.
Les souscripteurs sont des investisseurs institutionnels américains de premier plan, tels que CalSTRS et TIAA-CREF, ou encore l’assureur australien QBE. Ces derniers peuvent choisir d’être remboursés sous forme de coupons en cash ou sous forme de crédits carbone générés par le projet de protection du Corridor de Kasigau, au Kenya.
Pour accélérer le mouvement, le secteur public doit lui aussi investir davantage, notamment dans les pépinières et les accélérateurs de start-up afin de leur apporter le soutien financier et technique nécessaire, en particulier dans la phase de démarrage. L’idée est de créer un réseau d’acteurs agro-forestiers disposant des infrastructures, connaissances et moyens pour finaliser leur concept, produit ou société. Il devrait alors se mettre en place une transition progressive des systèmes de solidarité existants vers une économie de marché mixte, ce qui stimulera en retour les investissements.
La gouvernance de nos ressources naturelles et des recettes financières qu’elles génèrent constitue la pierre angulaire de tout changement structurel. Cette bonne gestion nécessitera des solutions appropriées sur quatre niveaux : continental, régional, national et local, les plus critiques étant le régional et le local, où il faut convaincre les acteurs d’adhérer à la démarche puis les former. Mais c’est le prix à payer pour faire advenir la transition agro-écologique tant attendue.

Les Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence

Je remercie le Cercle des économistes de m’avoir invité à cette nouvelle édition des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence. Invités exceptionnels et débat passionnant.

La vidéo de mon intervention lors de la table ronde : D’un monde d’inégalités à un monde de solidarités – coordonnée par Pierre Jacquet, membre du Cercle des économistes, et modérée par Béatrice Mathieu, Adjointe au rédacteur en chef du journal L’Express, avec Jacques Attali, Président de Positive Planet, Pierre-André Chalendar, Président Directeur Général de Saint-Gobain, Esther Duflo, Professeure à l’Institut de technologie de Massachusetts et Geoffrey Lamb, Conseiller Sénior de la Fondation Bill & Merinda Gates, est disponible en cliquant ici.

L’agriculteur, un entrepreneur comme les autres !

L’agriculture africaine n’est plus un mode de vie traditionnel, c’est un secteur industriel et commercial. Et comme n’importe quel autre secteur ouvert sur le monde, l’agriculture va croître, grâce à l’investissement et l’accès aux marchés. Le fermier africain, comme tout entrepreneur, et peut-être plus encore, doit tenir compte de la nature incertaine des cycles d’affaires. Le fermier est en effet à la merci des flux du marché et du changement climatique. Il devra pour réussir pouvoir accéder aux financements, gérer sa trésorerie et diversifier ses actifs, au risque sinon de mettre la clé sous la porte.

L’énergie, les idées et la motivation sont là mais toutes les bonnes idées ne seront pas financées. Le continent n’a pas encore produit suffisamment de petites entreprises productives et rentables dans ce domaine. Selon la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne compte à peine le quart du nombre total de petites entreprises comparables par rapport à l’Asie, à population équivalente. De plus, les niveaux d’emprunts du gouvernement entraînent une hausse des taux d’intérêt pour l’ensemble de la population. Les taux d’intérêt pour les agriculteurs dans certaines parties de l’Afrique de l’Est et de l’Ouest peuvent atteindre 20 à 45%. C’est sans surprise que la Banque mondiale a constaté que seulement 1% des agriculteurs nigérians ont emprunté pour acheter des engrais l’année dernière, vu la difficulté d’accès au crédit pour les petits agriculteurs. Mais la technologie mobile offre de nouveaux taux d’intérêts plus avantageux pour les agriculteurs. Les gouvernements et les investisseurs eux consentent aussi d’énormes investissements dans l’infrastructure et dans l’énergie, des initiatives facilitées par le Nepad.

Il existe également de nombreuses opportunités à exploiter pour réaliser des choses simples pour les marchés locaux. De meilleures compétences en gestion, une utilisation plus judicieuse des engrais sont des compétences clés qui peuvent être largement développées. Les semences hybrides, en particulier celles qui sont développées en Afrique pour les Africains, sont très prometteuses. Les gouvernements et les ONG enseignent déjà aux agriculteurs comment utiliser les nouvelles semences. Les guichets uniques tels que le Fonds caritatif One Acre, au Rwanda, fournissent à leurs clients des semences, des engrais, des savoir-faire et des crédits. Créer des installations pour permettre aux agriculteurs de stocker les récoltes en toute sécurité et la possibilité de réaliser la transformation agroalimentaire à proximité des fermes aidera à réduire les déchets et à procurer des emplois avec des rémunérations décentes.

Les réseaux sociaux sont également primordiaux pour le succès des agriculteurs entrepreneurs. Il existe une corrélation entre des réseaux sociaux solides et des activités commerciales prospères. Ces modèles de réussite doivent être signalés, surtout dans les domaines où il existe peu d’entreprises modèles, afin que les entrepreneurs potentiels puissent y trouver une inspiration.

Nous avons pu observer également un autre type d’agriculteurs, à travers la success story de Rotimi Williams, un entrepreneur nigérian de 35 ans qui produit du riz. Auparavant journaliste, Williams est le propriétaire de Kereksuk Rice Farm, la deuxième plus grande ferme commerciale de riz au Nigeria. Ayant vécu et travaillé à l’étranger pendant un certain temps, il est revenu au Nigeria sans formation agricole mais avec une forte volonté d’apprendre. Il a lu tous les articles qu’il pouvait trouver sur Google, puis est passé de la théorie à la pratique. Sa ferme de 45 000 hectares emploie aujourd’hui plus de 600 personnes et a basé son modèle sur l’approche culturelle des habitants pour l’agriculture.

L’agriculture est un véritable modèle d’entreprise, et la promotion des petites exploitations agricoles n’est pas contraire à la promotion d’une agriculture commerciale ambitieuse à grande échelle pour l’Afrique.

L’Afrique peut redéfinir sa place dans le monde, si elle joue collectif

Alors que s’achève le 29e sommet de l’Union africaine, qui a rassemblé pendant quelques jours tous les États de l’Afrique, je voudrais rappeler pourquoi il est essentiel de préserver et d’amplifier les liens qui nous unissent. Il y va tout simplement de la place de notre continent dans une mondialisation en pleine redéfinition. Depuis trop longtemps, ses populations et ses richesses ont été dispersées de par le monde sans qu’elle en tire un bénéfice durable. Il est impératif pour l’Afrique de s’émanciper enfin.

Souvent présentée comme le berceau de l’humanité, l’Afrique a non seulement permis de peupler le reste de la terre par vagues de migrations successives, elle a aussi contribué à l’approvisionner de multiples richesses, alimentant au passage des réseaux commerciaux et des trafics extrêmement lucratifs : les caravanes transsahariennes, le commerce triangulaire, les comptoirs coloniaux ou, plus récemment, l’or et le platine sud-africains ou le coltan congolais. Cette liste dit quelque chose de profondément dérangeant sur la place de l’Afrique.

Le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation sans pouvoir l’influencer ou la maîtriser. La question fondamentale est la suivante : comment l’Afrique pourrait-elle passer d’une intégration subie à une appropriation maîtrisée de la mondialisation, dans le but de réduire les inégalités dont elle est victime ? Y parvenir, c’est aussi le meilleur moyen d’offrir un avenir à sa jeunesse.

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes. Plutôt que d’être un acteur passif de la mondialisation, il convient de prendre acte des règles du jeu et d’y participer en connaissance de cause.

Migrations et échanges commerciaux

C’est dans cette optique que, au début des années 2000, l’Afrique s’est mobilisée pour jeter les bases des institutions qui lui permettraient de parler d’une seule voix et de décider pour elle-même. Je pense à l’Union africaine et à l’institution que j’ai l’honneur de diriger, le NEPAD. Pour étayer mon propos, je voudrais parler de deux phénomènes complémentaires et indissociables : les migrations et les échanges commerciaux.

Un mot d’abord sur les flux démographiques, source de tragédies insupportables. Il est clair que ces flux détermineront une grande partie de l’avenir économique de l’Afrique et des évolutions politiques des pays riches. Les catastrophes à répétition que l’on constate en Méditerranée sont autant d’appels à une réflexion de fond sur ces questions.

Pourtant, je crois que notre attention est beaucoup trop largement accaparée par les migrations Sud-Nord, sans doute parce que les caisses de résonances médiatiques sont bien plus puissantes dans les pays riches. Je suis persuadé que le plus grand défi se joue à un tout autre niveau, avec un phénomène de migrations Sud-Sud de plus en plus dynamique.

Le levier de la libre-circulation des personnes

Les migrants qui quittent les pays en développement pour les pays développés forment toujours le premier contingent (119 millions), mais les migrations entre pays en développement ne cessent d’augmenter, si bien qu’elles représentent aujourd’hui 79,6 millions d’individus.

En tant qu’Africains, le premier levier sur lequel nous pouvons agir concerne donc la libre-circulation des personnes, indépendamment des politiques décidées au « Nord ». Les migrations répondent à un besoin d’une meilleure allocation des ressources : la force de travail se déplace là où elle peut trouver à s’employer.

Entraver ce mouvement, c’est courir le risque de voir des populations pauvres captives d’un cercle vicieux d’appauvrissement et les zones les plus dynamiques privées de force de travail. L’Afrique doit donc faire tomber ses frontières pour autoriser une libre circulation de ses populations.

Nouvelles routes migratoires

Face au phénomène de « saturation » en Occident, il est en outre probable que les migrants se dirigeront de plus en plus vers le Moyen-Orient et peut-être même l’Asie, d’autant plus que des pays comme la Chine et la Corée du Sud n’ont pas encore connu l’immigration de masse. Pourtant, ces pays auront à leur tour besoin de rajeunir leur population. Le débat doit aussi, tôt ou tard, inclure ces zones dans la réflexion.

Sur un plan économique, l’Afrique ne représente encore que 2,4 % des exportations mondiales (1,7 % pour l’Afrique subsaharienne) et elle est encore faiblement intégrée dans les chaînes de valeur mondiale pour les produits transformés.

Pourtant, à l’inverse, dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, le commerce extérieur, mesuré en termes d’importations et d’exportations de biens et de services, représente plus de 50 % du PIB.

Ce paradoxe souligne bien l’asymétrie dont est frappée l’Afrique dans ses échanges avec le reste du monde. Alors qu’elle n’y pèse guère, elle en est fortement dépendante pour sa prospérité.

Situation paradoxale

Il est vrai que l’avenir économique de l’Afrique continuera aussi de dépendre d’une réflexion qui lui échappe. La situation est paradoxale. En effet, si les marchés en Europe ou en Amérique du Nord sont ouverts aux exportations du continent, il reste encore trop de distorsions préjudiciables aux productions africaines, notamment pour les matières premières agricoles.

L’Afrique doit donc non seulement défendre ses intérêts d’une seule voix, mais aussi compter sur ses propres ressources et œuvrer à se réformer, à s’éduquer et à échanger avec elle-même.

En effet, de même que pour la difficile équation démographique et migratoire, il faudra à l’Afrique accélérer la mise en œuvre de ses marchés régionaux. C’est en jouant collectif qu’elle pèsera plus lourd dans l’économie mondiale.

En d’autres termes, la place de l’Afrique dans la mondialisation doit être pensée à long terme. Surtout, elle doit prendre en compte les nouveaux partenariats, les nouvelles solidarités. Où se dirigeront les Africains dans 30 ans ? D’où viendront réellement les flux d’investissement étrangers et les investisseurs privés ? Si nous ne nous posons pas cette question, nous ne parviendrons pas plus à tirer profit de notre démographie et de nos diasporas qu’à mettre en valeur nos ressources naturelles.

Faire des matières premières une chance et non plus une malédiction

Le Nobel d’économie Jan Tinbergen avait montré dans ses travaux les impacts négatifs que pouvait avoir l’exploitation des matières premières sur l’équilibre économique d’un pays, en se basant sur l’exemple des Pays-Bas avec l’exploitation du gaz naturel dans les années 60. Depuis, la théorie du « mal hollandais » s’est élargie pour parler de « malédiction des matières premières ». L’Afrique, riche en matières premières de toute sorte, fait évidemment face à un défi en termes de gestion de la rente tirée de l’exploitation de ses ressources.

La version 2017 du rapport Arcadia (Annual Report on Commodity Analytics and Dynamics in Africa)[1] traite ainsi de l’évolution des différents liens unissant l’Afrique et les marchés mondiaux de matières premières, prenant en compte les évolutions conjoncturelles comme les mutations structurelles. Parler des matières premières comme parler de l’Afrique en général reste un vœu pieux à la vue de l’hétérogénéité qui caractérise ces champs d’étude.

Le rapport s’attache donc à traiter des matières premières « qui comptent » pour les pays africains. Ce sont les cas du minerai de fer et du cobalt, présents dans le sous-sol africain, qui ont flambé cette année. Les annonces d’investissements des Etats-Unis et de la Chine dans les infrastructures étaient favorables à l’acier et à l’aluminium, entrainant ainsi une hausse des cours du minerai de fer (+70% cette année) et de la bauxite. Un pays comme la Guinée, possédant près d’un quart des réserves mondiales de bauxite, devrait profiter notamment des interdictions d’exportation de minerai non transformé en Indonésie et aux Philippines pour tenter de devenir le premier exportateur mondial.

Toutefois, nombreux sont les exemples de pays illustrant le danger de faire trop reposer l’économie nationale et le budget de l’Etat sur les matières premières, par essence volatiles. La dégringolade des cours du cacao entraine de graves troubles sociaux et économiques en Côte d’Ivoire et au Ghana, malgré les bonnes performances macroéconomiques de ces deux pays. L’Angola, l’Afrique du Sud et le Nigeria, traditionnelles locomotives économiques du continent, ont subi de plein fouet également la chute des cours du pétrole, des pierres précieuses et des métaux.

Évidemment, les différentes difficultés économiques de ces États ne peuvent se résumer à la chute des cours des matières premières. Chaque pays possède un contexte économique, fiscal et budgétaire particulier expliquant son niveau de PIB et de croissance. Des défis panafricains persistent toutefois à l’échelle du continent : l’amélioration de l’attractivité des activités d’extraction, la promotion de la génération électrique à travers les énergies renouvelables, le renforcement de la sécurité alimentaire en développant un modèle agricole performant, et l’accroissement de la capacité des Etats et entreprises à lever des fonds.

Comme le souligne Karim El Aynaoui, directeur général de l’OCP Policy Center (un think tank marocain du groupe OCP), l’enjeu des matières premières est d’en faire une source de croissance pour le continent africain C’est pourquoi la transformation locale des matières premières répondant à une demande africaine croissante et permettant de capter une plus grande part de la valeur ajoutée est cruciale. Et pour cela, n’oublions pas un aspect fondamental : la rente des matières premières doit être gérée sur le long terme avec des instruments de politiques structurelles, sans tomber dans le piège de la gestion à court terme exposée au risque de retournements cycliques. Ainsi, nous ferons définitivement des matières premières un atout pour les économies africaines.

[1] Arcadia 2017, « l’Afrique et les marchés mondiaux de matières premières », sous la direction de Philippe CHALMIN et Yves JEGOUREL, éditions ECONOMICA et OCP Policy Center 2017

Secteur formel contre secteur informel : vers la réconciliation

On oppose souvent, particulièrement en Afrique, secteur formel et secteur informel. N’est-il pas temps de voir l’économie dans toutes ses composantes et d’intégrer de plus en plus les secteurs informels de nos économies par des politiques intelligentes ?

Derrière ce mot un peu négatif de secteur informel – entendu comme toutes les activités échappant au contrôle de l’État, tant au niveau légal que social et fiscal, il y a des artisans, des mécaniciens, des tailleurs, des marchands, des chauffeurs de taxi, des maçons… en somme des gens, qui essaient de survivre tant bien que mal et se débrouillent pour gagner maigrement leur vie.

Pourtant, dans cette logique de survie au jour le jour, ils s’inscrivent aussi dans une précarité à moyen ou long terme. Que faire en effet lorsque l’on tombe malade alors que l’on n’a que son petit boulot pour gagner l’argent qui paiera la nourriture du jour ? Qu’arrive-t-il quand le travailleur informel, trop âgé, n’a plus la force de travailler ? On comprend facilement qu’il faut avant tout sortir de la logique de survie dans laquelle trop de nos concitoyens s’inscrivent, le plus souvent contre leur gré.

Selon la Banque Africaine de Développement (BAD), le secteur informel représenterait en moyenne 55% du PIB cumulé en Afrique subsaharienne. Dans certains de nos pays, les travailleurs qui produisent cette richesse comptent parfois pour la majorité de la population active. Les chiffres manquent, mais dans un rapport consacré au secteur informel publié en mai dernier, le Fonds Monétaire International (FMI)[1] indiquait que l’informel représente entre 30 et 90% de l’emploi non agricole en Afrique subsaharienne.

Rappelons qu’il n’y a pas de frontière claire entre les secteurs formels et informels : des entreprises tout à fait légales peuvent en effet avoir recours à des contractuels informels pour certains travaux, sur un chantier de construction par exemple.

Et même le FMI, ancien pourfendeur du secteur informel, dans le rapport que nous venons de citer, montre que les temps ont changé et que le secteur informel peut être une opportunité de croissance pour nos économies. « Il ressort de l’expérience internationale que la part de l’économie informelle décroît quand le niveau de développement augmente; la plupart des pays subsahariens devraient donc conserver des secteurs informels importants pendant encore de nombreuses années, ce qui est à la fois une chance et un défi pour les responsables de la politique économique », indique le rapport.

Cela est d’autant plus vrai que le nombre de demandeurs d’emplois augmente de façon exponentielle et qu’une « lutte » contre le secteur informel priverait nos États d’une soupape de sécurité importante, surtout pour la jeunesse. Rappelons que pour absorber les nouveaux travailleurs, l’Afrique doit créer 122 millions d’emplois dans les dix prochaines années.

Le FMI ajoute que « pour les dirigeants, le défi consiste donc à créer un environnement dans lequel le secteur formel puisse prospérer, tout en offrant la possibilité aux travailleurs du secteur informel de conserver voire d’améliorer leur niveau de vie ». Faire entrer ces entreprises souvent individuelles ou familiales dans le droit commun n’est pas chose facile, mais il existe des moyens et surtout un argument de poids : entrer dans le système permet de lutter contre la précarité notamment si des politiques saines d’assurance de santé et de retraite accompagnent cette régularisation. En aucun cas les politiques ne doivent apparaître comme une surcharge fiscale des micro et très petites entreprises informelles. Les politiques doivent favoriser l’accès aux services bancaires et la productivité de ces entreprises, afin qu’elles créent plus d’emplois, payent des cotisations pour les salariés, et dans un second temps, viennent abonder les recettes fiscales de l’État.

[1]  Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne, 09 mai 2017.

Le NEPAD publie la carte de la nutrition en Afrique

Les Chefs d’États et de Gouvernements africains sont engagés pour atteindre les objectifs contenus dans la Déclaration de Malabo de 2014, qui reconnait que l’agriculture et la sécurité alimentaire sont des déterminants clés de la nutrition et nécessitent des réponses coordonnées et exhaustives de la part d’autres secteurs, comme la santé, l’éducation, le travail, la protection sociale, ainsi qu’une collaboration concertée avec de multiples parties prenantes.

S’il est bien connu que l’Afrique abrite la moitié des terres arables disponibles dans le monde, l’Afrique en tant que continent souffre encore de la faim de manière disproportionnée et de maladies liées à la faim telles que retard de croissance ou malnutrition.

En marge du 13ème Comprehensive Africa Agriculture Development Programme Partnership Platform (CAADP PP) à Kampala, Ouganda, l’agence du NEPAD a publié la première édition de sa Carte de la nutrition en Afrique. Cette carte est un outil qui indique les points chauds du continent en ce qui concerne la faim, la malnutrition et la sécurité alimentaire. La carte montre également l’augmentation de la prévalence, moins couverte, de maladies de pays riches sur le continent comme l’obésité et le diabète.

« La Carte de la nutrition du NEPAD offre un aperçu du contexte de la nutrition en Afrique à la fin 2016. Trop de personnes souffrent encore de la faim en Afrique. La faim dérive de la pauvreté, mais cette carte présente aussi les fenêtres d’opportunité pour les dirigeants africains afin qu’ils prennent conscience de l’immense potentiel agricole du continent pour assurer la production de nourriture », a déclaré Kefilwe Moalosi, Nutrition Programme Officer pour l’Agence du NEPAD.

L’Afrique importe encore 50 milliards de dollars de nourriture chaque année bien que l’agriculture et la chaine de valeur associée au secteur pourrait fournir à la fois des emplois à sa jeunesse et une sécurité alimentaire à ses citoyens. Le CAADP a été adopté par les dirigeants du continent en tant que cadre visant à relever ces défis, ainsi que d’autres, afin de mettre en place les réformes nécessaires et d’accélérer la révolution verte dont l’Afrique a besoin.

 

Les États africains face aux bouleversements climatiques

Si toutes les régions du monde sont concernées par le changement climatique, l’Afrique demeure le continent le plus exposé. Selon l’indice 2015 de vulnérabilité au changement climatique, sept des dix pays les plus menacés sont en Afrique.

Situation injuste et ironique, car le continent africain a joué un rôle minime dans le déclenchement de la crise climatique. Mais la réalité est là : le défi du changement climatique est beaucoup plus redoutable en Afrique qu’ailleurs, du fait de la fragilité de son système agro-alimentaire et de son modèle économique. Constat désolant, mais ce sont les populations les plus éloignées de la mondialisation, tant sur le plan de la responsabilité que de la simple géographie, qui en sont les premières victimes.

L’Afrique subit un réchauffement climatique 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale, avec des conséquences préoccupantes multiples. Son écosystème, déjà fragilisé, rend le continent africain peu résilient aux éventuels chocs climatiques, alors que la fréquence, l’intensité et la durée des phénomènes extrêmes  – sècheresse, inondations et autres – sont accentuées.

Ces bouleversements sont une menace directe pour l’agriculture et l’élevage, des secteurs clés pour l’économie et la sécurité alimentaire. A terme, des millions de personnes pourraient perdre leurs moyens de subsistance.

L’urgence de relever les défis posés par le changement climatique impose une double démarche : atténuer les causes et s’adapter aux conséquences.

Il est difficile pour les pays africains de réduire leurs émissions ; celles produites par les rares industries du continent sont négligeables par rapport à celles des grands pollueurs de la planète. Le continent africain dans son ensemble contribue pour 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, contre 24% pour la Chine et 13%  pour les États-Unis. L’adaptation est une priorité absolue, mais elle a un coût. De 7 à 15 milliards de dollars par an aujourd’hui, il s’élèvera à 35 milliards d’ici 2040. La communauté internationale est-elle prête à accroitre son appui financier pour soutenir l’Afrique ? Le risque est que le continent se retrouve à la case départ… devant affronter les effets dévastateurs, dans tous les sens du terme, du changement climatique.

Il y a eu certes de part et d’autres de la planète, quelques initiatives de philanthropes pour venir en aide au peuple africain, mais les financements consentis s’avèrent nettement insuffisants.

L’Afrique est donc livrée à elle-même, et n’a d’autre choix que de s’adapter. Ce qui pourrait, paradoxalement, s’avérer une opportunité. Les pays africains doivent se regrouper et s’enrichir mutuellement de leurs expériences afin d’adopter de nouvelles approches et développer de nouvelles stratégies, plus efficaces.

Le continent est appelé à revoir son modèle de développement. Il doit planifier et mettre en application des mesures concrètes d’adaptation, renforcer sa résilience,  revoir son système alimentaire, adopter des économies vertes résistantes au changement du climat,  améliorer la veille climatologique et météorologique… C’est aussi une opportunité pour les acteurs politiques et économiques africains de s’unir et d’adopter une position commune dans les négociations internationales en vue d’obtenir un soutien technique et financier adéquat.

Révéler le potentiel du secteur privé – l’économie informelle nous montre la voie

Partout en Afrique, que ce soit dans les quartiers ou dans les familles, vous trouverez un entrepreneur au sens des affaires aiguisé cherchant à se procurer des fonds auprès d’une tontine. L’Afrique compte plus de 50 millions de petites et moyennes entreprises contribuant pour près de 33% au PIB du continent .

Aujourd’hui, le secteur informel en Afrique n’est pas seulement un label, c’est un mode de vie bien ancré, une tradition. D’ailleurs beaucoup des grandes entreprises africaines ont fait leurs premiers pas dans ce secteur. Le NEPAD cherche à répondre aux attentes des citoyens dans tous les domaines du service public. L’une de nos priorités est de nourrir le dialogue entre les secteurs public et privé dans l’optique de lever les obstacles de l’entrepreneuriat et favoriser le plus grand impact possible sur le terrain.

Bien que peu d’attention ait été donnée dans le passé au rôle du secteur informel pour la croissance, rappelons que l’économie informelle en Afrique est une entreprise immense et donc un employeur très important. Elle va continuer de jouer un rôle de premier plan pour le développement de l’Afrique. Le secteur représente environ trois quart de l’emploi non agricole à travers le continent et 72% de l’emploi total en Afrique subsaharienne .

Voici donc quelques tendances dont nous devons tenir compte afin de trouver les moyens de révéler le plein potentiel du secteur informel :

  • Dans la plupart des économies africaines, le secteur informel offre des opportunités aux populations les plus vulnérables comme les plus démunis, les femmes et les jeunes ;
  • Entrer dans le secteur informel pour les personnes à niveau d’éducation élevé est un choix de carrière ;
  • Un regard approfondi sur le secteur informel en Afrique offre un bon aperçu de ce que nous pourrions atteindre si les politiques économiques et financières en Afrique étaient connectées aux réalités du continent.
  • L’économie informelle repose souvent sur les communautés dans un esprit d’entreprise sociale, puisant dans le mode collectiviste autochtone.

Cependant, bien que le secteur informel représente pour beaucoup une opportunité de générer un revenu raisonnable, il a tendance à rimer encore trop souvent avec précarité, n’offrant ni revenu stable, ni bénéfices de l’emploi ni protection sociale. C’est la raison pour laquelle la voie à suivre réside dans l’organisation du secteur informel et la reconnaissance de son rôle pour le développement économique, en attirant l’attention des gouvernements, en permettant un meilleur accès aux financements et en facilitant l’échange d’informations sur le secteur.

Qui dit formalisation dit aussi risques de taxes. Les gouvernements ont un rôle à jouer afin de mettre fin à cette crainte. Dans le contexte actuel qui est celui d’une meilleure communication mobile et d’un accès à des smartphones à bas coûts, nous devons encourager les travailleurs du secteur informel à embrasser les technologies modernes, l’internet et les médias sociaux. Par exemple, les TIC et Fintech offrent des solutions administratives innovantes et peuvent ouvrir des assurances à nos entrepreneurs. L’accès aux services financiers permet de gagner et d’épargner plus, de construire des actifs et de se protéger contre les chocs externes. Mais l’inclusion financière a également besoin d’être appuyée par l’éducation, le développement des compétences et la formation (y compris les connaissances financières) dans des secteurs clés comme l’agriculture, la production alimentaire et l’industrie rurale. Enfin, ne négligeons pas le rôle des plateformes virtuelles qui ont le potentiel de donner au secteur informel une meilleure visibilité, une voix et une forme de représentation nouvelle.

Le secteur informel est devenu un moteur important de l’opportunité économique et de l’innovation. Le NEPAD reste déterminé à améliorer les efforts et conditions de transition vers une économie formelle afin de maximiser son impact pour le bénéfice de tous les acteurs.