À l’heure où les BRICS affirment leur proximité, le commerce intra-africain doit être notre priorité

Alors que les chefs d’État des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont réunis en Afrique du Sud pour leur dixième sommet, il me semble essentiel de rappeler pourquoi la question du commerce intra-africain est cruciale si nous voulons nous affirmer en tant que continent à jeu égal avec les autres grands émergents du Sud. Il est encourageant de constater que nous avons pour la première fois de notre histoire panafricaine réalisé une avancée politique majeure sur ce sujet. En mars, 44 pays africains ont signé l’accord de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un pas de géant pour notre continent dont l’intégration économique et politique reste encore bien trop faible.

Dans son dernier rapport sur l’état du commerce africain[1], Afreximbank souligne que si le commerce intra-africain pèse 128,25 milliards de dollars, en hausse de 5,6% entre 2016 et 2017, sa part dans le volume total des échanges commerciaux du continent reste faible. En 2017, cette part est d’ailleurs retombée en dessous de la barre des 15% de l’ensemble des échanges commerciaux du continent, s’élevant à 907,63 milliards de dollars.

Or, avec la mise en place de la ZLEC, les experts estiment que l’on peut s’attendre à une croissance de plus de 50% du commerce intra-africain d’ici à 2022. Cette part du commerce des pays africains est d’autant plus importante à développer qu’elle est souvent mieux équilibrée que nos échanges vers l’extérieur du continent. En effet, entre 2012 et 2016, le commerce intra-africain était composé à 43% de biens manufacturés contre seulement 20% vers le reste du monde.

Néanmoins, la mise en place concrète et effective de la zone de libre-échange du continent africain ne sera pas une mince affaire. Tout d’abord une signature n’est pas synonyme de ratification, et l’accord va donc devoir passer par ce stade de la ratification dans un grand nombre de pays. De plus, les immenses disparités entre les pays ne vont pas manquer de causer des difficultés d’harmonisation.

Mais surtout, il manque encore des signataires ! Des pays comme le Nigeria, la Namibie, le Burundi ou encore le Bénin n’ont pas encore adhéré à l’accord. Chacun de ces États exprime des réticences causées par des pressions de certains secteurs économiques, craignant une soudaine concurrence exacerbée avec l’adhésion à la ZLEC. Mais nous devons convaincre les différents gouvernements de l’importance de rejoindre ce projet avec des gains sur le long terme pour tous. Sans compter que des mesures d’accompagnement sont prévues sur le court terme pour préparer les secteurs économiques qui seront fragilisés par l’accord.

La route vers l’intégration du continent est donc encore longue car, malgré les avancées douanières et réglementaires que va permettre la ZLEC, les obstacles restent nombreux. Comment imaginer en effet faire de l’Afrique une zone de libre-échange avec des flux pouvant circuler facilement si le continent pêche toujours par son déficit d’infrastructures ? Nous investissons 45 milliards de dollars par an dans les infrastructures[2], mais c’est le double qui serait nécessaire. Il serait en effet temps que la Banque créée par les BRICS s’intéresse de plus prêts aux projets d’infrastructures régionaux du continent. De plus, pour faire du commerce et exporter, les entreprises ont besoin de financements. Or seulement un tiers du commerce africain est soutenu par les institutions bancaires, et on estime à 90 milliards de dollars les demandes de financements non-satisfaites par les entreprises africaines. Enfin, ce projet d’une Afrique plus intégrée nécessite l’adhésion des Africains eux-mêmes. Nous avons besoin de toutes les forces vives de nos nations, ainsi que de nos diasporas, pour mener à bien ce projet qui peut changer la dimension de notre continent dans les affaires économiques et politiques mondiales.

En nous unissant comme ont su le faire les Européens, malgré les difficultés qu’ils traversent aujourd’hui, nous pouvons radicalement modifier le poids de l’Afrique dans les institutions internationales comme l’OMC. Si le continent africain parlait d’une seule voix, notre influence serait beaucoup plus forte que 55 voix tentant se faire entendre chacune de son côté. C’est seulement en faisant bloc que nous pourrons changer le cours des événements et peser dans les affaires du monde, notamment dans les nouvelles enceintes qui donnent la part belle aux voix du Sud.

[1] African Trade Report 2018, “Boosting Intra-African Trade: Implications of the African Continental Free Trade Area Agreement”, Afreximbank

[2] Moody’s, Sovereigns – Africa, Intra-regional trade can promote growth, but infrastructure and non-tariff barriers limit upside »

WEST AFRICA: Ibrahim Mayaki devient le nouveau président du CSAO

Le conseil d’administration du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO), également appelé Groupe d’orientation politique (GOP), s’est réuni les 18 et 19 juin 2018 pour discuter des futures priorités de travail du CSAO. Ils ont nommé le Dr Ibrahim Assane Mayaki, actuellement Secrétaire exécutif du NEPAD, président du CSAO. Il prendra ses fonctions le 1er janvier 2019. Le GOP a exprimé sa gratitude au président François-Xavier de Donnea, pour son engagement exceptionnel en faveur du Club depuis près d’une décennie. Les Membres et partenaires ont également discuté des priorités du programme de travail 2019-20. Ils ont examiné la version provisoire, élaborée sur la base d’un processus de consultation inclusive, reflétant les priorités clés des Membres et s’appuyant sur les acquis et travaux actuels.

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LE NEPAD DEVIENT L’AGENCE DE DEVELOPPEMENT DE L’UNION AFRICAINE

Lors de la 31e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine à Nouakchott, en Mauritanie, les chefs d’État et de gouvernement africains ont reçu plusieurs rapports, y compris l’état de la mise en œuvre des réformes institutionnelles de l’UA, présentées par le président rwandais Paul Kagame. Le Président Kagame est l’actuel président de l’Union africaine et le champion du processus de réformes institutionnelles de l’UA.

Lors du Sommet de Nouakchott, une décision officielle a été prise sur la transformation de l’Agence de planification et de coordination du NEPAD en Agence de développement de l’Union africaine.

La Conférence a approuvé la création de l’Agence de développement de l’Union africaine en tant qu’organe technique de l’Union africaine doté de sa propre identité juridique et de ses propres statuts. Ces statuts seront développés et présentés pour adoption au prochain Sommet de l’UA en janvier 2019.

L’Assemblée a félicité le Président sénégalais, S.E. Macky Sall, Président en exercice du Comité d’orientation des chefs d’État et de gouvernement du NEPAD, pour avoir renforcé la crédibilité du NEPAD, une institution reconnue par la communauté internationale, y compris  par le G20 et par le G7.

Les réformes en cours à l’UA sont une affirmation par les États membres de leur engagement envers l’Agence du NEPAD en tant qu’instrument de l’UA établi pour appuyer les pays et les organismes régionaux dans la mise en œuvre de la vision du développement du continent – telle qu’articulée dans les sept aspirations et les 20 objectifs de l’Agenda 2063.

Ibrahim Assane Mayaki, Secrétaire exécutif de l’Agence du NEPAD, a déclaré : « Un aspect essentiel des réformes en cours consiste à rationaliser et à améliorer l’efficacité et l’efficience dans la mise en œuvre des décisions, politiques et programmes de l’UA à travers tous ses organes et institutions. En ce sens, comme l’Agence du NEPAD est l’agence de mise en œuvre technique de l’UA, une recommandation spécifique du rapport Kagame consiste à la transformer en Agence de développement de l’UA. Nous sommes enthousiasmés par cette transformation, qui permettra de déployer encore plus efficacement nos programmes au service du développement de notre continent. »

L’Afrique et le piège de la dette

Dans ses dernières « Perspectives économiques » pour l’Afrique publiées le 8 mai dernier, le Fonds monétaire international (FMI) ne cache pas son scepticisme sur l’évolution des économies africaines. Certes la croissance moyenne prévue pour la zone est en hausse, passant de 2,8% en 2017 à 3,4% en 2018. L’Afrique bénéficie principalement du redressement des cours des matières premières ainsi que de la timide reprise de la croissance mondiale grâce à un meilleur accès aux marchés internationaux.

Néanmoins, tant que la croissance de la dette restera supérieure à la croissance du PIB, la situation budgétaire des pays africains ne pourra qu’aller en se dégradant. Ainsi, le FMI considère que sur les 35 pays de la zone, 15 d’entre eux sont en situation de surendettement ou en passe de l’être. Une situation d’autant plus préoccupante qu’une partie des bailleurs internationaux est quelque peu refroidie à l’idée d’acheter de la dette africaine alors que certains États ont pu décevoir sur la transparence de leur gestion de la dette publique.

Aujourd’hui, l’histoire se répète : les États les plus touchés sont ceux qui ont bâti leur croissance essentiellement sur l’exportation des matières premières, hydrocarbures ou minerais. Avec la chute des cours, les devises nationales se sont effondrées, rendant plus difficile le remboursement de la dette. À tel point que le service de la dette absorbe jusqu’à 60% des recettes publiques de certains États. Autant d’argent perdu pour des secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures, les dépenses qui seules permettront de préparer nos pays au défi démographique.

On entend parfois dire que le niveau des dettes africaines n’est pas aussi élevé que dans les pays occidentaux par exemple, et que l’Afrique n’a donc pas de raison de faire des efforts budgétaires particuliers. C’est faire abstraction de deux éléments spécifiques aux économies africaines : premièrement la faible capacité de mobilisation de recettes fiscales compte tenu du poids prépondérant de l’informel dans nos économies ainsi que des limites de nos administrations fiscales à faire face aux multiples évasions fiscales, deuxièmement les taux auxquels nous empruntons, nettement moins avantageux que ceux dont bénéficient les pays occidentaux.

Le FMI souligne que malgré les importants progrès réalisés depuis 20 ans, l’Afrique subsaharienne présente toujours le ratio recettes-PIB le plus faible au niveau mondial. Son niveau médian était de 18 % en 2016, soit cinq points de pourcentage de moins que les autres pays émergents ou en développement. Le FMI répète encore ce que nous savons depuis longtemps : les pays d’Afrique subsaharienne doivent et peuvent accroitre leurs recettes fiscales à hauteur de 3 à 5% du PIB. Ce montant serait largement supérieur à l’aide internationale que la région reçoit chaque année qui de toutes les manières s’amenuise drastiquement ou est focalisée sur des aspects sécuritaires liés au terrorisme et aux migrations.

Il n’existe pas de solution miracle face au piège de la dette. Pour envisager le développement d’un pays sur le long terme, il faut bâtir une croissance inclusive et durable fondée sur trois piliers : une gestion budgétaire rigoureuse ; un accroissement significatif des recettes fiscales ; un renforcement de l’attractivité pour les investisseurs étrangers. Les solutions sont connues, mais elles demandent du courage politique et une capacité à ne pas céder aux mesures de court-terme. Là commence l’indépendance économique de notre continent, faisons attention à ne pas commettre des erreurs qui nous ont coûté cher par le passé.

 

L’Afrique de l’Ouest face au défi du commerce illicite

Dans un rapport conjoint, l’OCDE et la Banque africaine de développement (BAD) se penchent sur l’économie du commerce illicite en Afrique de l’Ouest[i]. Le Groupe de haut niveau sur les flux financiers de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies avait déjà estimé que les flux financiers illicites (FFI) en provenance du continent africain s’élevaient à 50 milliards de dollars, un chiffre contesté, bien que tous les analystes s’accordent à dire que le volume des FFI dépasse celui de l’aide publique au développement (APD) à destination de l’Afrique (41 milliards USD en 2016). Or ce rapport est intéressant dans la mesure où il analyse les données et faits relatifs à 13 économies criminelles et illicites (allant du trafic de cocaïne au détournement de pétrole en passant par la pêche illicite), les FFI que ces économies produisent et leur impact sur le développement.

Le premier constat est que ces économies se retrouvent au contact d’un large éventail d’acteurs qui comprend aussi bien les réseaux criminels, que le secteur privé (domestique et international) et les responsables publics. Dans l’ensemble de la région, on assiste donc à diverses formes d érosion de l’État de droit et de la bonne gouvernance suite à ces différentes interactions. Le second constat est que certaines de ces économies criminelles et illicites ne sont pas toujours stigmatisées par les communautés des régions où elles opèrent, dans la mesure où elles représentent un moyen de subsistance important. Cet écosystème trouble créé donc une forme de pouvoir local alternatif venant concurrencer directement l’État dont la légitimité s’érode auprès de ces communautés.

La frontière poreuse entre le licite et l’illicite en Afrique de l’Ouest est facilitée par la prépondérance de l’économie informelle, qui représenterait 60 à 70% de l’économie globale de la région. C’est pourquoi il est utile de rappeler ici l’urgence d’investir dans l’inclusion financière. Trop de nos concitoyens n’ont toujours pas accès aux produits et services financiers de base, les obligeant à réaliser toutes leurs transactions en liquide ou encore à utiliser des systèmes informels de transferts de fonds. Il n’est pas étonnant alors que d’importants volumes de transactions échappent aux autorités de l’État et aux institutions internationales, nous empêchant de quantifier l’activité économique réelle de certaines régions.

Ainsi, le détournement de l’or au Ghana priverait selon certaines analyses le pays des recettes d’un tiers de sa production ! Au Nigeria, celui du pétrole représenterait entre 3 et 8 milliards de dollars par an. La contrebande de tabac constituerait une perte de 16,6 milliards de dollars de recettes douanières au Mali, etc. Or les flux financiers de ces activités sont autant d’investissements perdus pour l’éducation et la santé dans des pays qui sont souvent déjà fragilisés au niveau politique et sécuritaire.

Répondre au défi du commerce illicite est une tâche complexe compte tenu de l’enchevêtrement des acteurs impliqués et du sort des populations dépendant de ces activités pour vivre. Nous ne devons pas avoir une approche binaire, mais d’emblée reconnaitre que toutes les activités informelles générant des FFI ne sont pas pour autant de nature criminelle. Nous devons être capable de fournir aux populations qui vivent dans les régions touchées des améliorations à leur conditions de développement.

Il est en effet indispensable d’avoir une réponse sur deux fronts : s’attaquer aux économies criminelles et aux trafiquants d’une part, améliorer les conditions socio-économiques des populations vivant dans le creuset de ces économies d’autre part et rendre nos opinions nationales suffisamment informées. Enfin, cette problématique régionale n’est que le reflet infime d’une économie mondialisée du crime. C’est pourquoi une coopération accrue avec les pays de l’OCDE et les pays d’origine ou de destination de certains trafics est nécessaire pour combattre pleinement et efficacement ces réseaux transnationaux.

Le capital humain, levier essentiel de la richesse des nations

Le PIB et sa croissance, souvent considérés comme les indicateurs de référence quand il s’agit d’évaluer la situation économique d’un pays, font depuis longtemps l’objet de controverses. Déjà en 1992, suite au Sommet de la Terre à Rio, plusieurs économistes s’étaient penchés sur la notion de « durabilité », estimant que le PIB ne prenait pas en compte l’état des ressources naturelles, indispensables pourtant pour assurer une croissance économique sur le long terme. De même, la crise financière de 2008 nous a rappelés à quel point nos instruments de mesure de la bonne santé économique des pays et entreprises sont approximatifs, voire trompeurs.

Dans une nouvelle étude intitulée « The Changing Wealth of Nations 2018 », la Banque mondiale analyse l’évolution de la richesse de 141 pays entre 1995 et 2014, en prenant en compte quatre éléments. L’évaluation des richesses se base sur le capital naturel (ressources minières, forêts…), le capital produit (infrastructures…), les actifs étrangers nets et surtout le capital humain (revenus d’une personne sur toute sa vie). C’est la première fois que le capital humain est introduit dans une telle étude, illustrant ainsi l’importance de l’investissement dans les individus comme levier essentiel de la richesse des nations.

On constate ainsi que le capital humain constitue pas moins des deux tiers de la richesse mondiale. Dans les pays à revenu élevé, le capital humain représente 70% de la richesse contre seulement 40% dans les pays à faible revenu. Ainsi, lorsque l’on suit la trajectoire de pays à faible revenu devenus des pays à revenu intermédiaire entre 1995 et 2014, on observe un investissement des gains issus du capital naturel dans les infrastructures et dans l’éducation. À l’inverse, dans dix des 24 pays du groupe des pays à faible revenu, le capital naturel représente toujours plus de 50% de la richesse nationale.

À l’échelle mondiale, la richesse mondiale a augmenté, notamment avec le rattrapage des pays à revenu élevé par les pays à revenu intermédiaire. Néanmoins, les inégalités persistent puisque dans les pays de l’OCDE, la richesse par habitant continue d’être 52 fois supérieure à celle d’un habitant d’un pays à faible revenu. De plus, même si les pays à faible revenu affichent un quasi-doublement de leur niveau de richesse entre 1995 et 2014, la pression démographique de nombreux pays, essentiellement d’Afrique subsaharienne, n’a pas permis à la richesse par habitant de progresser autant que la moyenne mondiale.

En lisant ce rapport, on peut conclure que l’Afrique fait face à deux principaux défis : mener la transition d’une richesse issue du capital naturel vers le capital humain et mieux gérer sa pression démographique. Trop souvent frappés par la « malédiction des matières premières », les pays africains doivent réinvestir massivement les recettes liées à l’industrie extractive dans les infrastructures et l’éducation pour mettre en place les conditions nécessaires d’une croissance inclusive et durable. C’est dans ce contexte que les gouvernements africains doivent réfléchir à leurs stratégies de développement en gérant  l’enjeu démographique dans le but que notre jeunesse devienne effectivement la première richesse de notre continent.

Sans ses propres données, l’Afrique est condamnée à avancer à l’aveugle

En déclarant dans une interview au Wall Street Journal que des méthodologies souffrant d’imprécisions, voire d’un biais politique, ont affecté les performances de certains États au classement « Doing Business », le très iconoclaste économiste en chef de la Banque mondiale Paul Romer a déclenché une véritable tempête. L’interview a notamment résonné au Chili, pays particulièrement victime de ce biais. L’ancienne présidente socialiste Michelle Bachelet s’est dite très « préoccupée », et appelle à une enquête approfondie de l’institution sur cette dérive.

Si l’Afrique n’est pas au cœur de cette affaire, le cas chilien est une nouvelle occasion de sonner l’alarme. En effet, les pays africains, à l’image de nombreux pays émergents, n’ont pas encore réussi à développer des outils de collecte des données et de production de statistiques fiables. Les gouvernements africains, mais aussi les chercheurs et les citoyens dépendent donc des données fournies par les institutions internationales comme l’ONU, l’OCDE, le FMI et la Banque mondiale.

Sans vouloir remettre en cause le travail essentiel fourni par ces différentes institutions, il n’en est pas moins fondamental que l’Afrique s’approprie pleinement le sujet des données et des statistiques pour pouvoir élaborer sa propre vision stratégique. Aucune des institutions internationales n’est à l’abri de possibles manipulations, ou tout simplement de partialité structurelle à l’encontre de certains pays ou de certains types de réformes. Or une analyse africaine du développement du continent est indispensable pour poser les bases saines de l’Afrique de demain.

Plusieurs facteurs expliquent ce retard pris par l’Afrique dans ce domaine. Tout d’abord, les faibles moyens mis à disposition des institutions nationales de statistique qui dépendent trop largement des financements extérieurs pour leur fonctionnement. Aussi parce que ces instituts sont trop souvent sous tutelle politique, laissant courir le soupçon d’un possible manque de neutralité. L’indépendance de ces instituts est nécessaire, afin qu’ils établissent eux-mêmes leurs programmes de recherche, indépendamment des agendas politiques et du calendrier électoral.

Les statistiques servent de miroir chiffré à la réalité du quotidien. Or, pour prendre les bonnes décisions politiques et économiques, une réalité déformée peut être source d’erreurs. Sans informations fiables, l’élaboration d’une politique de développement efficace n’est pas possible. Ces statistiques sont indispensables pour une bonne affectation des ressources et une évaluation rigoureuse de l’impact des politiques publiques mises en place. C’est pourquoi les gouvernements doivent comprendre que l’investissement dans les statistiques est rentable, grâce à l’amélioration générale du déploiement des ressources qui en découle.

Surtout, au-delà de l’impératif économique, les gouvernements africains doivent mettre à disposition de leurs citoyens de bonnes statistiques. Elles améliorent la transparence et la responsabilité en matière de gestion publique. C’est seulement dans ces conditions que les citoyens peuvent juger des politiques mises en place par leur gouvernement et ainsi voter de la manière la plus informée.

Plus que jamais, l’open data et la transparence des données doivent être une priorité pour nos sociétés afin de structurer le débat politique. À l’ère des « fake news », il est d’autant plus impératif de combattre les rumeurs et les mensonges en fournissant des données pertinentes et fiables à l’espace public. C’est ainsi que nous favoriserons le développement de la démocratie participative et de sociétés plus apaisées.

Fragilité et résilience des Etats Africains

Si nous voulons que les choses avancent, notamment pour le développement économique et social de nos populations, nous devons parfois reconnaître nos faiblesses, et l’une des plus importantes aujourd’hui reste la faiblesse de l’Etat dans la plupart de nos pays. Cette faiblesse peut vite se transformer en fragilité, comme on l’a vu avec des phénomènes aussi différents que le virus Ebola, ou la progression de Boko Haram, sans parler de la prise en charge des conséquences du réchauffement climatique.

Plus un Etat est faible ou fragile, plus il risque d’être dépassé par les événements et incapable de faire face aux défis de grande ampleur qui se pose à lui. La question de la résilience de nos Etats prend dès lors tout son sens. Il faut rendre à César ce qui est à César. La Banque Africaine de Développement (BAD) a été précurseur dans le domaine sous la présidence de Donald Kaberuka en créant un Département directement chargé de ces questions. Si au départ le focus était placé sur les Etats en transition, notamment post-conflits, il s’est petit à petit déplacé vers le concept de résilience plus général et prenant en compte davantage de scénarios auxquels nos Etats doivent faire face.

En janvier 2017, la BAD avait organisé son premier Forum sur la Résilience en Afrique qui avait été couronné de succès. Il avait permis notamment d’analyser différentes situations de fragilité présentes sur le continent, mais aussi de constater un fait majeur : le continent progresse, et certains Etats extrêmement fragiles parviennent à se consolider. Un autre constat qui suit le premier, c’est que de la fragilité peut justement découler la résilience qui peut dès lors conduire à la stabilité de nos Etats. Il suffit juste de reconnaître nos fragilités.

Parmi les recommandations émises l’an passé, on retiendra la nécessité de forger des partenariats plus solides et axés sur la complémentarité des compétences afin d’obtenir plus d’efficacité des interventions ; et de « répondre de manière concertée aux besoins des personnes situées au bas de la pyramide de la pauvreté en apportant des interventions rapides au niveau communautaire dans les situations de fragilité, afin d’assurer une inclusion accrue tout en donnant de l’espoir aux populations les plus vulnérables ».

C’est justement sur le thème « Construire la résilience et atteindre ceux au bas de la pyramide » que doit plancher la deuxième édition du Forum Africain de la Résilience (FAR) qui doit se tenir à Abidjan les 8 et 9 février prochain. L’objectif de cette nouvelle rencontre est de partager les connaissances sur de nouvelles approches pour fournir un soutien au développement dans des environnements fragiles. Il s’agit également de fournir une plate-forme pour présenter des solutions innovantes et des technologies nouvelles pour fournir des services essentiels aux communautés qui en ont le plus besoin.

L’approche « bottom-up » est ici privilégiée contrairement à ce qui est pratiqué d’habitude, à savoir de grands programmes nationaux trop centralisés dont l’effet ne se fait pas toujours sentir chez les plus pauvres. Cette approche consiste à partir des besoins de la base pour essayer d’améliorer la situation des communautés les plus fragiles en veillant à ce qu’elles participent à la définition des solutions. Pour ce faire il convient je crois de développer de nouveaux types de partenariats, de mieux mobiliser les ressources nationales de chacun de nos Etats États vers un développement au niveau communautaire, sachant que la réalité du développement est d’abord locale.

Pour ma part je souhaiterais aussi que pour atteindre ces objectifs, nous puissions compter sur la participation directe du secteur privé, avec lequel des partenariats sont également possible.

La restauration des terres en Afrique, une urgence qui doit passer par le secteur privé

Je partage avec vous cet article de Mamadou Diakhité, l’administrateur principal du programme Gestion durable des terres et de l’eau au sein de l’agence du Nepad.
Il est urgent de repenser la distribution de l’aide à la lutte contre le réchauffement climatique en Afrique, en s’appuyant notamment sur le secteur privé et en privilégiant les programmes de restauration des terres

À l’heure où l’urgence climatique se manifeste sous tant de formes, que ce soit par la violence des catastrophes naturelles, la baisse des récoltes en milieu rural ou la dégradation de l’air dans les villes, il est plus que jamais difficile d’établir une hiérarchie des priorités entre atténuation des émissions de gaz à effet de serre (GES) et adaptation aux changements climatiques.

Article complet ici.

Le cœur du défi migratoire se situe dans les campagnes africaines

Contrairement à ce que beaucoup croient encore en Europe, c’est désormais l’Afrique qui domine les flux migratoires en direction de l’Europe et non le Moyen-Orient. L’accord passé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a fortement contribué à faire chuter le nombre de migrants venus du Levant. L’Afrique est la première terre d’émigration mondiale.

Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), les Subsahariens ont représenté 79% des migrants passés par l’Italie entre le 1er janvier 2015 et le 30 juin 2017. Pendant ce temps, l’Espagne redevient également une route migratoire importante puisque le nombre de migrants passés par « la route de la Méditerranée de l’Ouest » a déjà doublé par rapport à 2016.

Si certains de nos concitoyens quittent le continent pour fuir les guerres et les violences politiques, nous ne pouvons pas sous-estimer le poids des migrations économiques. Les causes sont multiples et connues : chômage de masse, surtout chez les jeunes, instabilité politique et mauvaise gouvernance, pression démographique en zones urbaines, abandon des zones rurales par le pouvoir central, injustice sociale et une forme de fantasme sur les promesses de l’Europe.

Parmi toutes les solutions envisageables, de nombreuses études économétriques ont démontré la pertinence du développement agricole dans la lutte contre la pauvreté. Dans un continent qui compte 65% des terres arables disponibles dans le monde, pour une population encore à 50% rurale, c’est le meilleur moyen de leur offrir aux populations une formation et un emploi leur permettant de gagner un revenu décent, et de se stabiliser.

Dans une étude conjointe, la FAO et le CIRAD estiment que c’est près de 380 millions de jeunes, dont 220 millions en zones rurales, qui vont entrer sur le marché du travail africain d’ici à 2030. Si nous n’offrons pas à cette jeunesse des zones rurales des opportunités professionnelles, elle n’aura d’autres choix que de migrer vers les grandes villes africaines dans des conditions précaires ou même vers l’Europe. L’agriculture et le développement rural sont les piliers sur lesquels doit s’appuyer notre réponse au défi migratoire en Afrique.

Alors que 80% des exploitations agricoles en Afrique font moins de deux hectares, il faut renforcer les connections entre les petits exploitants agricoles et les entreprises de l’agrobusiness pour mettre en place un écosystème harmonieux. En mettant en place des chaînes de valeurs intégrées pour capter une plus grande part de la valeur ajoutée et en garantissant l’autosuffisance régionale pour certains produits de base, ces agropoles seront sources d’emplois pour les populations, notamment pour les femmes et les jeunes.

Dans le cadre des perspectives définies par l’Union Africaine l’Agence du NEPAD veille à la mise en place d’agropoles et de corridors d’infrastructures au cœur de l’Agenda 2063 pour la transformation agricole du continent. Une meilleure connexion aux marchés régionaux est clé pour créer un réservoir de consommateurs suffisamment élargi pour justifier les investissements nécessaires

Le danger démographique prend une deuxième forme, plus inattendue : la main d’œuvre agricole est vieillissante en Afrique subsaharienne. En moyenne, les agriculteurs ont soixante ans dans de nombreux pays tandis que la jeunesse est massivement touchée par le chômage. C’est l’occasion de procéder à une transmission générationnelle afin que les agriculteurs expérimentés fassent bénéficier les jeunes de leur savoir-faire. Je dis souvent que la vie d’un agriculteur ne diffère guère de celle d’un chef d’entreprise. L’agriculture est particulièrement transformée par le numérique, que les jeunes sauront mieux exploiter que l’actuelle génération.

Il ne sert à rien de regarder vers la Méditerranée lorsqu’on veut parler de l’enjeu migratoire. C’est déjà trop tard. C’est en agissant directement sur les causes des migrations que les situations inhumaines constatées en Libye et ailleurs cesseront. Commençons par offrir un avenir professionnel à nos concitoyens et à mettre en place les conditions d’une croissance inclusive et durable. Et pour cela, l’agriculture est le pilier essentiel sur lequel nous devons nous appuyer.