L’Afrique peut redéfinir sa place dans le monde, si elle joue collectif

Alors que s’achève le 29e sommet de l’Union africaine, qui a rassemblé pendant quelques jours tous les États de l’Afrique, je voudrais rappeler pourquoi il est essentiel de préserver et d’amplifier les liens qui nous unissent. Il y va tout simplement de la place de notre continent dans une mondialisation en pleine redéfinition. Depuis trop longtemps, ses populations et ses richesses ont été dispersées de par le monde sans qu’elle en tire un bénéfice durable. Il est impératif pour l’Afrique de s’émanciper enfin.

Souvent présentée comme le berceau de l’humanité, l’Afrique a non seulement permis de peupler le reste de la terre par vagues de migrations successives, elle a aussi contribué à l’approvisionner de multiples richesses, alimentant au passage des réseaux commerciaux et des trafics extrêmement lucratifs : les caravanes transsahariennes, le commerce triangulaire, les comptoirs coloniaux ou, plus récemment, l’or et le platine sud-africains ou le coltan congolais. Cette liste dit quelque chose de profondément dérangeant sur la place de l’Afrique.

Le continent a vécu au rythme des différentes périodes de la mondialisation sans pouvoir l’influencer ou la maîtriser. La question fondamentale est la suivante : comment l’Afrique pourrait-elle passer d’une intégration subie à une appropriation maîtrisée de la mondialisation, dans le but de réduire les inégalités dont elle est victime ? Y parvenir, c’est aussi le meilleur moyen d’offrir un avenir à sa jeunesse.

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes

L’Afrique n’a pas le choix des règles, mais elle a le choix des armes. Plutôt que d’être un acteur passif de la mondialisation, il convient de prendre acte des règles du jeu et d’y participer en connaissance de cause.

Migrations et échanges commerciaux

C’est dans cette optique que, au début des années 2000, l’Afrique s’est mobilisée pour jeter les bases des institutions qui lui permettraient de parler d’une seule voix et de décider pour elle-même. Je pense à l’Union africaine et à l’institution que j’ai l’honneur de diriger, le NEPAD. Pour étayer mon propos, je voudrais parler de deux phénomènes complémentaires et indissociables : les migrations et les échanges commerciaux.

Un mot d’abord sur les flux démographiques, source de tragédies insupportables. Il est clair que ces flux détermineront une grande partie de l’avenir économique de l’Afrique et des évolutions politiques des pays riches. Les catastrophes à répétition que l’on constate en Méditerranée sont autant d’appels à une réflexion de fond sur ces questions.

Pourtant, je crois que notre attention est beaucoup trop largement accaparée par les migrations Sud-Nord, sans doute parce que les caisses de résonances médiatiques sont bien plus puissantes dans les pays riches. Je suis persuadé que le plus grand défi se joue à un tout autre niveau, avec un phénomène de migrations Sud-Sud de plus en plus dynamique.

Le levier de la libre-circulation des personnes

Les migrants qui quittent les pays en développement pour les pays développés forment toujours le premier contingent (119 millions), mais les migrations entre pays en développement ne cessent d’augmenter, si bien qu’elles représentent aujourd’hui 79,6 millions d’individus.

En tant qu’Africains, le premier levier sur lequel nous pouvons agir concerne donc la libre-circulation des personnes, indépendamment des politiques décidées au « Nord ». Les migrations répondent à un besoin d’une meilleure allocation des ressources : la force de travail se déplace là où elle peut trouver à s’employer.

Entraver ce mouvement, c’est courir le risque de voir des populations pauvres captives d’un cercle vicieux d’appauvrissement et les zones les plus dynamiques privées de force de travail. L’Afrique doit donc faire tomber ses frontières pour autoriser une libre circulation de ses populations.

Nouvelles routes migratoires

Face au phénomène de « saturation » en Occident, il est en outre probable que les migrants se dirigeront de plus en plus vers le Moyen-Orient et peut-être même l’Asie, d’autant plus que des pays comme la Chine et la Corée du Sud n’ont pas encore connu l’immigration de masse. Pourtant, ces pays auront à leur tour besoin de rajeunir leur population. Le débat doit aussi, tôt ou tard, inclure ces zones dans la réflexion.

Sur un plan économique, l’Afrique ne représente encore que 2,4 % des exportations mondiales (1,7 % pour l’Afrique subsaharienne) et elle est encore faiblement intégrée dans les chaînes de valeur mondiale pour les produits transformés.

Pourtant, à l’inverse, dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, le commerce extérieur, mesuré en termes d’importations et d’exportations de biens et de services, représente plus de 50 % du PIB.

Ce paradoxe souligne bien l’asymétrie dont est frappée l’Afrique dans ses échanges avec le reste du monde. Alors qu’elle n’y pèse guère, elle en est fortement dépendante pour sa prospérité.

Situation paradoxale

Il est vrai que l’avenir économique de l’Afrique continuera aussi de dépendre d’une réflexion qui lui échappe. La situation est paradoxale. En effet, si les marchés en Europe ou en Amérique du Nord sont ouverts aux exportations du continent, il reste encore trop de distorsions préjudiciables aux productions africaines, notamment pour les matières premières agricoles.

L’Afrique doit donc non seulement défendre ses intérêts d’une seule voix, mais aussi compter sur ses propres ressources et œuvrer à se réformer, à s’éduquer et à échanger avec elle-même.

En effet, de même que pour la difficile équation démographique et migratoire, il faudra à l’Afrique accélérer la mise en œuvre de ses marchés régionaux. C’est en jouant collectif qu’elle pèsera plus lourd dans l’économie mondiale.

En d’autres termes, la place de l’Afrique dans la mondialisation doit être pensée à long terme. Surtout, elle doit prendre en compte les nouveaux partenariats, les nouvelles solidarités. Où se dirigeront les Africains dans 30 ans ? D’où viendront réellement les flux d’investissement étrangers et les investisseurs privés ? Si nous ne nous posons pas cette question, nous ne parviendrons pas plus à tirer profit de notre démographie et de nos diasporas qu’à mettre en valeur nos ressources naturelles.

Faire des matières premières une chance et non plus une malédiction

Le Nobel d’économie Jan Tinbergen avait montré dans ses travaux les impacts négatifs que pouvait avoir l’exploitation des matières premières sur l’équilibre économique d’un pays, en se basant sur l’exemple des Pays-Bas avec l’exploitation du gaz naturel dans les années 60. Depuis, la théorie du « mal hollandais » s’est élargie pour parler de « malédiction des matières premières ». L’Afrique, riche en matières premières de toute sorte, fait évidemment face à un défi en termes de gestion de la rente tirée de l’exploitation de ses ressources.

La version 2017 du rapport Arcadia (Annual Report on Commodity Analytics and Dynamics in Africa)[1] traite ainsi de l’évolution des différents liens unissant l’Afrique et les marchés mondiaux de matières premières, prenant en compte les évolutions conjoncturelles comme les mutations structurelles. Parler des matières premières comme parler de l’Afrique en général reste un vœu pieux à la vue de l’hétérogénéité qui caractérise ces champs d’étude.

Le rapport s’attache donc à traiter des matières premières « qui comptent » pour les pays africains. Ce sont les cas du minerai de fer et du cobalt, présents dans le sous-sol africain, qui ont flambé cette année. Les annonces d’investissements des Etats-Unis et de la Chine dans les infrastructures étaient favorables à l’acier et à l’aluminium, entrainant ainsi une hausse des cours du minerai de fer (+70% cette année) et de la bauxite. Un pays comme la Guinée, possédant près d’un quart des réserves mondiales de bauxite, devrait profiter notamment des interdictions d’exportation de minerai non transformé en Indonésie et aux Philippines pour tenter de devenir le premier exportateur mondial.

Toutefois, nombreux sont les exemples de pays illustrant le danger de faire trop reposer l’économie nationale et le budget de l’Etat sur les matières premières, par essence volatiles. La dégringolade des cours du cacao entraine de graves troubles sociaux et économiques en Côte d’Ivoire et au Ghana, malgré les bonnes performances macroéconomiques de ces deux pays. L’Angola, l’Afrique du Sud et le Nigeria, traditionnelles locomotives économiques du continent, ont subi de plein fouet également la chute des cours du pétrole, des pierres précieuses et des métaux.

Évidemment, les différentes difficultés économiques de ces États ne peuvent se résumer à la chute des cours des matières premières. Chaque pays possède un contexte économique, fiscal et budgétaire particulier expliquant son niveau de PIB et de croissance. Des défis panafricains persistent toutefois à l’échelle du continent : l’amélioration de l’attractivité des activités d’extraction, la promotion de la génération électrique à travers les énergies renouvelables, le renforcement de la sécurité alimentaire en développant un modèle agricole performant, et l’accroissement de la capacité des Etats et entreprises à lever des fonds.

Comme le souligne Karim El Aynaoui, directeur général de l’OCP Policy Center (un think tank marocain du groupe OCP), l’enjeu des matières premières est d’en faire une source de croissance pour le continent africain C’est pourquoi la transformation locale des matières premières répondant à une demande africaine croissante et permettant de capter une plus grande part de la valeur ajoutée est cruciale. Et pour cela, n’oublions pas un aspect fondamental : la rente des matières premières doit être gérée sur le long terme avec des instruments de politiques structurelles, sans tomber dans le piège de la gestion à court terme exposée au risque de retournements cycliques. Ainsi, nous ferons définitivement des matières premières un atout pour les économies africaines.

[1] Arcadia 2017, « l’Afrique et les marchés mondiaux de matières premières », sous la direction de Philippe CHALMIN et Yves JEGOUREL, éditions ECONOMICA et OCP Policy Center 2017

L’Afrique, une terre d’investissement en devenir

L’un des grands cabinets d’audit a récemment publié son index sur l’attractivité de l’Afrique pour 2017[1]. Ce rapport met en perspective l’évolution économique du continent de manière rigoureuse et détaillée, nous permettant d’éviter les deux écueils de l’afro-optimisme ou l’afro-pessimisme.

Il faut tout d’abord noter que 2016 a été la pire année en termes de croissance économique pour l’Afrique subsaharienne depuis 20 ans. Le continent a subi de plein fouet la fin du super cycle des matières premières, impactant particulièrement le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Les soubresauts géopolitiques de l’Occident comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ont aussi contribué à diminuer ou du moins à faire stagner les investissements en provenance de ces pays qui sont d’importants investisseurs en Afrique. Toutefois, si le nombre de projets d’IDE a chuté de 12% en 2016, ils ont augmenté de 32% en valeur (atteignant les 94,1 milliards de dollars), ce qui en fait la seconde région de croissance des IDE au niveau mondial.

Évidemment, l’Afrique n’est pas un bloc homogène et on constate en réalité de grandes disparités entre les pays. Les trois grands pays impactés par la chute des matières premières cités précédemment sont l’arbre qui cache la forêt de jeunes pousses en pleine croissance, en Afrique francophone comme en Afrique de l’Est. Si le Maroc, l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Égypte et le Nigeria captent à eux cinq l’essentiel des projets d’IDE (57%), d’autres hubs d’investissements apparaissent. Ainsi, le Ghana (4e), la Côte d’Ivoire (7e) et le Sénégal (9e) séduisent les investisseurs comme en témoigne leur classement dans cet « Africa Attractiveness Index ». De l’autre côté du continent, la croissance est également très forte avec une moyenne de 6% pour le Kenya, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Ouganda. Ces deux derniers étant dopés par les récentes découvertes de champs pétroliers et gaziers.

La nature ayant horreur du vide, l’Asie-Pacifique, en particulier la Chine, a comblé le recul des investissements en provenance des États-Unis et de la Grande-Bretagne. La Chine est désormais le troisième investisseur en termes de projets d’IDE en Afrique, avec la plus forte croissance en termes d’emplois créés. Notons également la percée du Japon qui a vu son niveau d’investissement et d’emplois créés augmenter de respectivement 757% et 106%.

Ces données, qui témoignent d’un enthousiasme réel des investisseurs pour le continent africain, restent à relativiser et à prendre avec du recul. L’Afrique ne capte encore aujourd’hui qu’une part insuffisante des IDE mondiaux (11,4%) au regard de sa population et de son potentiel. Longtemps convoité pour ses ressources naturelles, la diversification de l’économie africaine est en marche, portée par le dynamisme de secteurs comme les transports et la logistique ou encore l’automobile. Il est également inquiétant de constater que la part des projets d’investissement portés par des investisseurs africains continue à chuter depuis 2013, tombant à 15,5% en 2016. Ce qui contribue à dégrader la résilience de l’Afrique aux chocs externes sur l’économie.

Que l’Afrique soit attractive pour les investisseurs étrangers est une bonne chose, mais elle doit aussi devenir une opportunité pour les investisseurs africains eux-mêmes ! C’est pourquoi il nous faut redoubler d’efforts pour réaliser une intégration régionale renforcée et une politique de réduction des barrières aux échanges entre les pays du continent. L’Histoire a montré que ces choix menaient au développement économique, mais aussi à la stabilité politique, deux objectifs essentiels pour garantir le bien-être des populations.

[1] EY’s Attractiveness Program Africa, « Connectivity redefined », May 2017

Ce que la préservation de notre héritage nous indique pour notre avenir

Il y a dernièrement dans certains pays d’Afrique sahélienne, comme le Burkina Faso ou le Mali, un engouement renouvelé pour la technique architecturale dite de la « voûte nubienne ». Les habitations construites selon ce modèle ancestral, venu selon certains de l’Égypte ancienne, sont moins coûteuses, parce qu’utilisant la terre locale pour les briques, plus pérennes (une cinquantaine d’années), mieux isolées que les maisons de terre couvertes de tôles, et écologiques puisqu’elles n’utilisent pas de bois. Ces maisons fraîches aux petites ouvertures ciselées qui conservent la chaleur à l’extérieur, permettent de plus l’ajout aisé d’un toit terrasse. Des ONG en ont fait la base de projets de développement en réponse au manque d’habitat décent, au manque d’emploi et au défi de la préservation écologique.

Cet exemple illustre un questionnement légitime de certains de nos États sur l’accumulation de capital. Doit-on accumuler du capital physique ou bien du savoir ? Au premier abord on répond naturellement les deux. Mais dans ce cas, auquel faut-il donner la priorité, entre la connaissance, difficilement mesurable, qui est pari sur l’avenir, et l’accumulation d’infrastructures et de capitaux financiers plus facilement chiffrables ? Je crois que l’on peut mener les deux accumulations de front, l’une aidant l’autre, soutenant l’autre, la nourrissant, l’enrichissant même.

L’exemple de la voûte nubienne montre qu’il est important de conserver les techniques spécifiques à l’Afrique, de savoir les adapter certes, mais aussi d’en revendiquer quand il se doit la paternité. L’effort doit être global : trouver des financements et des partenariats pour le développement de notre continent, mais aussi garder le contrôle sur ce que nous voulons en faire, selon nos besoins et nos cultures. Le temps où on nous imposait de faire des pistes de latérite plutôt que des autoroutes goudronnées est révolu. C’est pourquoi nous devons aussi nous donner les moyens de choisir et de construire. Et cela passe par un effort renouvelé d’éducation, de préservation et de transmission du capital intellectuel dont nous disposons, parfois sans même nous en apercevoir.

De même, sans savoirs, comment entretenir le capital physique que nous avons reçu en héritage,  trop souvent tombé en décrépitude ? L’Afrique, aujourd’hui plus que jamais, a besoin d’ingénieurs en hydraulique, de spécialistes en énergies renouvelables, d’ingénieurs des mines et de géologues, afin de pouvoir exploiter ses immenses ressources naturelles. Nous devons également mieux protéger nos inventions. Le monde nous observe – dire qu’il nous espionne serait trop fort – et tente en bonne logique industrielle de récupérer ce qui nous appartient, parfois légalement, parfois illégalement. Je pense au long combat mené par l’Éthiopie contre le géant américain Starbucks pour récupérer les appellations d’origine de ses plus fines variétés de café : Yirgacheffe, Sidamo et Harrar. En l’occurrence, David a vaincu Goliath, et ces trois noms qui évoquent des parfums voluptueux sont aujourd’hui des marques éthiopiennes enregistrées. Grâce à cette initiative, les quelque 15 millions de personnes vivant du secteur caféier en Éthiopie ont vu leurs revenus augmenter, alors que l’État a exporté davantage. L’Éthiopie est aujourd’hui l’un des leaders du continent en matière de protection de la propriété intellectuelle.

Comme la voûte nubienne, le café est un patrimoine, à la fois génétique, agricole et culturel, qu’il nous faut préserver et développer. Nous devons continuer à investir dans le savoir, dans la production de connaissances. L’État avec son secteur public, le secteur privé, les citoyens chacun à leur niveau, doivent participer à cet effort. Ne doutons pas que les bénéfices, qui semblent quelquefois impalpables, apporteront à terme des retombées sonnantes et trébuchantes comme en témoignent ces deux exemples.

Secteur formel contre secteur informel : vers la réconciliation

On oppose souvent, particulièrement en Afrique, secteur formel et secteur informel. N’est-il pas temps de voir l’économie dans toutes ses composantes et d’intégrer de plus en plus les secteurs informels de nos économies par des politiques intelligentes ?

Derrière ce mot un peu négatif de secteur informel – entendu comme toutes les activités échappant au contrôle de l’État, tant au niveau légal que social et fiscal, il y a des artisans, des mécaniciens, des tailleurs, des marchands, des chauffeurs de taxi, des maçons… en somme des gens, qui essaient de survivre tant bien que mal et se débrouillent pour gagner maigrement leur vie.

Pourtant, dans cette logique de survie au jour le jour, ils s’inscrivent aussi dans une précarité à moyen ou long terme. Que faire en effet lorsque l’on tombe malade alors que l’on n’a que son petit boulot pour gagner l’argent qui paiera la nourriture du jour ? Qu’arrive-t-il quand le travailleur informel, trop âgé, n’a plus la force de travailler ? On comprend facilement qu’il faut avant tout sortir de la logique de survie dans laquelle trop de nos concitoyens s’inscrivent, le plus souvent contre leur gré.

Selon la Banque Africaine de Développement (BAD), le secteur informel représenterait en moyenne 55% du PIB cumulé en Afrique subsaharienne. Dans certains de nos pays, les travailleurs qui produisent cette richesse comptent parfois pour la majorité de la population active. Les chiffres manquent, mais dans un rapport consacré au secteur informel publié en mai dernier, le Fonds Monétaire International (FMI)[1] indiquait que l’informel représente entre 30 et 90% de l’emploi non agricole en Afrique subsaharienne.

Rappelons qu’il n’y a pas de frontière claire entre les secteurs formels et informels : des entreprises tout à fait légales peuvent en effet avoir recours à des contractuels informels pour certains travaux, sur un chantier de construction par exemple.

Et même le FMI, ancien pourfendeur du secteur informel, dans le rapport que nous venons de citer, montre que les temps ont changé et que le secteur informel peut être une opportunité de croissance pour nos économies. « Il ressort de l’expérience internationale que la part de l’économie informelle décroît quand le niveau de développement augmente; la plupart des pays subsahariens devraient donc conserver des secteurs informels importants pendant encore de nombreuses années, ce qui est à la fois une chance et un défi pour les responsables de la politique économique », indique le rapport.

Cela est d’autant plus vrai que le nombre de demandeurs d’emplois augmente de façon exponentielle et qu’une « lutte » contre le secteur informel priverait nos États d’une soupape de sécurité importante, surtout pour la jeunesse. Rappelons que pour absorber les nouveaux travailleurs, l’Afrique doit créer 122 millions d’emplois dans les dix prochaines années.

Le FMI ajoute que « pour les dirigeants, le défi consiste donc à créer un environnement dans lequel le secteur formel puisse prospérer, tout en offrant la possibilité aux travailleurs du secteur informel de conserver voire d’améliorer leur niveau de vie ». Faire entrer ces entreprises souvent individuelles ou familiales dans le droit commun n’est pas chose facile, mais il existe des moyens et surtout un argument de poids : entrer dans le système permet de lutter contre la précarité notamment si des politiques saines d’assurance de santé et de retraite accompagnent cette régularisation. En aucun cas les politiques ne doivent apparaître comme une surcharge fiscale des micro et très petites entreprises informelles. Les politiques doivent favoriser l’accès aux services bancaires et la productivité de ces entreprises, afin qu’elles créent plus d’emplois, payent des cotisations pour les salariés, et dans un second temps, viennent abonder les recettes fiscales de l’État.

[1]  Perspectives économiques régionales pour l’Afrique subsaharienne, 09 mai 2017.

Le NEPAD publie la carte de la nutrition en Afrique

Les Chefs d’États et de Gouvernements africains sont engagés pour atteindre les objectifs contenus dans la Déclaration de Malabo de 2014, qui reconnait que l’agriculture et la sécurité alimentaire sont des déterminants clés de la nutrition et nécessitent des réponses coordonnées et exhaustives de la part d’autres secteurs, comme la santé, l’éducation, le travail, la protection sociale, ainsi qu’une collaboration concertée avec de multiples parties prenantes.

S’il est bien connu que l’Afrique abrite la moitié des terres arables disponibles dans le monde, l’Afrique en tant que continent souffre encore de la faim de manière disproportionnée et de maladies liées à la faim telles que retard de croissance ou malnutrition.

En marge du 13ème Comprehensive Africa Agriculture Development Programme Partnership Platform (CAADP PP) à Kampala, Ouganda, l’agence du NEPAD a publié la première édition de sa Carte de la nutrition en Afrique. Cette carte est un outil qui indique les points chauds du continent en ce qui concerne la faim, la malnutrition et la sécurité alimentaire. La carte montre également l’augmentation de la prévalence, moins couverte, de maladies de pays riches sur le continent comme l’obésité et le diabète.

« La Carte de la nutrition du NEPAD offre un aperçu du contexte de la nutrition en Afrique à la fin 2016. Trop de personnes souffrent encore de la faim en Afrique. La faim dérive de la pauvreté, mais cette carte présente aussi les fenêtres d’opportunité pour les dirigeants africains afin qu’ils prennent conscience de l’immense potentiel agricole du continent pour assurer la production de nourriture », a déclaré Kefilwe Moalosi, Nutrition Programme Officer pour l’Agence du NEPAD.

L’Afrique importe encore 50 milliards de dollars de nourriture chaque année bien que l’agriculture et la chaine de valeur associée au secteur pourrait fournir à la fois des emplois à sa jeunesse et une sécurité alimentaire à ses citoyens. Le CAADP a été adopté par les dirigeants du continent en tant que cadre visant à relever ces défis, ainsi que d’autres, afin de mettre en place les réformes nécessaires et d’accélérer la révolution verte dont l’Afrique a besoin.

 

Le mythe du saut technologique

Souvent citée en exemple, l’expansion du « mobile money » en Afrique représente un saut technologique concret qui a permis à des dizaines de millions  d’Africains d’accéder à des services financiers de base. Notons au passage que 12% environ de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un compte sur son téléphone mobile contre 2% seulement dans le reste du monde. On peut s’en réjouir… tout comme on peut regretter que les Africains n’aient pas accès à des services financiers plus sophistiqués – et qui paraissent à vrai dire normaux presque partout ailleurs dans le monde – qui leur permettent par exemple d’épargner, voire de placer et de faire fructifier leur argent.

Le phénomène du « mobile money » illustre tout le paradoxe du saut technologique que l’Afrique est censée opérer pour se développer et rattraper le reste du monde. Les sauts technologiques permettront certainement des percées formidables, mais ne pourront en aucun cas remplacer certains développements incontournables, et qui prendront quoi qu’il arrive beaucoup de temps. Au-delà de l’incantation, il y a la réalité.

Cette réalité c’est par exemple que les pays au sud du Sahara doivent profiter du dividende démographique. Mais pour que cette impressionnante croissance de la population (un doublement au cours des trente dernières années) ne se transforme en bombe démographique, il faut que l’éducation de la jeunesse devienne une priorité et la création d’emplois décents l’objectif de toutes les politiques. Aujourd’hui environ 3,1 millions de nouveaux emplois sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. La révolution numérique, les start-up, le e-commerce, le secteur des services en général, ne suffiront pas à donner de l’emploi à ces jeunes Africains.

De plus, pour que cette ressource humaine devienne une véritable richesse sur le long terme, elle doit être formée on l’a dit, mais elle doit aussi et surtout être en bonne santé. La « e-santé » ne pourra pas répondre à tous les problèmes. Il faut des hommes et des femmes dans les villages et dans les villes pour surveiller l’état sanitaire des populations et notamment des mères enceintes et des nourrissons, pour traiter les victimes des petits accidents et surtout pour alerter au plus vite les services de santé quand apparaissent des épidémies. Là aussi, les nouvelles technologies constituent un outil qui permet de progresser plus vite et d’être plus efficace, mais elles ne sont qu’un outil, pas une fin en soi. On aura toujours besoin d’infirmiers et d’infirmières, de médecins et d’agents de santé.

L’Afrique ne pourra pas non plus se passer des grandes infrastructures traditionnelles : routes, voies ferrées, ports, aéroports (6% de croissance annuelle du trafic aérien en Afrique), lignes électriques, écoles et hôpitaux. Les drones ne pourront pas remplacer les routes. Par contre ils pourront aider à les construire mieux et plus vite de même qu’ils permettront de pallier certaines insuffisances pour le transport de petites marchandises. Les gouvernements au sud du Sahara ne doivent pas se laisser séduire par cette forme de pensée magique qui voudrait que le saut technologique soit la réponse absolue à tous les sous-développements.

Il est un domaine cependant qui pourrait vraiment bénéficier de ce saut technologique : les énergies renouvelables. L’Afrique peut aujourd’hui faire le saut, pour la production d’électricité, de l’étape des énergies fossiles, et se concentrer sur l’hydroélectricité, la biomasse, le solaire, l’éolien. Un pays comme l’Éthiopie a fait ce choix radical et tous ses projets de production d’énergie sont aujourd’hui propres.

Cela montre bien que l’État a un rôle à jouer. On peut déplorer que l’État soit aussi dématérialisé dans certains de nos pays, voire carrément « virtuel » dans d’autres. Mais c’est bien aux États et à leurs regroupements (UA, organisations régionales) de faire en sorte que les populations africaines, et particulièrement la jeunesse, profitent au maximum des avancées technologiques tout en bénéficiant de leurs droits fondamentaux que sont l’accès à la santé, à l’éducation et à l’énergie.

Les États africains face aux bouleversements climatiques

Si toutes les régions du monde sont concernées par le changement climatique, l’Afrique demeure le continent le plus exposé. Selon l’indice 2015 de vulnérabilité au changement climatique, sept des dix pays les plus menacés sont en Afrique.

Situation injuste et ironique, car le continent africain a joué un rôle minime dans le déclenchement de la crise climatique. Mais la réalité est là : le défi du changement climatique est beaucoup plus redoutable en Afrique qu’ailleurs, du fait de la fragilité de son système agro-alimentaire et de son modèle économique. Constat désolant, mais ce sont les populations les plus éloignées de la mondialisation, tant sur le plan de la responsabilité que de la simple géographie, qui en sont les premières victimes.

L’Afrique subit un réchauffement climatique 1,5 fois supérieur à la moyenne mondiale, avec des conséquences préoccupantes multiples. Son écosystème, déjà fragilisé, rend le continent africain peu résilient aux éventuels chocs climatiques, alors que la fréquence, l’intensité et la durée des phénomènes extrêmes  – sècheresse, inondations et autres – sont accentuées.

Ces bouleversements sont une menace directe pour l’agriculture et l’élevage, des secteurs clés pour l’économie et la sécurité alimentaire. A terme, des millions de personnes pourraient perdre leurs moyens de subsistance.

L’urgence de relever les défis posés par le changement climatique impose une double démarche : atténuer les causes et s’adapter aux conséquences.

Il est difficile pour les pays africains de réduire leurs émissions ; celles produites par les rares industries du continent sont négligeables par rapport à celles des grands pollueurs de la planète. Le continent africain dans son ensemble contribue pour 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, contre 24% pour la Chine et 13%  pour les États-Unis. L’adaptation est une priorité absolue, mais elle a un coût. De 7 à 15 milliards de dollars par an aujourd’hui, il s’élèvera à 35 milliards d’ici 2040. La communauté internationale est-elle prête à accroitre son appui financier pour soutenir l’Afrique ? Le risque est que le continent se retrouve à la case départ… devant affronter les effets dévastateurs, dans tous les sens du terme, du changement climatique.

Il y a eu certes de part et d’autres de la planète, quelques initiatives de philanthropes pour venir en aide au peuple africain, mais les financements consentis s’avèrent nettement insuffisants.

L’Afrique est donc livrée à elle-même, et n’a d’autre choix que de s’adapter. Ce qui pourrait, paradoxalement, s’avérer une opportunité. Les pays africains doivent se regrouper et s’enrichir mutuellement de leurs expériences afin d’adopter de nouvelles approches et développer de nouvelles stratégies, plus efficaces.

Le continent est appelé à revoir son modèle de développement. Il doit planifier et mettre en application des mesures concrètes d’adaptation, renforcer sa résilience,  revoir son système alimentaire, adopter des économies vertes résistantes au changement du climat,  améliorer la veille climatologique et météorologique… C’est aussi une opportunité pour les acteurs politiques et économiques africains de s’unir et d’adopter une position commune dans les négociations internationales en vue d’obtenir un soutien technique et financier adéquat.

L’avenir de l’investissement en Afrique

La Conférence annuelle de l’AVCA, tenue du 3 au 7 avril à Abidjan, a fourni au secteur du capital privé et du capital-risque une plate-forme importante pour discuter des opportunités les plus pertinentes et des enjeux d’investissement en Afrique. Les infrastructures étant insuffisantes en Afrique, ce domaine reste une priorité des grands investisseurs du continent. La Commission économique de l’ONU pour l’Afrique rapporte que, bien que les gouvernements souhaitent développer de nouvelles infrastructures, ils n’ont toujours pas la capacité  d’élaborer des propositions attractives pour des investisseurs institutionnels.

Le rapport stipule que sur un total de 2 trillions de dollars collectés à l’échelle mondiale pour les projets d’infrastructure, seulement 59 milliards de dollars ont été investis en Afrique. Cette somme représente seulement 3% de la totalité. En raison des ressources financières inadéquates de nombreux États souffrent de leur crédibilité pour promouvoir l’investissement dans des projets et des secteurs spécifiques.

Il existe tout de même une raison de rester positif, les investissements ont bien évolué en 2016. Les acteurs du capital privé ont investi 3,8 milliards de dollars dans 145 transactions en Afrique l’année dernière, touchant des entreprises allant de l’agriculture et de l’énergie aux secteurs de la santé et de la finance. Mais au-delà de l’appui des partenaires étrangers et multilatéraux, les pays africains devront également développer des outils financiers nationaux de capital pour déployer l’infrastructure. Il est devenu impératif pour l’Afrique de combler le fossé entre les individus avec une liquidité très élevée d’une part, et un secteur privé et des États qui ont du mal à se financer, d’autre part. Un doublement de l’épargne domestique sur le continent permettrait d’aligner l’Afrique sur d’autres régions émergentes et fournirait au moins 250 milliards de dollars.

Les impôts et les revenus irréguliers des États provenant des produits de base,  n’étant plus suffisant, il est temps d’examiner la solution des fonds de pension afin de soutenir les projets d’infrastructure. Même dans les pays où il y a eu une réforme des fonds de pensions, il n’existe pas assez d’outils financiers pour soutenir les projets d’infrastructure, ce qui limite la capacité d’utiliser ces fonds. Le rôle de l’État est fondamental dans la mise en place des instruments nécessaires pour réinjecter les fonds mobilisés dans l’économie réelle.

Diriger les envois de fonds pour créer des « emprunts diaspora » (diaspora bonds) peut aider à proposer une solution rapide au retard du développement. Le Nigeria est la cinquième plus grande destination mondiale pour les envois de fonds internationaux, avec cinq millions de Nigérians vivant à l’étranger et renvoyant de l’argent à leurs proches, selon Western Union. Le Nigeria prévoit de rassembler 300 millions de dollars en proposant des emprunts diaspora, qui seront publiés en juin 2017 et cibleront les Nigérians vivant à l’étranger.

Le défi est de faire de chaque citoyen un investisseur à part entière qui contribue au développement de son pays. On compte déjà quelques succès dans le domaine de la gestion collective avec le lancement récent d’initiatives promues par des acteurs privés (Amethis de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, est le premier fond d’investissement enregistré en Côte d’Ivoire) ou des acteurs publics (au Rwanda, Agaciro qui vise à capter l’épargne des migrants).

Nous ne devrions pas sous-estimer la place de l’innovation afin de faire prospérer l’industrie financière. Il n’est pas inhabituel que les projets étatiques servent de « cobayes » avant d’atteindre le secteur privé local. Après tout, le barrage de la Renaissance, le plus important d’Afrique, a débuté grâces aux seuls financements apportés par les Éthiopiens.