Afrique, Chine et dette : ne nous trompons pas de débat

L’été 2018 du président XI Jinping aura décidément été marqué par l’Afrique. En juillet, le président chinois a choisi l’Afrique comme première destination internationale depuis sa réélection à un nouveau mandat de cinq ans, avec différentes étapes au Sénégal, au Rwanda, en Afrique du Sud – à l’occasion du sommet des BRICS – et à Maurice. Et ce lundi s’ouvre la 7e édition du Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) à Pékin où nombre de chefs d’États africains seront présents.

Certains n’hésitent pas à parler du sommet de la « ChinAfrique » avec tout ce que ce terme comporte de péjoratif. Depuis plusieurs années maintenant, les relations entre la Chine et l’Afrique font l’objet d’une dense littérature, présentant la Chine comme un ogre économique ayant besoin des matières premières africaines pour nourrir sa croissance économique. Depuis près de 10 ans maintenant, la Chine a surpassé les États-Unis comme premier partenaire commercial du continent africain, avec en 2017 près de 170 milliards de dollars d’échanges commerciaux dans les deux sens (soit le quadruple du volume des échanges avec les États-Unis). Souvent accusée de néocolonialisme, la Chine fait désormais face aux critiques longtemps réservées aux puissances occidentales…

Aujourd’hui, c’est la dette contractée par les États africains auprès de la Chine qui fait l’objet de toutes les attentions. D’après le China Africa Research Institute, au moins 132 milliards de dollars ont été empruntés par les États africains depuis 2000. Un chiffre à relativiser à l’échelle d’un continent, mais à scruter de près d’un pays à l’autre, surtout lorsque la Chine représente une part importante de la dette bilatérale. Ainsi, quelques chiffres sont éloquents sur la part de la Chine dans la dette de certains pays : 70% au Cameroun, 72% au Kenya et plus de 80% à Djibouti. Le parallèle avec la situation de certains pays asiatiques qui se sont trop endettés auprès de Pékin comme le Sri Lanka soulèvent des inquiétudes dans certaines capitales africaines quant au risque de perte de souveraineté.

Croire néanmoins que les dirigeants africains ne sont pas conscients des problèmes que peut soulever une trop grande dépendance financière l’égard de Pékin serait naïf. Il faut en outre savoir que même si nombre d’investisseurs se pressent à la porte de l’Afrique, les États africains conservent parfois certaines difficultés à emprunter et les conditions de financements de la Chine restent souvent très attractives. Or tous les pays du continent ont besoin de massivement investir pour se développer. Chaque État doit donc trouver un juste équilibre parmi ses bailleurs, pour ne pas se retrouver en trop grande situation de dépendance avec tel pays ou telle institution internationale.

Prenons l’exemple du Ghana. En ce moment, le président Akufo-Addo négocie une ligne de crédit de deux milliards de dollars auprès de la Chine pour financer les infrastructures du pays, notamment le réseau routier. En parallèle, le Ghana cherche des mécanismes de financement innovants, en choisissant de procéder à un contrat avec China’s Sinohydro Corp mettant une enveloppe de deux milliards de dollars à disposition de l’État ghanéen en échange de produits raffinés de bauxite. Alors que l’opposition dénonce cet accord, elle a choisi de s’appuyer sur l’expertise du FMI en demandant son avis à l’institution de Washington sur l’impact de ce deal sur la dette ghanéenne. Même l’État ghanéen, dont le programme de sauvetage se termine en avril prochain, a choisi de continuer à collaborer avec le FMI pour bénéficier de sa supervision. Diversifier les bailleurs de fonds et recourir au maximum de conseils extérieurs pour continuer à consolider les finances publiques est une voie équilibrée permettant aux États africains de disposer de maximum de cartes en main.

Le vrai sujet n’est donc pas tant la dette chinoise que la gestion de la dette par les pays africains eux-même, sur la base de décisions d’investissement qui répondent à des priorités de développement. Car depuis quelques années, la dette publique africaine s’est emballée, notamment avec la crise des matières premières. Fin 2017, la dette publique moyenne en Afrique subsaharienne atteignait 57% du PIB, l’équivalent d’un quasi-doublement depuis 2012. Certains s’abritent encore derrière le fait que les pays africains ont un niveau de dette bien moins élevé que les pays occidentaux, mais c’est faire fi des différences fondamentales entre leurs économies et les nôtres qui sont souvent caractérisées par une faible capacité de mobilisation des recettes fiscales et des taux d’emprunt plus élevés. Nous sommes responsables vis à vis des générations futures pour bâtir le développement de nos pays sur le long terme en faisant appel à un large éventail d’outils de financement. Cela passe, non seulement  par une gestion budgétaire rigoureuse, mais aussi par un consensus politique minimal sur les choix de sociétés que nous voulons construire. Notre dette vis à vis de la Chine doit rester dans le périmètre de notre souveraineté.
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